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Faux jumeaux (3 / 7)

Résumé des épisodes précédents

Organiste à  l’église de Flinvilliers, Jean-Marie Bouvier préfère les chants modernes tandis que Marion Dupuis, originaire de Genvillers près de Troarn, aînée d’une famille d’agriculteurs de six enfants, douée d’une voix de contralto, aime chanter l’Ave Maria de Schubert. Leur collaboration a mis un terme aux différends qui opposaient les pro- et les anti-latinistes tant et si bien qu’ils sont sollicités dans plusieurs paroisses de diocèse pour rassembler des pratiquants des deux bords. Au cours de ces trajets dominicaux, les deux jeunes gens en vinrent tout naturellement à  se faire des confidences :

Enfant et même adolescent, lui, adorait se rendre dans les églises pour accompagner son père qui était accordeur. Gravir la quarantaine de marches en pierre de l’étroit escalier en colimaçon qui donne accès à  la tribune lui donnait l’impression de grimper dans un donjon médiéval ; découvrir l’orgue majestueux qui trône au-dessus de la nef, c’était voir la cour du Roi Soleil lignifiée et métallisée ¦ et quel plaisir de passer d’un clavier à  l’autre et de jouer des pieds pour diriger un orchestre entier !

Lors d’une visite de contrôle, son père lui présenta les différents jeux de l’orgue dont le larigot. Lui furent alors révélées la traduction et l’orthographe de l’expression ˜ à  tire l’haricot’ dont il n’avait jamais compris à  quoi elle pouvait bien correspondre¦ et pour cause !

Il était devenu croyant à  la suite d’une conversation qu’il avait eue avec une miraculée de Lourdes et pratiquant depuis qu’il jouait de l’harmonium dans les églises.

Oui, il avait eu quelques aventures sentimentales plutôt décevantes mais depuis la mort récente de sa mère victime d’un AVC, il tenait compagnie le soir à  son père qui supportait difficilement son veuvage.

Quant à  elle, toujours vierge, elle entendait le rester jusqu’à  son mariage ; elle aimait la poésie etle théâtre, il aimait le bricolage et les romans policiers, ¦ mais tous deux avaient en commun le désird’avoir une famille nombreuse, lui, parce qu’il avait souffert d’être fils unique, elle, parce qu’elle avaitpartagé avec ses frères et soeurs des moments inoubliables comme les bagarres matinales à  coups depolochons, l’émerveillement des tout petits les soirs de Noà«l, les parties de pêche au milieu de l’étang dont l’une avait failli tourner au drame lorsque Clémence, la benjamine de la famille, était tombée à  l’eau pour avoir essayé de saisir, sur une feuille de nénuphar, une grenouille à  l’affà»t d’insectes.

A la fin de l’année universitaire, Marion décroche son diplôme d’ingénieur et Jean-Marie un poste dans un laboratoire. Tous deux fêtent leur succès dans un restaurant de Rennes. A la fin du repas, Jean-Marie, murmure : « J’aimerais tant que tu deviennes ma femme ! » En guise de réponse, elle lui pose délicatement un baiser prolongé sur les lèvres, et toute joyeuse, le pousse vers la sortie pour vite annoncer la nouvelle à  sa famille.

Quelques mois ont passé.

Plusieurs jours avant la célébration du mariage, le diacre qui, l’année passée, avait nettoyé la chapelle des fonts baptismaux pour le baptême du bébé de son amie Charlotte , eut fort à  faire pour tout d’abord débarrasser la voà»te et les encoignures des toiles d’araignée dont l’aspect repoussant témoignait de leur ancienneté, pour dépoussiérer ensuite les stalles du choeur, les bancs et l’autel autour duquel roses et lys blancs furent déposés le matin du jour J par les amis du futur couple.

Peu avant midi, d’un autocar spécialement affrété par les deux paroisses, débarquent le curé et la chorale de Flinvilliers à  laquelle s’est jointe Margot, la cadette de Marion, appréciée pour ses talents de flà»tiste.

