Le 28 avril dernier, au cours de la cinquième congrégation préparatoire au conclave, les cardinaux ont tracé une sorte de carte d’identité du prochain pape, qui sera appelé à affronter, en particulier, trois défis : l’évangélisation, la relation avec les autres religions, et la question des abus. Trois enjeux délicats, surtout en ce qui concerne les abus, phénomène dont la dimension systémique est devenue de plus en plus visible au cours des dernières années. Il est donc intéressant d’enquêter sur la relation des cardinaux avec cette problématique. Un défi omniprésent dans la phase pré-Conclave, avec notamment le cas du cardinal Juan Luis Cipriani, archevêché émérite de Lima, au Pérou, qui, bien qu’accusé d’abus sexuels et pour cela sanctionné, en 2019, par le pape François avec l’interdiction de porter la robe cardinalice et de participer au Conclave, s’est fait voir à Rome aux funérailles du pape et à la sortie des rencontres entre cardinaux (v. nouvelles précédentes). Une présence, qui a suscitée l’indignation de l’organisation des victimes Bishop Accountability, dirigée par Ann Barrett Doyle. Il est très préoccupant, affirme l’organisation, que Cipriani ait été autorisé à participer en faisant référence à la Universi Dominici Gregis, qui prévoit la participation au Conclave des cardinaux « illégitimement empêchés ». « Si la peine imposée par le pape lui-même pour l’agression sexuelle d’un mineur par un cardinal ne constitue pas un «empêchement légitime», qu’est-ce que cela peut bien être ?», se demande The BishopAccountability. Inclure un agresseur dans les réunions « discrédite les déclarations d’intention » du Vatican.
Du reste, une autre figure controversée rôde au Vatican, le cardinal Roger Mahony, ancien archevêque de Los Angeles (1985-2011), exemple de protection de prêtres pédophiles, si bien qu’en 2013 son successeur, Mgr. José Gomez, jamais nommé cardinal, a privé Mahony de ses fonctions publiques. Cela n’a cependant pas suffi à affaiblir la crédibilité du cardinal au Vatican : il a assisté à la cérémonie de fermeture du cercueil du pape François, le 25 avril dernier, en sa qualité de « cardinaux prêtres » les plus âgés du collège. Une raison qui aurait pu être dérogée, parce qu’il n’a pas fait de mea-culpa, se demande le très conservateur magazine jésuite en ligne Catholic World Report (25/4), et comme cela s’est produit, en 2018, après les protestations publiques pour sa nomination au poste de légat pontifical lors des célébrations du 150e anniversaire du diocèse de Scranton, en Pennsylvanie ?
Une troisième présence problématique parmi les cardinaux appelés à participer au Conclave : le cardinal Philippe Barbarin, impliqué dans un scandale de non-dénonciation d’abus sexuels au sein de l’Église de Lyon, figure parmi les cardinaux. Condamné en première instance en mars 2019, il a été acquitté en appel en janvier 2020, la Cour ayant jugé qu’il n’était pas légalement obligé de signaler des faits prescrits, et qu’il n’avait pas cherché à les dissimuler. L’affaire est liée aux crimes du prêtre Bernard Preynat, accusé d’avoir abusé de dizaines de jeunes scouts entre les années 1970 et 1990.
