Le pape François est mort le lundi 21 avril au matin. Outre Jean XXIII, sensible à l’humanité et au courage ecclésial, au point d’appeler à cette « révolution » que fut le Concile Vatican II… le pape Bergoglio est le pontife qui, plus que les autres, a secoué et mobilisé le corps endormi de l’Église catholique. Notamment en mettant la main sur des situations dont, en tant qu’évêque de Buenos Aires, il ne soupçonnait peut-être pas l’ampleur, et la nécessité. Courageux ce pape donc, qui eut pour horizon Vatican II. Courageux quand il n’a pas renoncé à voir, et à laisser apparaître au grand jour les nombreuses faiblesses, les nombreuses dérives et les nombreuses résistances au changement de l’Église catholique. Une institution ecclésiale jusqu’au-boutiste, foulant parfois aux pieds cette humanité qui, sous le signe du Christ, aurait dû être protégée et exaltée.
Pour autant, on ne peut pas tirer de son action, une« conversion » évangélique. Que ce soit par sa formation, ou parce qu’il était à la tête d’une institution millénaire qui – pour sa propre survie – freine de ses quatre fers, quand il s’agit de transposer les paroles de bonne volonté en des actes libérateurs, et réformateurs. Une posture qui fut écartelée entre la pastorale et le doctrinal. Lui qui aura marqué ses douze ans de pontificat d’une manière très pastorale et qui aura permis à des générations conciliaires de se réconcilier avec l’Église et à de jeunes générations de s’en approcher. Loin de nous de faire un bilan exhaustif du pontificat bergoglien, mais plutôt l’occasion de récapituler quelques gestes, quelques thèmes, quelques problématiques sur lesquels le pape François a voulu marquer de son empreinte sa mission d’évêque de Rome, car il s’était présenté de cette manière le soir de son élection.
Voici donc des pistes et éclairages qui montreront un bilan contrasté du pontificat du pape François, qui aura avancé à la manière d’un danseur de tango : un pas en avant, un pas de côté. Mais ne boudons pas notre plaisir : le pape François a fait de belles ouvertures pastorales pour tenter de vivre autrement dans notre monde tourmenté et vivre aussi autrement en Église sur le chemin fraternel du libre Évangile.
L’encyclique Laudato Si’
S’il n’a pas manqué d’adversaires au sein de l’Église catholique, le pape François est vite apparu comme un allié précieux pour un grand nombre de mouvements populaires et sociaux, dans la lutte notamment contre le libéralisme débridé. Ainsi, le 24 mai2015, la publication de l’encyclique Laudato Si’ est le premier document entièrement consacré à la question environnementale et aussi le plus lu, commenté et apprécié de l’histoire de l’Église. Définie par le théologien Leonardo Boff comme la « Magna Carta » de l’écologie intégrale, l’encyclique est immédiatement devenue un point de référence pour tous ceux et celles qui ont à cœur de défendre l’environnement. Un succès sans précédent pour un document pontifical qui a su soulever l’intérêt des croyants comme des non-croyants. En effet, l’encyclique lance une invitation pressante « à renouveler le dialogue sur la manière dont nous construisons l’avenir de la planète », dénonçant le fait que « de nombreux efforts pour chercher des solutions concrètes à la crise de l’environnement sont souvent frustrés non seulement par le rejet des puissants, mais aussi par le désintérêt des autres ». Et de dénoncer « la dette écologique » contractée par le Nord en pointant les agissements des multinationales dans les pays pauvres : « Lorsqu’elles cessent leurs activités et se retirent, elles laissent derrière elles des dégâts humains et environnementaux irréversibles. » Dans ce cadre, le cœur de l’encyclique est fondé sur la reconnaissance que la nature n’est pas « quelque chose de séparé de nous ou un simple cadre de notre vie » et de poursuivre : « Il n’y a pas deux crises distinctes, l’une environnementale et l’autre sociale, mais une seule et même crise. »
L’encyclique « Fratelli Tutti »
« Nous sommes tous des migrants » : voilà l’autre thème central du pontificat du pape François. La destination choisie pour son premier voyage apostolique à Lampedusa, une porte d’entrée pour les migrants du Sud que beaucoup voudraient fermer. Une île au cœur de la Méditerranée transformée en tombeau pour ceux qui tentent de transgresser « les frontières sacrées » de la forteresse Europe. Tous ces mots sont du pape François. À partir de là, la question des droits des migrants est revenue à plusieurs reprises dans les documents, les discours et les gestes du pape François. Ainsi, l’encyclique « Fratelli Tutti », publiée en 2020, est à la croisée de la vision de Laudato Si’ comme vu précédemment. « Les frontières ne sont pas des dogmes, le monde appartient à tous. » Pour cela, il faut que les politiques ne s’occupent que du « bien commun » sur la question migratoire.
