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« Loin de nos yeux, loin de leurs droits humains »

Marie-Laure Basilien-Gainche

Marie-Laure Basilien-Gainche, professeure de droit public à l’université Lyon 3, nous livre sa lecture du rapport « State Trafficking » (Crimes d’États). Spécialiste du droit des migrations, elle retrace sa portée et fait le lien avec des orientations politiques délétères prises au sein de l’Union européenne.


Golias Hebdo : En tant que spécialiste du droit, quel regard portez-vous sur le type de situations décrites dans ce rapport ?


Marie-Laure Basilien-Gainche : Dans la mesure où mes recherches portent sur le droit européen des migrations, ce rapport est en congruence avec mes travaux. Il vient nourrir de témoignages, de vécus, des analyses qui sont menées par de nombreux chercheurs. En effet, ces derniers examinent depuis longtemps les accords formels et les arrangements informels que l’Union européenne et ses États membres concluent avec des pays tiers pour que ces derniers préviennent le départ de migrants vers l’Europe. Que l’on pense aux accords conclus entre l’Italie et la Libye depuis les années 2000 ou aux memorandums of understanding passés dernièrement par l’UE et la Tunisie, l’Égypte, la Mauritanie. Disposer de témoignages relatant les implications de ces accords et arrangements sur la vie concrète des migrants est précieux. Les faits relatés par le rapport concernant les exactions dont les migrants sont victimes en Tunisie et en Libye manifestent les conséquences délétères de politiques européennes de migration et d’asile pensées au travers d’un prisme sécuritaire au mépris des droits humains des exilés. Il conviendrait d’ajouter que ce type d’accords et d’arrangements correspond à une délégation de la souveraineté des États européens à des États tiers, ce qui vulnérabilise ces États européens se mettant eux-mêmes à la merci de régimes autoritaires.


L’oppression des populations migrantes existait en Libye bien avant la chute de Mouammar Kadhafi en 2011. Elle n’a pas cessé. Elle s’est certainement intensifiée. Milices armées, bandes tribales, autorités autoproclamées pratiquent les extorsions : ils rançonnent les familles des migrants qu’ils détiennent dans des conditions inhumaines et dégradantes et qu’ils n’hésitent pas à torturer. Nous avons tous vu le reportage de CNN, en 2017, montrant un marché aux esclaves en Libye. Quant à la Tunisie, le racisme anti-noir a été exacerbé par le président Kaïs Saïed : les migrants ont depuis lors été victimes de répression, beaucoup étant envoyés dans le désert à la frontière avec la Libye où ils sont l’objet d’un sinistre trafic.


G. H. : Quels sont les apports de ce rapport, dont la lecture fait dresser les cheveux sur la tête ?


M-L. B-G. : Le rapport est fort intéressant, car il conforte les récits apportés par les témoignages des exilés par des éléments travaillés par l’ONG Border Forensics : les propos ont conduit à des vérifications et ont été croisés avec des données géographiques. Outre les faits relatés, ce sont donc les lieux où ils se produisent qui apparaissent dans ce rapport, offrant un ancrage aux témoignages des exilés. Les éléments factuels relatés par les témoignages sortent renforcés d’être accompagnés par des repères géographiques : les récits des exilés nous rapportent les pratiques des autorités tunisiennes et de leurs partenaires libyens à la frontière de ces deux pays, en plein désert. Des pratiques de trafic de migrants, voire de traite d’êtres humains. Loin de nos yeux, loin de leurs droits humains.


Le rapport est bâti sur 30 témoignages. C’est peu. Mais c’est en même temps beaucoup. En effet, il est extrêmement difficile de retrouver la trace des exilés qui ont été victimes de ces faits. Cela demande un long et méticuleux travail d’investigation que de retrouver ceux qui ont survécu, qui ont pu s’évader, qui acceptent de témoigner. En effet, on sait que les téléphones portables des exilés sont systématiquement confisqués. Un même travail au long cours a été réalisé pour parvenir à la publication, il y a un an environ, d’un rapport publié par le site d’investigation Lighthouse Reports : y était alors révélé que, puisque l’Union européenne finançait la Mauritanie, le Maroc et la Tunisie pour que leurs autorités empêchent les exilés de se diriger vers les côtes européennes, elle contribuait ainsi à des pratiques d’abandon des migrants subsahariens en plein désert. De ce travail d’investigation, il a découlé une série d’articles dans de nombreux quotidiens partenaires, comme le Washington Post ou Le Monde. Il avait fallu constituer un consortium de journalistes pour mener des enquêtes au long cours afin d’étayer les intuitions de départ découlant du recueil d’une cinquantaine de témoignages. En effet, retrouver les traces des victimes, remonter les filières, tracer l’argent, tout cela est difficile.

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