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Présentation de Jésus au Temple – La figure de Anne

Année C. 4ème Dimanche du TO, Lc 2, 36-40

Nous avons vu la présentation de Jésus au Temple et la bénédiction de Syméon (voir l’article de ce même numéro sur la Fête de la Chandeleur). Une autre figure va succéder à Syméon, décidément… dans le Temple de Jérusalem, la figure d’une Femme, Anne. Voyons ce que nous en dit le texte.

« 36. Et il y a Anne, une prophétesse, fille de Phanuel, de la tribu d’Aser. Celle-ci, vraiment avancée dans l’âge, en de nombreux jours, ayant vécu avec un homme sept ans depuis sa virginité, 37. et celle-ci est veuve depuis environ quatre-vingt-quatre ans ; elle ne s’éloigne pas du temple, servant pour un salaire, en jeûnes et en prières, nuit et jour. »

Anne, la figure du groupe juif qui va prendre les choses autrement

C’est vrai qu’il est très curieux de noter qu’Anne n’agit absolument pas, en apparence, avec les parents de Jésus venus au Temple ou avec l’enfant. Le contre-type de Syméon, en quelque sorte, qui prenait un bébé qu’il n’avait jamais vu, bénissait en lui un Sauveur, etc. Alors qui est-elle donc, cette fameuse Anne ?

Prenons les indices qui nous sont donnés par le texte. Nous connaissons d’abord son nom : Anne, la Gratuité ou la Générosité1, thème central de l’enseignement du Maître de Nazareth. Souvenez-vous de son invective aux disciples lorsqu’il les voyait appliquer la Règle d’or de la morale (« Fais à autrui ce que tu veux qu’il fasse pour toi ») : « Elle est où votre Générosité ? » (Lc 6,32 par ex.). Or, dans la Bible, le nom est toujours un programme pour celui qui le porte. Anne est donc appelée à vivre la Gratuité, la Générosité sans limite, donc sans les limites de la Loi de Moïse2.

Elle est, de plus de la tribu d’Asher, c’est à dire en marche !3 En tant que fille de Phanuel, les faces de Dieu. En clair pour un sémite : « Anne est quelqu’un qui s’avance vers Dieu, ou devant Dieu, à sa manière. » Ou plus justement de la manière convenue dans le cadre du judaïsme du Temple.

Et comment la vit-elle, cette avancée vers Dieu ? Eh bien, en tant que veuve, image constante de Jérusalem, la veuve qui pleure en se demandant comment on a bien pu en arriver là : « Comment est-elle assise à l’écart, la ville populeuse ? Elle est comme une veuve, la grande parmi les nations. Princesse parmi les provinces, elle est soumise à la corvée ! Elle ne cesse de pleurer la nuit, ses larmes sur ses joues. Elle n’a personne qui la console, de tous ceux qui l’aimaient. Tous ses amis l’ont trahie, ils sont devenus ses ennemis… » (Lam 1).

Dans le Temple de Jérusalem, elle sert. Elle sert pour un salaire comme le dit précisément le grec. Elle a quelque chose à payer, à réparer, ou du moins le pense-t-elle, au départ. Les jeûnes et les prières sont sa monnaie d’échange avec le Dieu d’Israël, pour l’instant. Drôle de vie pour les juives et les juifs qu’elle représente4. Alors qu’elle devrait éclairer ; en effet, le même mot signifie 80 et les huiles. Elle devrait donc éclairer largement, puisqu’elle est âgée de 84 ans précisément5.

Mais les choses vont changer, comme va nous le montrer le midrash…

Changement radical !

« 38. Et, appliquant son intelligence à ce moment-même, elle fait une convention par consentement mutuel avec Dieu et elle parle confusément de celui-ci à tous ceux qui attendent la rançon de Jérusalem. »

Comme le dit le mot grec, Anne va appliquer son intelligence à quelque chose de nouveau, à une manière inouïe de voir Dieu, de le voir autrement. Le texte nous dit vraiment très précisément qu’elle va faire une convention par consentement mutuel avec lui. C’est à dire qu’elle va voir les choses d’une tout autre manière avec lui. Et que pourrait-elle mettre en œuvre de réellement nouveau si ce n’est ce pour quoi elle est faite, la Gratuité, la Générosité ?

