Un autre regard sur l’information !

Les écoles de la République dans le collimateur

Les mouvements de protestation sont relatés sous l’angle des désordres occasionnés. La récente grève des enseignants l’illustre parfaitement, avec une focalisation de l’attention sur l’application de la loi sur l’accueil des enfants et la polémique qui s’ensuivit. La chronique ordinaire alterne faits divers et reportages convenus o๠l’on reste à  la surface des choses. La rituelle querelle du nombre de manifestants, par exemple.

Les journalistes rubricards, même dotés d’une vraie culture en sciences sociales, seront tentés, pris par la routine et les consignes internes à  leurs rédactions, d’adhérer aux divers stéréotypes concernant le monde de l’enseignement : fonctionnaires donc fainéants et surnuméraires, bénéficiant d’un nombre exagéré de semaines de vacances, militants de gauche manipulant leurs élèves.

Habillés pour l’hiver, les enseignants ne bénéficieront pas de la mansuétude réservée à  d’autres catégories professionnelles (les sportifs dopés, par exemple). Cela rentre en phase avec l’humeur anti-fonction publique observable au sein de la gent journalistique. Humeur qui se manifeste par des formes de méfiance envers le travail intellectuel, mais aussi par le relais complaisant des discours réactionnaires qui visent à  détruire le
 » mammouth « .

Les écoles publiques se voient en effet imputées de multiples  » maux  » sociaux (après les avoir construits en tant que tels) : déficit des dépenses publiques, échec de l’intégration de populations étrangères, violences urbaines, taux de chômage élevé, délinquance des jeunes. Il est plus facile de s’en prendre à  un bouc-émissaire que d’affronter les réels problèmes comme la désindustrialisation.
Il faudrait donc sabrer allègrement dans les dépenses. Précariser et ne plus recruter. Privatiser pour que le fonctionnement soit moins dispendieux. Il n’y aurait pas d’argent, du moins pour ce type de dépenses¦ Modifier la pédagogie pour diminuer l’esprit critique des élèves. Faire entrer les services de police et de gendarmerie dans les écoles pour y mettre bon ordre. à‰liminer les enseignements qui ne sont pas axés sur l’apprentissage d’un métier. Etc.
Le processus est déjà  bien entamé. Les gouvernements successifs, y compris ceux soi-disant de gauche, ont apporté chacun leur pierre pour, non pas construire et consolider l’édifice, mais le (di)lapider. Avec la complicité des grands journalistes dont un des éléments de l’identité professionnelle réside dans la distinction nette avec le statut de fonctionnaire, une des conditions pour obtenir la carte de presse.
Ainsi, au prétexte de se méfier d’un statut public supposé contraindre les fonctionnaires à  la propagande du gouvernement, les grands journalistes se contredisent. Comment les enseignants pourraient-ils fomenter les révoltes de leurs élèves s’ils sont à  la solde du ministre ? Qui plus est, leur fréquent anti-intellectualisme les conduit à  relayer toute réforme qui va dans le sens d’une détérioration progressive des écoles publiques, tant maternelles que primaires, secondaires et supérieures. De façon active, notamment en allant chercher des  » exemples  » à  l’étranger. Du coup, ils se font les propagandistes des gouvernants, toute réforme étant bienvenue quel qu’en soient le contenu et les effets. à” paradoxe !

Ils organiseront de faux débats sur le thème  » la France est-elle réformable ? « . La question des écoles privées confessionnelles ou commerciales et des grandes écoles sera soigneusement éludée. Bien des choses devaient être améliorées, mais fallait-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? La raison sous-jacente, c’est la préférence doctrinale pour les intérêts privés et la haine de la  » main gauche de l’à‰tat « , assimilée au socialisme voire au communisme. Il faut donc être conscient que les arguments rationnels qui rappellent l’utilité et l’efficacité des écoles ne peuvent convaincre de tels idéologues.
Dans quel état seront les écoles quand tout ce qui marchait sera mort et enterré ? Quand il suffit qu’un président ait souffert en tant qu’élève ahanant sur La Princesse de Clèves et soit à  l’écoute de cercles patronaux pour que certaines filières (sciences économiques et sociales) et types d’enseignement (culture générale) disparaissent des cursus et des concours de la fonction publique.

Quand la détestation des chercheurs et des  » intellos  » conduira dans dix ans à  la disparition de la recherche fondamentale de haut niveau en France. Quand les IUT, qui forment des techniciens supérieurs, pâtiront de la réduction des dotations budgétaires aux Universités. Quand les maternelles seront transformées en jardins d’enfants rares et coà»teux qui feront baisser le taux de natalité et revenir les femmes au foyer. Mise-t-on sur une forte réduction du chômage grâce à  cela ?
Sous couvert de réformer un service public de l’éducation aux effectifs jugés pléthoriques et mal placé dans des classements internationaux foireux (autant de prétextes), c’est à  une casse définitive que le gouvernement actuel s’est attelé. Une grande partie de la population sera ainsi privée de connaissances, de capacités d’adaptation, de chances de trouver un emploi. Lui opposera-t-on la répression après lui avoir interdit de s’en sortir ? On passerait du CNRS aux CRS¦ Quel progrès !

Jacques Le Bohec

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