Et puis il y a tous les autres cardinaux électeurs qui, dans leur parcours ecclésiastique, n’ont pas brillé par leur gestion transparente des cas d’abus. D’où l’initiative Conclave Watch lancée par l’organisation américaine Snap (Survivors Network of those Abused by Priests), qui présente leurs profils, constamment mis à jour. « Les trois derniers papes ont tous étouffé les abus sexuels commis par le clergé », peut-on lire sur le site de Conclave Watch. « Nous ne pouvons en permettre un quatrième. »
Les cardinaux signalés par Conclave Watch
Jusqu’au moment où nous écrivons, il y a vingt profils de cardinaux signalés par Snap. On commence par le camerlingue, le cardinal irlandais Kevin Farrell, naturalisé américain, chargé de la gestion du Vatican dans la phase d’interrègne pré-Conclave. De nombreux journaux le citent pour son appartenance aux Légionnaires du Christ – bien qu’il s’en soit éloigné au début des années 80 et ait toujours affirmé n’avoir rencontré que quelques fois le fondateur Marcial Maciel Degollado, ainsi que d’avoir été dans l’ignorance de la double vie et des perversions de ce dernier – mais plus encore pour son rôle aux côtés du cardinal Theodore McCarrick, récemment décédé, démis de l’état clérical par le pape François pour abus sur mineurs et adultes. Les abus, déjà largement connus dans les années 90, n’avaient pas empêché McCarrick de devenir en 2000 archevêque de Washington grâce au pape Wojtyla. C’est dans ce contexte que Farrell, déjà vicaire général dans le même archidiocèse, devient en 2001 auxiliaire de McCarrick. Peut-être qu’il ne savait rien ? Quand, en 2016, après neuf ans comme évêque à Dallas, le pape François l’a appelé au Vatican comme préfet du Dicastère pour les Laïcs et lui a conféré la barrette rouge, faisant de lui le cardinal américain de plus haut rang au Vatican, l’affaire McCarrick est sur le point d’exploser dans toute sa virulence, atteignant son apogée en 2018… Farrell s’est toujours défendu de pas connaître les faits. Dans une interview à l’Associated Press (31/7/2018), il déclara que personne ne l’avait mis au courant : « Je n’ai jamais soupçonné cela un seul instant. Maintenant les gens peuvent dire «Eh bien, vous devez être vraiment stupide de ne pas l’avoir remarqué». Je dois être vraiment stupide, mais je ne pense pas que je le suis. Et c’est pourquoi je suis furieux. » Bien sûr, ni lui ni Mahony n’ont jamais été condamnés pour un crime, mais ce « bruit de fond », comme le définit le World Catholic Report, ne donnent pas de signes de changement dans l’autocritique et le « nettoyage » voulu par le Vatican.
Les dix-neuf autres profils signalés par Snap, dont certains dénoncés pour avoir violé les prescriptions du document Vos estis Lux Mundi (www.conclavewatch.org/cardinals) comprennent également des personnages importants comme le cardinal Luis Antonio Tagle, l’un des « papabili » qui compte parmi les favoris. Pro-Préfect du Dicastère pour l’Evangélisation, en charge de Caritas, il « n’a pas pris de mesures concernant les abus connus et a fait des déclarations publiques inquiétantes qui ont minimisé l’attention des médias sur les abus dans l’Eglise. En 2017, Tagle et d’autres responsables de Caritas – explique Snap – ont été informés de la condamnation précédente du père Luk Delft pour abus sur mineurs, mais il a été autorisé à continuer à occuper le poste de directeur de Caritas alors que de nouvelles accusations d’abus ont été révélées. En 2021, le dicastère de Tagle a été chargé d’enquêter sur l’évêque Patrick Dunn [ancien évêque d’Auckland] pour [avoir protégé un prêtre pédophile] en Nouvelle-Zélande. Au lieu de faire face à la plainte, l’année suivante, Tagle a publiquement fait l’éloge de Dunn. Depuis, les victimes n’ont reçu aucune mise à jour sur l’affaire. »
Autre cas « illustre », le cardinal Robert Prevost, préfet du Dicastère pour les Evêques. En tant que provincial des Augustins, il a permis au père James Ray, un prêtre alors accusé d’abus sur des mineurs et dont le ministère avait été limité depuis 1991, de résider au couvent augustinien de St. John Stone à Chicago, en 2000, et ce malgré sa proximité avec une école primaire catholique. Alors qu’il était évêque de Chiclayo, trois victimes se sont présentées aux autorités civiles en 2022, las d’attendre l’ouverture d’une enquête. Ils ont affirmé que le cardinal Prevost n’avait rien fait, qu’il avait envoyé des informations inadéquates à Rome, et que le diocèse avait permis au prêtre de continuer à célébrer la messe.