Pour moi, Anne est la figure de ce peuple de Jérusalem qui attendait une relation à son Dieu qui ne soit plus de l’ordre de l’obéissance à un Contrat (ou une Alliance, c’est exactement la même chose), avec pénalités assorties à régler au comptant aux sacrificateurs idoines. Plus de rançon à verser à la divinité désormais. C’est ce dont elle va se mettre à parler à ceux qui l’attendaient, justement, le paiement de cette rançon pour Jérusalem.

Le lien avec le Nazaréen ?

Pourquoi donc nous présenter Anne, dans un passage où rien de ce qu’elle fait n’est en lien avec Jésus enfant et ses parents ? Regardons la fin du passage de l’Évangile :

« 39. Et quand ils ont tout accompli selon la loi du Seigneur, ils s’en reviennent vers la Galilée, vers leur ville Nazareth. 40. Et l’enfant grandit et devient déterminé, rempli de sagesse, et la Générosité de Dieu est sur lui. »

Nous ne devons pas oublier que ce midrash n’est pas un récit. Il juxtapose des événements pour construire un sens.

Ainsi, la rencontre de Syméon nous avait introduit à la transformation de Jésus de Nazareth en un Christ, Messie et Sauveur de l’humanité, voire à un Dieu. Elle nous avait également introduit à la prise en main des fidèles des Églises par les épiscopes, en nous montrant la source de cette exigence d’obéissance aux prêtres dans les textes du Testament des Douze Patriarches qui étaient particulièrement utilisés par les Esséniens, devenus les nouveaux épiscopes après 90.

De même la présence d’Anne sans lien avec celle de Jésus, sinon son voisinage dans le texte, nous montre-t-elle que Jésus de Nazareth a dû partager une conviction déjà présente chez des juifs de Jérusalem, qui sont représentés par cette même Anne ici ; conviction de ce que le Dieu d’Israël ne pouvait être le comptable de l’application d’un Contrat, la Loi dite de Moïse, qui soumettait les leurs à un ensemble infernal de prescriptions qui pourrissaient la vie juive d’alors.

Ce n’est nullement un hasard si Anne partage son prénom avec la mère du prophète Samuel. Samuel comme Jésus est présenté comme un homme qui veut mettre fin à la prévarication des hommes du sacerdoce de leur époque. Samuel avec les brigands qu’étaient les fils d’Éli (1 Sam 2,12), comme Jésus avec la caste pourrie des dirigeants du Temple de son temps.

Il n’est donc plus si surprenant que le passage se termine avec l’insistance de la présentation de Jésus de Nazareth comme habité par la Gratuité, de Dieu mais aussi par la même Gratuité ou Générosité que les hommes se doivent entre eux. C’est dans cette Générosité ou cette Gratuité-là qu’il va se construire dès le départ. Même si la Gratuité ne va pas faire les affaires (c’est le cas de le dire) des marchands de sacrifices du Temple… ! André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible

1.La Charis grecque, χαρις traduisant la חן de l’hébreu, et que l’on peut rendre par Gratuité, Générosité, ce qui est uniquement fait pour plaire à celui qui le reçoit.

2.Ainsi, pour Jésus, il ne s’agit pas d’aimer le prochain, c’est à dire le juif, le compatriote… comme le redira Jean en tordant son enseignement au profit d’une communauté fragile, mais de prendre sous sa haute protection l’ennemi, l’étranger, celui qui est dangereux.

3.Asher signifie en hébreu le pas, le pas que l’on fait en marchant sur un chemin…

4.Une femme représente toujours un peuple, un groupe humain, dans les récits de la Bible.

שמן5., c’est l’huile (le carburant des lampes), le gras, et שמנה, c’est 8, 80 au pluriel. De mêmeרבע , quatre, c’est être large. 84, chiffre qui n’est pas indiqué par hasard, signifie donc ici éclairer au large !

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