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Les cas de conscience des Ducelier

Tous les mercredis après-midi, Marie-Agnès Ducelier emmène quatre de ses cinq enfants au Sacré-Coeur de Montmartre pour se joindre à  un groupe de fervents catholiques agenouillés devant le maître-autel, figés comme les orants de la basilique de St. Denis, en adoration silencieuse de l’hostie enchâssée dans un ostensoir rayonnant.

Ce jour-là , elle reste plus longtemps que d’habitude pour confier ses soucis familiaux à  Dieu : Alexandre, son mari, complètement éteint, broie du noir depuis qu’il n’a plus la certitude d’assurer un avenir convenable à  sa progéniture en raison de la crise financière et du marasme qu’elle engendre.

Tout avait pourtant bien commencé, dix-sept ans auparavant, quand il avait ouvert une agence immobilière dans le XVIIIème arrondissement de Paris. Son beau-père, notaire à  Clichy, lui avait facilité la tâche en le mettant en relation avec des marchands de bien et des gérants d’immeubles. En retour, le gendre conseillait vivement à  ses clients de choisir l’étude de son beau-père, docteur en droit réputé, pour régulariser leur acquisition sans, bien entendu, révéler leurs liens de parenté. Cette collaboration fructueuse avait permis à  Alexandre d’acquérir une maison rurale à  la périphérie de Saint-Denis, ville que sa femme et lui avaient choisie en raison de son passé historique, de la majesté de sa basilique (devenue cathédrale depuis 1966) et, plus prosaïquement, de la proximité du métro.

Grâce aux nombreuses transactions immobilières qui lui avaient assuré de substantielles commissions, Alexandre avait pu exaucer le désir de sa femme, aînée de cinq enfants, d’avoir elle aussi une famille nombreuse d’autant plus qu’il lui assurait les services d’une femme de ménage, d’une repasseuse et d’un jardinier. Maintenant, cette vie aisée était fortement compromise. Bien sà»r, son sort restait enviable, comparé à  celui des gens modestes, mal logés, sans ressources suffisantes pour s’offrir des vacances ni même pour se rendre chez le dentiste ou l’ophtalmologiste. Voilà  pourquoi, face à  l’ostensoir, consciente qu’il eà»t été inconvenant de quémander une aide matérielle, elle implora l’Esprit-Saint de donner à  son mari la force mentale d’affronter la situation et l’intelligence pour y remédier.

Rassérénée par la présence de Dieu mais harcelée par Marie-Pierre prétextant qu’elle s’ennuyait de son petit frère resté à  la maison – en réalité, désireuse de soulager ses jeunes rotules endolories par l’agenouillement prolongé – elle consent à  sortir de la basilique pour reprendre le métro.

A partir de Saint-Lazare, la rame s’emplit d’une foule compacte, bigarrée qui, au fil des stations, s’entasse sans ménagement, poussée in extremis par un voyageur surgi au dernier moment. S’extirper à  temps pour ne pas rater la sortie nécessite la souplesse et l’entraînement d’un contorsionniste ; heureusement, Marie-Agnès et ses enfants vont jusqu’au terminus :
St. Denis Université.

Pour faire abstraction de la cohue et de l’âcreté des épidermes moites, Marie-Agnès récite son chapelet ou s’échappe dans diverses cogitations. L’une d’elles lui fait subitement prendre la décision d’assister, dès qu’elle le pourra, à  une vraie messe, celle d’avant le concile de Vatican II, et qui continue d’être célébrée à  l’église Saint-Nicolas de Chardonnet, Rue des Bernardins, dans le Vème arrondissement, parce qu’elle n’a jamais franchement adhéré à  l’ouverture de Vatican II qu’elle compare à  celle de la jarre de Pandore sans toutefois le dire à  son mari, beaucoup moins attaché qu’elle à  la liturgie tridentine. D’ailleurs, quand elle s’offusque de la désinvolture avec laquelle certains jeunes, l’hostie dans la main, retournent à  leur place, il lui rappelle que leurs grand-mères respectives se pâmeraient de la voir assister à  la messe, tête nue, sans chapeau ni sans la moindre voilette.

Nonobstant, elle reste intimement persuadée que la déliquescence des moeurs a partiellement pour cause les propos lénifiants de Jean XXIII, suivis par le déchainement des passions et le refus de toute autorité lors des événements de mai 68, l’année de sa naissance. Dans la foulée, elle déplore l’amoralité ambiante, l’égoïsme des grands patrons qui s’octroient des primes exorbitantes, l’incivisme de ses compatriotes qui placent leur argent en Suisse ou qui font de fausses déclarations au fisc pour diminuer leurs impôts, sans se douter un instant que son mari en a parfois fait autant, en acceptant par exemple que des acquéreurs versent une partie du montant de l’acquisition hors la vue du notaire pour en diminuer les frais. Aujourd’hui, d’ailleurs, cette pratique du dessous de table a pratiquement disparu parce que les vendeurs ne sont plus à  l’abri d’une contre-expertise et qu’ils doivent justifier le montant de leurs investissements ultérieurs.

Ravie à  la perspective de se rendre à  St. Nicolas de Chardonnet et comme si l’Esprit-Saint continuait de l’inspirer, lui vient une seconde idée : à  l’occasion d’un pont du mois de mai, proposer à  son mari de faire un break pour qu’il retrouve le goà»t de vivre et l’enthousiasme de ses débuts.

De retour à  la maison, elle repère, via Internet, un couple d’agriculteurs retraités qui a ouvert un gîte rural près de Clécy en Suisse normande o๠toute la famille pourra faire des excursions, des balades en calèche, des escalades et du canoà«-kayak. En effet, c’est près de la Roche d’Oà«tre, chez un fermier dont une partie des activités est l’élevage de percherons destinés à  l’attelage, qu’enfant puis adolescent, Alexandre avait passé la plupart de ses congés scolaires. De cette époque, il aimait raconter une anecdote proprement palpitante :

Un jour qu’il lançait des croà»tes de pains à  une flottille de canards glissant sur la mare, en surgit un, derrière lui, décapité mais fuyant en se dandinant et en battant des ailes pour s’écrouler quelques mètres plus loin. L’enfant de la ville qu’il était s’était cru victime d’une hallucination jusqu’à  l’intervention du fermier qui venait de trancher la tête du palmipède pour le plumer.

– Sais-tu pourquoi il a pu courir sans sa tête ?
– Ben non !
– Et bien, figure-toi que j’ai eu du mal à  l’attraper comme s’il avait deviné le sort
qui l’attendait ; il s’est débattu ¦ m’a échappé ¦ je l’ai rattrapé pour lui couper le cou¦ et c’est juste après qu’il s’est carapaté ! Il paraît que ce sont les nerfs qui continuent de réagir ! »

Quelle ne fut pas la déception de Marie-Agnès de voir son mari contrarié par son initiative : il avait des rendez-vous importants, des dossiers à  vérifier avant un contrôle fiscal, une négociation délicate avec une employée qu’il voulait licencier, un appartement à  expertiser, ¦

« Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé plus tôt ? Je me serais organisé autrement.
– Mais, mon chéri, pourquoi ne me mets-tu pas davantage au courant de tes activités ?
– Je ne veux pas t’importuner avec mes soucis quotidiens ; tu es suffisamment
occupée avec nos cinq enfants. »

En réalité, Alexandre appréhendait secrètement de retourner à  Clécy ¦

A suivre ¦

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