L’apostrophe ne concerne pas le monument si bellement restauré ! Il s’agit ici de déconstruire l’inauguration de Notre-Dame en tant qu’événement dont les multiples composantes doivent être distinguées sous peine de laisser la confusion des discours créer la confusion des sentiments. L’abondance de métaphores dont les participants à l’événement, les témoins et les médias ont fait un usage pléthorique durant quelques jours en témoigne. Le mélange des genres, les récupérations de tous ordres ont été quelque peu déconcertants !
Tel qu’en elle-même…
L’œuvre du temps altère les souvenirs. En l’occurrence, la restauration de la cathédrale a été présentée ces derniers jours comme le résultat un peu magique d’une évidence consensuelle dans la droite ligne du défi présidentiel : restaurer en cinq ans, soit une urgence exigeante, laissant peu de place aux interrogations. Pourtant, diverses options ont été envisagées et il a fallu trancher entre elles. Une première option – à vrai dire presque inimaginable, mais intellectuellement concevable – consistait à s’incliner devant la force du réel, à entériner la violence de l’histoire et à ne pas restaurer l’édifice. N’aurait-il pas suffi d’en conserver pour la mémoire des fragments matériels, voire d’en achever la destruction et d’y substituer un mémorial ? Ce partipris pouvait avoir un sens, y compris très évangélique : qu’est le Temple, où est son siège ? Cependant, l’esprit humain est-il capable de se passer d’images et plus encore de monuments ? On doit admettre que non. Autant que par les tombes, les hommes ont signé, par l’assemblage minimal de quelques pierres que jamais la nature n’aurait pu ainsi disposer, qu’il y avait eu là du « sujet » par-delà « l’existant » et qui subsiste à sa disparition. La fonction du monument est indépendante de sa nature qui, secondairement, a tendu de plus en plus au prestige jusqu’à occulter ce qui en fait l’essence.
La France et l’Europe (pour en rester à des comparaisons dans un même champ culturel) sont couvertes d’édifices, notamment religieux, qui sont visités et honorés en tant que vestiges ou marqués des blessures de l’histoire. En d’autres siècles, pas si lointains, on ne se préoccupait pas tant de la sauvegarde des monuments – ou de parties de monuments – du passé. Les archéologues ont d’ailleurs retrouvé – en sondant le sol de la cathédrale pour établir en sécurité les très lourds échafaudages de la restauration – les restes du jubé médiéval qui n’avait été, non pas remplacés et conservés à l’occasion de la construction d’un autre jubé, mais cassés et enfouis dans le sol de la cathédrale. Ces restes sont désormais en cours de restauration. Le calendrier des travaux n’a pas permis de les exhumer tous. Il est remarquable que le souci de conservation et de restauration puisse prendre aujourd’hui une telle importance qui, dans une certaine mesure, subroge l’intention des acteurs des actions passées. Voilà qui conduit à penser que notre époque n’est pas si désinvolte qu’on le pense, si ce n’est même que certains le souhaiteraient. Mais d’où tient-elle la légitimité de cette entreprise et quelles limites lui donner ?
C’est à cette question qu’a voulu répondre la Charte de Venise (1964) succédant à celle d’Athènes (1931). L’idée centrale est que « l’on restaure les monuments historiques dans le dernier état connu ». À en rester à cette seule prescription, la restauration de Notre-Dame ne respecte pas la lettre de la charte. D’ailleurs, des visiteurs, des fidèles ont manifesté un certain désappointement, notamment par rapport à la clarté des pierres et à la polychromie des chapelles. En contradiction avec l’esprit de ceux qui avaient élevé de hautes nefs ouvertes par de grandes verrières, l’idée qu’une église doit être sombre semble indispensable à la méditation ou à la prière pour nombre de pratiquants. Ce qui n’a rien d’évident.
Cependant, la charte de Venise établit aussi que la restauration du monument doit se fonder sur « le respect de la substance ancienne et de documents authentiques ». Ainsi, l’état instantané du monument juste avant sa dégradation n’est pas le seul critère, c’est une partie plus large de la vie du monument qui doit être envisagée (fouilles, documentation). Dans cette mesure, s’est posée la question du « geste architectural contemporain » qui pourrait intervenir dans la restauration de Notre-Dame. Cette question a concerné essentiellement le traitement de la flèche et l’usage de matériaux modernes pour les parties techniques invisibles. Pourquoi pas une charpente en métal ou en béton armé, puisque l’aspect du monument ne serait pas altéré ? C’est un choix tout différent qui a été fait, pour des raisons techniques (car les matériaux modernes ne sont pas toujours aussi performants qu’on le croit) et aussi par fidélité à l’esprit de la restauration de l’état original. Le monument est ainsi compris comme la mémoire du travail de ceux qui l’ont construit. La reconstruction de la flèche pouvait ouvrir à débat dans la mesure où sa création par Viollet-le-Duc n’était peut-être pas très fidèle à celle détruite à la fin du XVIIe siècle pour cause de vétusté dangereuse. Cependant, la silhouette de la cathédrale était depuis lors installée dans tous les esprits. Puisque flèche, il devait y avoir, pourquoi ne pas envisager, par exemple, l’usage du verre et du métal, en faire peut-être un puits de lumière zénithale qui – si l’on concevait autrement le transept – viendrait l’illuminer ?
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