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« Si le droit canonique ne change pas,les réformes du pape resteront boiteuses »

Le 1er mars, pour la première fois de son histoire, le Vatican sera gouverné par une femme, sœur Raffaella Petrini, que le pape François a nommée présidente de la Commission pontificale pour l’État de la Cité du Vatican et présidente du Gouvernorat. Il s’agit de la deuxième nomination importante chez les femmes en quelques semaines, étant donné qu’au début de l’année, sœur Simona Brambilla a été nommée par Bergoglio préfet du dicastère pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique, bien qu’elle soit accompagnée d’un « proprefetto » masculin, le cardinal salésien Ángel Fernández Artime (v. Adista Notizie n. 2/25). Mais il s’agit aussi de nominations ordonnées sans modifier le droit, qui n’interviennent donc pas sur la structure et confirment indirectement le statut de « monarchie absolue » du Vatican et de son sommet, le pontife romain.

 

Entretien avec Luigi Mariano Guzzo, chercheur en droit et religion à l’université de Pise, où il enseigne également le droit canonique et le droit musulman des pays islamiques.

 

Professeur Guzzo, la nomination d’une femme à la tête du gouvernorat constitue une nouveauté. C’est aussi une « révolution » ?

 

Elle peut être qualifiée de « révolution », même si c’est « à mi-chemin ». Il démontre un fait qui devrait être évident : les femmes sont capables d’assumer des rôles de gouvernement au sein des institutions du Vatican et, en général, de l’Église. À petits pas, un système de pouvoir totalement androcentrique se dégrade. Mais… Mais le droit n’est pas modifié. Conformément à l’article 8 de la Loi fondamentale de l’État de la Cité du Vatican, promulguée par François lui-même le 13 mai 2023, le président de la Commission pontificale, qui est également président du Gouvernorat, est désigné parmi les cardinaux. Et, selon le Code de droit canonique, les cardinaux sont choisis par le souverain pontife parmi « des hommes qui sont constitués au moins dans l’ordre du presbytérat » (351). Le pape, soyons clairs, n’est pas lié par les droits de l’homme, mais on ne peut se contenter du choix « éclairé » d’un souverain « éclairé ». Une véritable réforme, à ce stade, impose de modifier l’article 8, en éliminant la distinction entre les cardinaux et les « autres membres » dans la composition de la Commission pontificale. Et il serait également souhaitable de modifier la redevance 351. L’exclusion des femmes au cardinalat est contraire au principe de l’égalité baptismale, reconnu par le même Code, comme cela se produit pour d’autres exclusions liées au genre féminin, l’autorité ecclésiastique viole le principe de droit divin de l’égalité baptismale.

 

Sans modifier le droit, y a-t-il un risque que le prochain pontife puisse revenir en arrière sans aucune difficulté ?

 

Il est vrai que ce risque pourrait exister. Mais ce qui doit changer, c’est avant tout le substrat éthique et culturel sur lequel les normes se construisent. Je considère cependant qu’il est difficile qu’un futur pontife puisse revenir en arrière sans aucune difficulté. Au-delà du droit, « le temps est supérieur à l’espace », comme l’écrit le pape François dans l’Evangelii Gaudium le processus est donc engagé.

 

Peut-on faire un discours analogue pour la nomination récente de sœur Simona Brambilla comme préfet du dicastère pour les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique ?

 

Plus ou moins. Avec les nouvelles normes sur la Curie romaine promulguées par le pape François en 2022 avec la Praedicate Evangelium (cf. Adista Notizie n. 12/22, ndr), même les fidèles laïcs peuvent être nommés préfet d’un dicastère romain. Le même Bergoglio avait nommé en 2018 à la tête du dicastère pour la communication le journaliste Paolo Ruffini, alors que les normes sur la Curie romaine étaient celles de 1988 (Pastor Bonus), qui prévoyaient le « cardinal préfet » et les membres « proprement dits » identifiables entre cardinaux et évêques, allant ainsi au-delà du périmètre tracé par la disposition canonique. Maintenant, avec la réforme de la Curie romaine, même les religieux et les laïcs, femmes et hommes, peuvent être membres à part entière et assumer des rôles de direction dans les dicastères. Ils exercent donc un pouvoir, qui peut être identifié dans le « pouvoir de juridiction ». Mais ce pouvoir est lié au « pouvoir d’ordre », c’est-à-dire au sacrement de l’ordre sacré dont les femmes sont exclues. Il y a un court-circuit évident. Certes, la relation entre les deux pouvoirs est à repenser en matière de droit, dans la mesure où elle justifie l’exercice du pouvoir sur la base de fonctions sacrées. C’est la racine du cléricalisme.

 

Il y a donc une sorte de contradiction ?

