Année B. 16ème Dimanche du Temps Ordinaire, Mc 6,30-34
Un peu de vérité sur les Apôtres, … que Diable !
30 Et les Apôtres viennent auprès de Jésus, et lui ont apporté en réponse toutes les choses qu’ils ont faites et celles qu’ils ont enseignées. 31 Et Jésus leur a dit : — Allons ! Vous pourriez avancer vers un lieu désert pour vous reposer un peu !
Marc est un petit malin ; il vient d’évoquer l’envoi de 12 Disciples, et maintenant il nous affirme que ces 12 sont des Apôtres ! Or les faits nous forcent à voir que Jésus n’a jamais nommé 12 apôtres. Paul et Silas (avant 64) et même Clément de Rome (en 96) n’ont jamais été informés de l’existence des 12 apôtres ! Ils n’en connaissaient que 3, à savoir Barnabé de l’Assemblée de Jérusalem, Apollos de celle d’Alexandrie et Paul… envoyé par lui-même.
Mais qui étaient-ils donc ces 3 Apôtres, les seuls connus avant Ignace entre 95 et 115 ? Il s’agissait d’experts des Écritures juives, capables de soutenir des controverses avec les théologiens du judaïsme, auxquels ils voulaient montrer que Jésus de Nazareth avait vraiment vécu l’accomplissement de la Tora juive.
Il n’y a évidemment pas eu d’Apôtres avant la mort de Jésus, le Maître conduisant ces controverses lui-même, et il n’y en a pas eu après 90, la rupture avec le judaïsme orthodoxe étant consommée. Aussi seuls 3 apôtres sont-ils connus entre 30 (ou 33) et 90 : Barnabé, Apollos et Paul.
Les 12 Apôtres ne sont donc apparus qu’avec la mise en forme des Évangiles sous l’autorité éditoriale vraisemblable d’Ignace d’Antioche, entre 95 et 115, pour appuyer l’autorité des Épiscopes qui ont été nommés comme chefs des Assemblées après 90. En faire les successeurs desdits Apôtres (que Jésus aurait lui-même nommés de son vivant) est une façon d’asseoir leur autorité qui ne s’est pas imposée sans douleur comme le prouve la 1ère épître de Clément aux Corinthiens en 96 (1).
Une question de succession
En effet, ils étaient nombreux à arriver et à repartir et ils n’avaient pas un moment opportun pour manger. 32 Et, étant montés dans le navire, ils sont partis vers un lieu désert, à l’écart.
Ceux qui sont “nombreux à arriver et à repartir et qui sont comme des brebis qui n’ont pas de berger” ce sont précisément ceux qui constituent l’Assemblée d’Israël dans le désert. C’est le passage de Nb 27, 15-18 que Marc évoque ici : “Moïse parle à “Il est là” et lui dit : – Que “Il est là” établisse sur l’Assemblée un homme qui sorte devant eux et qui rentre devant eux, qui les fasse sortir et rentrer afin que l’Assemblée de “Il est là” ne soit pas comme des brebis qui n’ont pas de berger !”
À la suite de ce passage, Dieu va demander à Moïse de mettre en place… un successeur ! Le fameux Josué (même nom que Jésus en hébreu !), en qui réside l’esprit de Dieu, en disant : “Tu le rends participant de ta dignité, afin que toute l’Assemblée des enfants d’Israël l’écoute !”
Ainsi, ce passage n’évoque rien d’autre que la propre succession de Jésus, pour Marc. Ils sont partis dans un navire ; ils sont donc sur la mer, sur la mort, à l’écart ! Ce navire figure toujours, dans les Évangiles, la barque des Églises ou celle du Judaïsme Orthodoxe (2). Qui va donc prendre, maintenant, le relais du Maître de Nazareth ?
Des successeurs d’autant plus nécessaires que les foules arrivent !
33 Et ils les ont vus en train de partir, et beaucoup ont saisi. Et à pied, de toutes les villes, ils ont accouru ensemble là. Et ils se sont avancés au-devant de lui.