Le cardinal Gerhard Ludwig Müller, ancien préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi, « a réintégré Peter Kramer comme prêtre, après qu’il lui ait été ordonné de subir une thérapie après une condamnation, en 2000, pour pédophilie. Müller n’a pas informé le diocèse, et Kramer a été accusé, en 2007, d’abus dans sa nouvelle paroisse ». Il a déclaré aux médias que la faute dans les cas d’abus incombait exclusivement à l’auteur : « Si un enseignant abuse d’un enfant, la faute n’est ni de l’école, ni du ministère de l’Education. » En 2016, Fritz Wallner, ancien président du conseil diocésain laïc de Ratisbonne, en Allemagne, a affirmé que Müller, en tant qu’évêque du diocèse, avait « systématiquement » « entravé » les enquêtes sur les abus dans le chœur des enfants « Regensburger Domspatzen », dirigé pendant trente ans par le frère de Joseph Ratzinger, Georg. Sous la direction de Müller, poursuit Conclave Watch, « la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (CDF) a fait l’objet d’une enquête en 2015 pour des irrégularités financières portant sur des centaines de milliers d’euros de « recettes administratives », y compris celles résultant de cas d’abus sexuels sur enfants. Des sources ont rapporté à The Pillar [média britannique] que des dizaines de milliers d’euros de fonds départementaux étaient conservés en espèces dans les tiroirs des bureaux et utilisés comme fonds discrétionnaires sans justification par les fonctionnaires et qu’une somme de 200 000 euros avait été déposée sur le compte personnel de Müller au lieu du compte du ministère. En 2017, Müller a été démis de ses fonctions de préfet de la CDF à la suite des révélations d’un arriéré de 2 000 cas d’abus, et aux critiques de l’ancienne membre de la Commission pontificale pour la protection des mineurs et survivante des abus Marie Collins, pour un niveau «inacceptable» de résistance aux recommandations de la commission. Dans une lettre ouverte, Marie Collins a révélé que la CDF de Müller avait ignoré ou bloqué les réformes approuvées par le pape pour la protection des enfants et l’assistance aux victimes », comme l’institution d’un tribunal pour juger les évêques pour abus et négligence, souhaitée par François.
Raymond Burke, préfet émérite du Tribunal suprême de la Signature apostolique, représentant de la frange la plus conservatrice et traditionaliste de l’Église. En tant qu’évêque de La Crosse, « il a maintenu dans son ministère actif un pourcentage plus élevé de prêtres ayant dénoncé des violences sexuelles que n’importe quel autre évêque des États-Unis, même après des aveux directs et documentés de culpabilité. Il n’a jamais dénoncé à la police ou aux autorités civiles aucun des dizaines de prêtres auteurs de délits à La Crosse. En tant qu’archevêque de St. Louis, Burke a transféré des dizaines de prêtres prédateurs, prouvés, confessés et accusés de manière crédible, provenant de tous les États-Unis, dans des structures ecclésiastiques ou des résidences privées ». Dans le camp progressiste, le cardinal de Chicago Blase Cupich a « à plusieurs reprises minimisé la crise des abus du clergé et n’a pas réussi à agir avec décision contre les abuseurs notoires ». Alors qu’il dirigeait le comité pour les abus de la Conférence épiscopale des États-Unis (USCCB) (2002-2005, 2008-2011), il a minimisé le problème en affirmant faussement, en 2010, que les abus ne se produisaient plus. Après le rapport du procureur général de l’Illinois de 2023, il a nié avoir eu connaissance de 62 prêtres et frères religieux accusés d’abus, malgré que son propre archidiocèse en ait donné les noms. En tant qu’évêque de Spokane, il n’est pas intervenu lorsque sept prêtres accusés d’abus vivaient sur le campus de l’université Gonzaga. En 2017, il a secrètement transféré le P. Richard McGrath, OSA, malgré qu’il était sous le coup d’une enquête policière sur la possession de matériel pédopornographique, et sur des abus sexuels sur mineurs… Et le cardinal de le retirer de ses fonctions, seulement après que les forces de l’ordre ont révélé l’affaire.