Lorsque, vêtue d’une longue robe blanche dont la traîne est tenue par ses deux petites soeurs,
Marion remonte la nef au bras de son père, la doyenne du village murmure à  l’oreille de sa voisine :

« En voilà  une au moins dont l’apparence correspond certainement à  la réalité ! »

Pour mettre fin aux conciliabules des invités restés debout et, comme c’est souvent le cas dans ces circonstances, regroupés selon leurs affinités, le maître de maison et le diacre font sauter plusieurs bouchons de bouteilles de cidre bouché.

Après la dégustation, mademoiselle Guérin, distinguée latiniste et convive inattendue, dépose au milieu de la table une ménagère qu’elle offre au jeune couple pour les remercier d’être à  l’origine de la réconciliation des paroissiens. Après quoi, monsieur et madame Fournier, revêtus de leur tabliers de bouchers, régalent les convives avec des assortiments de charcuterie- maison, suivis de deux gigots d’agneau de pré-salé. Mais, pas de repas de noces sans la traditionnelle pièce montée que Charlotte a confectionnée en secret. A sa suite, le diacre qui a baptisé son fils prend la parole :

« Je vous présente François, dit-il en désignant un quadragénaire à  la chevelure poivre et sel, arrivé discrètement pendant les applaudissements. Sans lui, je n’aurais jamais accédé au diaconat et c’est avec l’accord de Michel, le curé de Flinvilliers au cas o๠certains ne connaîtraient pas encore son prénom, que je l’ai invité. Pourquoi ? Parce que, dans le diocèse voisin, il aide les futurs mariés à  mieux se connaître, à  aborder certaines questions délicates, plus ou moins taboues, et à  mieux résoudre les différends d’ordre religieux entre les partenaires ou entre leurs familles respectives.

Il est intéressé par la façon dont nos nouveaux mariés sont parvenus à  faire se réconcilier les pro- et les anti-latinistes. Je vous demande de lui réserver le meilleur accueil. »

S’ensuivent des hurrahs ! Des bravos ! dont le volume était surtout dà» aux effets euphorisants de la boisson.

Après avoir échangé avec François quelques propos convenus sur le déroulement de la cérémonie et la crise des vocations, suivis d’autres, plus tranchés, sur le Motu proprio du seizième Benoît, Marion et Jean-Marie invitent leur interlocuteur à  venir dîner un de ces soirs, lorsque sera terminée l’installation de leur mini-chaumière située dans un hameau voisin.

Plusieurs mois ont passé qui ont paru interminables aux jeunes mariés, décontenancés par leurs relations désespérément infructueuses , à  tel point que Marion consulta un gynécologue en cachette de son mari. Rassurée par le résultat des examens et des analyses, elle fut alors minée par l’idée que son mari était peut-être stérile. Elle ignorait alors qu’il s’en doutait déjà  suite à  un spermogramme qu’il s’était résolu à  demander. Il soulagea sa conscience un de ces soirs favorables aux confidences sur l’oreiller :

« Il y a un mois, j’ai eu mon père au téléphone pour lui demander de ses nouvelles. Dans la
conversation, il a exprimé le souhait d’être prochainement grand-père¦ puis, comme je ne disais rien, s’en est suivi un blanc auquel il a mis fin en marmonnant : J’espère que les oreillons ne t’ont pas joué un sale tour.

– Tu as eu les oreillons ? Mais tu ne me l’as jamais dit !
– Pour la bonne raison que je les avais oubliés ; j’avais douze ans¦ évidemment, c’était la
période pré-pubertaire. Du coup, je me suis décidé à  consulter un andrologue.
– Et alors ?
– Il me conseille vivement de me soumettre à  un nouveau spermogramme ?
– Un nouveau ? Tu en as donc déjà  passé un ?
– Oui, mais j’ai gardé ça pour moi pour ne pas t’affoler. En fait, d’après les premiers résultats, mes ennuis seraient plutôt provoqués par les produits que je manipule. Si c’était le cas, il faudrait que je change de métier !

– Ta stérilité serait momentanée ? C’est possible, ça ?
– Il faut le croire puisque le toubib parle d’une infertilité temporaire qui peut néanmoins durer deux ans !
– Et bien, on patientera, mon amour ! » soupira-t-elle, les larmes au bord des paupières.

Comme ils le lui avaient promis, Jean-Marie et Marion invitèrent François à  dîner.

A suivre ¦

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