L’époque dont parle le texte est donc celle qui a suivi de quelques décennies la mort de Jésus.
Oui, au temps de Marc, après 90, les foules sont là. Ces foules que ni la police de Pilate, ni celle d’Agrippa, ni celle du Temple n’auraient tolérées, se constituent dans toutes les villes de l’Empire où une Diaspora juive existe. Ces juifs de la Diaspora qui attendaient depuis des lustres un judaïsme ouvert, allégé des barrières de la pureté rituelle qui séparaient les juifs des autres hommes de l’Empire. Un judaïsme enfin praticable au milieu des autres peuples !
C’est cela même qui explique la réception si rapide de l’enseignement de Jésus au sein de la Diaspora de l’Empire. Une traînée de poudre ne se serait pas répandue plus vite !
Eh bien, ces disciples issus de la Diaspora, ils vont se précipiter au-devant de Jésus. Du Jésus désormais vivant à travers ceux qui propagent son enseignement, sa vie, sa manière d’être juif. Vous comprenez alors pourquoi Marc, et les Églises nouvelles ont besoin de rapporter précisément ici, l’invention des 12 Apôtres ! Ceux dont ils vont faire les prédécesseurs des Évêques au sein desdites Églises… Comme s’ils disaient qu’il faut désormais avancer, mais avancer en ordre… Ou sous les ordres de quelqu’un dont la Tradition, dite Apostolique en fonde l’autorité.
Cette Tradition Apostolique qui est une invention des années 100-115, au plus tôt. Même si elle fait partie du Credo : “Je crois en l’Église Une, Sainte, Catholique et ….” Fermons le ban, tant il apparaît que le retour à la vérité sur les origines des Églises demandera un courage qui semble peut-être encore hors de portée. Pour un bon moment, peut-être…
Un enseignement qui se poursuit, malgré tout !
34 Et s’étant avancé hors du navire, et ayant vu une foule nombreuse, Jésus a été pris aux tripes à leur sujet, parce qu’ils étaient comme des brebis qui n’ont pas de berger. Et il s’est mis à leur enseigner beaucoup de choses.
Marc a quand même raison : Jésus est vivant. Il l’est d’une manière que nous découvrirons plus tard, en Dieu. Mais il l’est aussi à travers ceux qui désormais continuent son œuvre. Au sein même des Églises… et ailleurs. Jésus nous enseigne toujours. Simplement ne le fait-il plus directement mais par l’intermédiaire des proches qui nous parlent de ce qu’il a enseigné. Il continue donc malgré tout. “Et il se met à nous enseigner beaucoup de choses…” Pouvons-nous dire aujourd’hui.
Ne pas oublier ou méconnaître que l’enseignement de Jésus a été reçu et propagé par des juifs de la Diaspora qui pratiquaient une obéissance très relative aux règles du judaïsme orthodoxe…, ne pourrait-il pas nous amener à considérer, malicieusement il est vrai, que ce défaut d’obéissance aux règles d’une institution religieuse serait presque un défaut à cultiver pour diffuser l’enseignement formidablement vivant du Nazaréen ? André Scheer, exégète laïc
1.Dans cette épître, Clément reproche aux Corinthiens d’avoir renvoyé leur Épiscope ainsi que les Anciens qui avaient accepté de travailler sous leurs ordres en tant que Sacrificateurs (c’est à dire prêtres). Le passage d’Assemblées Délibératives (Ekklésia, en grec), gérées par 7 Anciens, à des Églises dirigées par un patron, l’Épiscope, ne s’est donc pas réalisé sans heurts !
2.D’ailleurs, nous avons gardé ce vocable-là en parlant, pour les bâtiments que nous nommons les Églises, de Nef ; ce qui ne doit pas être seulement dû au fait que les charpentes en ont été construites par des charpentiers de marine. Une attention détaillée au vocabulaire grec nous montre que souvent le Judaïsme Orthodoxe est figuré par le mot ploion – πλοιον, le navire, et les Assemblées de Disciples ou plus tard les Églises par ploiarion- πλοιαριον, la barque, le petit bateau…