L’un des candidats du front conservateur, l’archévêque de Budapest Péter Erdő, « n’a pas réussi à garantir la transparence, la responsabilité et le soin pastoral dans la gestion des accusations d’abus contre don Balázs, accusé de manière crédible d’avoir abusé sexuellement de plusieurs enfants ». Malgré un rapport de 2015 – corroboré par d’autres victimes et reconnu comme « fondé » par l’archidiocèse – Erdő a imposé au prêtre une suspension secrète de dix ans, en 2016, sans avertir les victimes ni le public. Le cas n’a été révélé que par l’exposition médiatique de cette affaire.
Le Secrétaire général du Synode cardinal Mario Grech apparaît également dans la liste. En tant qu’évêque de Gozo, Malte, il n’a pas dénoncé les responsables des abus connus aux autorités civiles, et a retardé le renvoi de prêtres accusés d’abus sexuels sur des enfants. Les victimes et les associations ont critiqué sa gestion de plusieurs cas, dont un dans lequel un prêtre démis de l’état clérical a été formellement informé de son retrait seulement deux ans après la décision du Vatican. De nombreux survivants des terribles abus à l’orphelinat Lourdes Home ont parlé ouvertement. Grech n’a pris des mesures à propos de leurs dénonciations, qu’après que les médias ont rapporté les crimes commis, bien que le diocèse ait mené sa propre enquête, tenue secrète pendant sept ans.
Les autres signalements sur le site de Conclave Watch concernent le cardinal Daniel DiNardo, archevêque émérite de Galveston-Houston, USA ; Timothy Dolan, archevêque de New York, USA ; le préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi cardinal Victor Manuel Fernández ; l’archevêque émérite de Washington Wilton Gregory ; le cardinal James Harvey, archiprêtre de la basilique papale de Saint-Paul-hors-les-Murs ; le cardinal Gérald Lacroix, archevêque de Québec, Canada ; le cardinal de Tonga Soane Patita Paini Mafi ; Dominique Mamberti, préfet du Tribunal suprême de la Signature apostolique ; Reinhard Marx de Munich (en mai 2021, Marx a envoyé à François une lettre de démission, refusée, pour sa responsabilité personnelle dans la mauvaise gestion des abus. Trois cas maltraités dans l’archidiocèse de Munich) ; Robert McElroy de Washington ; Sergio da Rocha archevêque de São Salvador da Bahia (Brésil) ; Joseph Tobin de Newark, USA.
Qu’en est-il de Zuppi ?
Dans la base de données de Snap ne figure pas, pour l’instant, le cardinal Matteo Zuppi, président des évêques italiens et archevêque de Bologne. Il ne faut pas oublier que Zuppi, en architecte de la stratégie de lutte contre les abus de l’Eglise italienne, a exclu la création d’une commission indépendante d’enquête, seule garantie d’un regard objectif pour éclairer la situation réelle des abus en Italie. Et il a montré qu’il continue à les considérer comme des cas isolés. Ce n’est certainement pas une bonne chose pour un pape qui ferait de cet engagement une priorité.
« Ce dont nous avons besoin du prochain pape sont des actions significatives, pas de la rhétorique supplémentaire », a affirmé Ann Barrett Doyle. « Nous avons besoin que vous promulguiez une loi ecclésiastique universelle qui élimine définitivement du ministère public tous les agresseurs d’enfants qui ont prouvé qu’ils sont de vrais responsables, de rendre publics les noms des milliers de prêtres jusqu’ici jugés coupables selon la loi ecclésiastique. » D’ailleurs, Vos estis Lux mundi est une « demi-mesure » : « Le clergé n’est pas encore tenu de dénoncer les abus aux autorités civiles, et tout ce qui est dit dans le confessionnal reste sacré. Ce texte du Vatican initié par le pape François n’exigeait pas de transparence vis-à-vis du public, ni de divulgation au public, et ne comportait pas non plus de signalement aux forces de l’ordre. D’une certaine manière, c’était la continuation de ce que nous avons toujours eu. » Ludovica Eugenio – en partenariat avec www.Adista.it