Un pape qui a une vision de la maison commune liée à la fraternité universelle et qu’il n’aura de cesser de rappeler à chaque fois que le sujet s’impose avec ses mots : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. Preuve évidente d’un pontificat qui, sans toucher aux structures défaillantes de l’institution ecclésiastique ni remettre en cause sa doctrine et son enseignement comme on le lira plus loin, preuve donc que ce pontificat a déplacé l’axe de la mission de l’Eglise sur le plan social avec notamment Laudato Si’ et Fratelli tutti, les deux phares de son enseignement social au cours de son pontificat.
La gestion des abus
Distinguer les paroles des actes, c’est de cette manière que l’on doit décoder le bilan de ce pontificat bergoglien et tout particulièrement son traitement des abus du clergé. Certes, le pape François a eu beaucoup de paroles, d’éléments de langage, mais pas toujours suivis d’actes dans les faits. Facteurs externes ou difficulté à donner une orientation plus forte malgré les annonces ? Les deux nous semble-t-il. Les petits pas indéniables impulsés par le pape François se sont souvent avérés inefficaces à l’épreuve du réel et du changement systémique d’une institution qui a protégé pendant trop longtemps les clercs abuseurs. En n’adoptant pas une politique capable de remettre en question le pouvoir clérical au sein de l’Église catholique (qu’il dénonçait avec des mots forts par ailleurs), son action visant à résoudre le problème des abus s’est révélée inefficace sur le fond.
En effet, la question des abus du clergé appelle à une révolution culturelle et structurelle du fonctionnement de l’Église catholique. Et vouloir traiter l’un sans l’autre, c’est s’exposer à mettre un pansement sur une jambe de bois. Dans ce domaine, le pape François n’a pas su se départir de sa posture cléricale face à cette vague de crimes.
« Dire non aux abus, c’est dire non catégoriquement à toute forme de cléricalisme », écrit pourtant le pape François dans sa « Lettre au peuple de Dieu » en 2018. Il est conscient que toute lutte contre les abus doit passer par la réforme de l’autorité et du pouvoir du clergé. Mais en réalité, il a peu fait pour l’éradiquer. Alors que le pouvoir du prêtre est le véritable nœud du problème dans les affaires d’abus du clergé. Un pouvoir qui provient d’un statut distinct de celui des fidèles et qui fait du prêtre un être à part, donc à protéger envers et contre tout par l’institution catholique. Le pape François semblait en être conscient, mais il agissait uniquement sur le symptôme et pas sur la cause. Le rendez-vous manqué, par exemple, avec la Commission Sauvé illustre parfaitement ce constat et les limites de l’action bergoglienne dans ce domaine.