 

Oui, cela me semble contradictoire. Mais au moins un processus a été lancé qui pourrait être le début d’une réforme juridique. Il ne faut pas oublier que ces nouvelles règles sur la Curie ont été justifiées par la thèse de la missio canonica, selon laquelle l’exercice des fonctions de gouvernement dans l’Église, plus que le sacrement de l’ordre, découle d’un mandat du pontife, qui est cependant tel en tant qu’évêque de Rome, avec la plénitude de l’ordre sacré. Voilà : la hiérarchie est sauvée, et la contradiction dans le système se résout. Mais seulement sur le plan formel. En substance, peut-on vraiment réduire l’autorité de gouvernement à une délégation pontificale ? N’est-ce pas là une vision « absolutiste » du pouvoir du pontife romain, à la manière d’un monarque féodal, qui peut tout et le contraire de tout, avec la seule limite du droit divin ? Au contraire, les rapports de pouvoir à l’intérieur de l’Église doivent être réinterprétés à la lumière de la clause évangélique « ce n’est pas ainsi entre vous » (Mc 10, 43). Cette réflexion nous amène aussi à dire qu’une réforme sur l’exercice du pouvoir de l’Église ne peut être dissociée de la « conversion de la papauté » souhaitée par François depuis Evangelii Gaudium. Il faut avoir le courage d’abandonner les normes, les privilèges et les théories de type médiéval. Ouvrir des processus de conversion des structures ecclésiales signifie regarder vers l’avenir plus que vers le passé. Est-il possible d’introduire des réformes sans intervenir sur les structures ou la doctrine ? La réforme ne doit pas être comprise comme un acte performatif. C’est un processus qui a besoin de son propre temps. Mais il arrive un moment où la réforme doit conduire à un changement des structures, par le biais de la modification de la doctrine et des normes. Je donne deux exemples. Le processus synodal voulu et lancé par le pape François, dans lequel les laïcs ont également eu le droit de vote, est structuré d’une manière différente par rapport aux instituts synodaux qui connaissent le Code de droit canonique. Maintenant, les temps semblent mûrs pour convertir le synode des évêques en un véritable synode du peuple de Dieu. Le deuxième exemple concerne la doctrine. Parfois, face aux pas positifs accomplis en matière de compréhension ecclésiale de l’homosexualité, il a semblé que l’on voulait verser du vin nouveau dans des vases anciens ; on pense à la discussion sur la bénédiction des couples entre personnes du même sexe. La « réforme » signifie se doter de « nouvelles armes », c’est-à-dire de règles, d’institutions, de doctrines en phase avec les temps, dans la fidélité au message évangélique. Dans sa biographie Spera (Mondadori, 2025), sur l’homosexualité, le pape François utilise des mots positifs, qui ne jugent pas, qui rappellent à l’amour inclusif de Dieu le Père, à des années-lumière du Catéchisme de l’Église catholique qui définit la tendance homosexuelle comme une inclination « objectivement désordonnée ». N’est-il pas temps de changer la doctrine ?

 

Bergoglio craint une fracture dans l’Église et se limite donc à introduire des changements non structurels pour les faire « digérer ». Ne serait-il pas facile de tout réinitialiser à l’avenir ?

 

Je ne pense pas qu’un prochain pape puisse tout effacer. Quelques graines ont été jetées, les processus ont été lancés, et certaines dynamiques sont maintenant à l’horizon de la praticabilité. En ce qui concerne la manière de procéder du pape, je pense que le pape François a en partie peur des fractures et des schismes ; en partie, je pense que son action pastorale ne peut être comprise que dans l’optique du discernement « jésuite ». Pour François, il est plus important d’ouvrir des « process » que de les fermer. La réforme interprétée comme un processus en évolution implique la mise en valeur d’un discernement qui engage toute la communauté. Aujourd’hui, l’Église apparaît comme un grand chantier, avec des travaux en cours. D’autre part, je me demande, dans la complexité dans laquelle nous sommes plongés, et l’Église y est plongée aujourd’hui, est-il possible de laisser la décision finale sur les processus de réforme à un seul homme, même si c’est le pape ? Il faudrait un nouveau concile, et peut-être le processus synodal du pape François est un chemin qui va dans cette direction.

 

Le droit est-il un obstacle ou, au contraire, pourrait-il être un « volant » pour les réformes ?

 

Par erreur, « réforme » et « droit » sont imaginés comme des mots éloignés l’un de l’autre. Il est aussi complice d’une vision du juriste – et, en particulier, du canoniste – qui semble perché dans une tour d’ivoire détachée de la réalité quotidienne. Mais le droit ecclésial doit offrir des réponses adaptées aux besoins des femmes et des hommes, fidèle à l’Évangile plus qu’à l’institution. Le droit est un produit de l’histoire et, comme tous les produits de l’histoire, est en constante évolution. Pour cette raison, il ne peut y avoir de réforme sans le droit. Mais le droit seul ne peut suffire : une réflexion éthique et culturelle qui prime sur le sens des normes est fondamentale.  Luca Kocci – en partenariat avec Adista – (source : https://www.adista.it/articolo/73386)

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