Famille : ça coince entre la pastorale et le doctrinal
Sur la question de la famille au sens large du terme, si la forme sous laquelle le pape François s’est adapté aux circonstances du moment a changé, son positionnement reste inchangé dans ses aspects doctrinaux et dogmatiques tout en essayant de se démarquer de ses deux prédécesseurs Jean Paul II et Benoît XVI. Or rien n’a beaucoup bougé dans ce domaine. Par exemple, concernant l’ouverture à la question de l’homosexualité, celle-ci a fait l’objet de nombreuses controverses avec des avancées pastorales dans les mots et les documents, comme la bénédiction des couples homosexuels finalement revue à la bénédiction individuelle. Certes, ces dernières années, les croyants homosexuels ont bénéficié dans l’Église catholique d’un climat pastoral plus clément, mais la doctrine de l’Église n’a guère évolué dans ce domaine. Beaucoup se souviendront des mots du pape François prononcés en juillet 2013 à son retour des JMJ de Rio : « Si une personne est gay et cherche le Seigneur avec bonne volonté, qui suis-je pour le juger ? » À l’intérieur comme à l’extérieur de l’Église catholique, les mots du pape ont été interprétés comme l’annonce que la doctrine catholique sur les gays était sur le point de changer avec des ouvertures sans précédent. Mais force est de constater que le catéchisme de l’Église catholique reste tel quel avec sa condamnation de l’homosexualité décrite comme un penchant « objectivement désordonné ». Dans un entretien à l’Associated Press, en 2023, le pape François avait critiqué comme injustes les lois criminalisant l’homosexualité en déclarant que « Dieu aime tous ses enfants tels qu’ils sont ». Et d’exhorter les évêques du monde entier, notamment en Afrique, d’accueillir les personnes homosexuelles.
Formidable ! Sauf que le pape François avait également ajouté dans cet entretien : « Être homosexuel n’est pas un crime. Nous distinguons le péché du crime »… À propos de l’idée qu’un couple homosexuel puisse se considérer comme une famille, le pape avait vite relativisé lors du Forum des familles en juin 2022 : « La famille est à l’image de Dieu, unique, elle est l’union d’un homme et d’une femme. Ils s’unissent dans le mariage. C’est pourquoi le mariage est un grand sacrement. » Cette question de l’homosexualité, comme celle de l’avortement (médecins appelés des « tueurs à gage »), est un exemple révélateur de l’écartèlement du pape François entre la pastorale et le doctrinal. In fine, pour le pape François, les homosexuels restent des pécheurs avec « des circonstances atténuantes ». En résumé, chez le pape François, il convenait de distinguer le péché et le pécheur (comme l’enseigne la tradition catholique) tout en condamnant toute forme de discrimination et d’exclusion dans l’Église et dans la société civile.
La collégialité en question
Le pape François a eu le mérite de chercher au travers des synodes et du collège des cardinaux un soutien non pyramidal et des conseils d’ouverture. Ce qui n’était pas arrivé avec ses prédécesseurs. Cependant, si le pape François a multiplié les commissions de cardinaux et les commissions d’études, il l’a fait de telle manière que le système mis en place est devenu rapidement illisible. Bien que ces conseils bénéficiaient d’une large légitimité, ils n’arrivaient pas à prendre des décisions claires et nettes. Par exemple, quand le pape François a convoqué deux synodes sur la famille, la question des divorcés-remariés n’a été abordée que par une simple note dans le numéro 304 de l’exhortation apostolique Amoris laetitia, à charge pour l’évêque local de l’éventuelle réadmission des divorcés remariés. Un choix donc discrétionnaire, mais pas universel.
Il en va de même lors du synode sur l’Amazonie, en 2019, qui, dans ses documents préparatoires, annonçait des pistes d’ouverture et de réformes comme la révision du célibat obligatoire, l’ouverture de l’ordination à des viri probati et le statut diaconal pour les femmes. D’entrée de jeu, ces pistes seront effacées lors de l’ouverture des travaux, ce qui provoqua de grandes tensions chez les participants du synode. Le pape François restera inflexible et fera tout avec sa garde rapprochée pour verrouiller ce synode sur l’Amazonie. Alors que ce sont ces questions que le peuple de Dieu et la base des fidèles appelaient à débattre. Les mêmes causes ont produit les mêmes effets lors des deux synodes sur la synodalité. On a vu aussi avec le Chemin synodal allemand la ligne de fracture que pouvaient représenter les attentes de la base catholique confrontée à l’intransigeance des cardinaux de la Curie et du pape François qui ne voulaient pas faire bouger les lignes. Golias en partenariat avec www.Adista.it




