Année C. 4ème Dimanche de Pâques, Jn 10, 27-30
Encore une fois, le texte de l’Évangile est tellement coupé que sa version liturgique ne permet pas d’en bien saisir le sens. Reprenons-le donc un peu plus haut.
Une ré-inauguration bien nécessaire… pour Jésus !
« 22. En ce moment, voici la fête de Hanukka à Jérusalem, et c’est en hiver. 23. Et Jésus va de côté et d’autre dans le temple, au portique de Salomon. » (Jn 10)
La fête de Khanukkah se situe toujours en hiver ! Khanukkah c’est, au temps de la Révolte des Macchabées, la fête de la ré-inauguration du Temple souillé par les étrangers, les grecs, ceux qui n’étaient pas juifs. Ceux qui ne peuvent que souiller le Temple de Yahvé, les Impurs par excellence ! Jésus va donc montrer son désaccord avec cette manière d’exclure « les gens d’ailleurs » en allant de côté et d’autre sous le portique, c’est à dire le parfaitement stable en grec, de Salomon. Si le Maître ne respecte pas la stabilité de Salomon et de son Temple, où va-t-on ? Peut-être vers une nouvelle inauguration qui, elle, réouvrirait quelque chose de fermé à beaucoup de monde, non ?
Une autre clientèle…
« 24. Les Judéens l’entourent donc et lui disent : — Jusques à quand vas-tu lever notre âme ? Si toi, tu es le Messie, dis-le-nous librement !
25. Jésus leur répond : — Je vous le dis, et vous n’appuyez pas votre confiance. Les actions que j’agis au nom de mon Père, ce sont elles qui témoignent à mon sujet, 26. mais vous, vous n’appuyez pas votre confiance, puisque vous n’êtes pas de mon petit bétail à moi. » (Jn 10)
Pardonnez-moi la formulation, mais Jésus évoque clairement une autre clientèle religieuse que celle dont les autorités s’occupent jusqu’à présent [1]. Désormais leur dit-il les choses se jouent sur la confiance, et plus sur la solidité inébranlable de l’obéissance au prescriptif. Plus sur l’obéissance aveugle qui ne peut-être, pour le Nazaréen, l’accomplissement proposé par le Donateur Généreux de la Vie à l’Être humain.
Éveiller à la vie qui dure ou parasiter au profit d’une élite ?
« 27. Les brebis, les miennes, elles écoutent ma voix, et moi je les connais, et elles prennent mon chemin, 28. et moi, je leur donne la vie qui dure, et elles ne vont pas périr pour le monde de la durée qui vient, et personne ne va les prendre avec avidité de ma main. » (Jn 10)
Ce texte n’est pas du tout une méditation agricole sur les aspects poétiques de l’aventure religieuse ! Il est une constatation parfaitement claire de la nécessité de jouer la confiance avec lesdits pécheurs, ceux qui ont du mal à respecter les commandements pseudo-divins[2]. Il s’agit d’accompagner les filles et fils d’Israël qui s’ouvrent à un message de vie. Sans restriction aucune.
Jésus est particulièrement acide, en soulignant que le soin qu’il applique à éveiller lesdits pécheurs s’oppose à… l’avidité des élites. Celles qui prennent avec avidité au lieu d’éveiller, celles qui tondent les plus pauvres d’entre elles au plus ras, comme le dira la scène de l’obole de la veuve au Trésor du Temple[3].
Un Père qui donne. Qui donne vraiment. Sans contrepartie aucune !
« 29. C’est mon Père, qui me donne, et il est plus grand que tous, et personne ne peut prendre avec avidité de la main du Père.
30. Moi et le Père, nous sommes Un. » (Jn 10)
Pour souligner ce qu’il venait de dire sur l’avidité des gens du Temple, Jean va rappeler que celui que Jésus nomme le Père, celui qui donne vraiment la vie à l’être humain de manière totalement gratuite, généreuse, ne laisse pas les avides prendre cette vie dans sa main.
Manière de confirmer l’attitude de ceux qui s’opposent à lui au nom de la légalité religieuse du Temple de Salomon, SVP.
Les parasites de la clique sacerdotale sont prévenus ; malgré leurs titres et l’effet des étoffes précieuses dont ils sont parés, ils ne sont pas raccord (dirions-nous) avec ce Père des Cieux dont ils se disent les desservants.
Mais que peut bien vouloir signifier Jésus lorsqu’il dit que le Père et lui sont UN ?
Certainement pas qu’ils ne forment qu’une seule et même personne ! Non, il s’agit du « Un » de Genèse 1.
Le UN qui signifie unique, qui signifie le Tout-Un qui englobe les diverses parties d’une diversité. Le Tout qui ne serait plus « Un » sans chacun des membres de cette diversité-là.
Ainsi dans Gn 1, le « Jour Un [4]» ne peut être complet sans la lumière d’une parole qui fait vivre, mais aussi sans la ténèbre des difficultés de nos jours. En un mot, il n’existe pas de « jour UN », ou entier, sans la Lumière, mais aussi sans de la Ténèbre. Les deux sont UN, font partie de la même vie.
De même le Terreux et la Femme ne peuvent être une Chair UNE[5] (ou une Annonce UNE, cela se dit du même mot) si l’un des deux venait à manquer. L’humanité ne serait alors plus complète, plus Une, plus Entière.
Une mise en garde pour aujourd’hui, aussi ?
Cette mise en garde des prédateurs religieux semble de mise pour nous aujourd’hui où il est si facile de séparer le religieux, le sacerdotalisé et le vulgus de l’autre. Le vulgus encore nommé laïc. Jésus de Nazareth n’était-il pas un laïc lui aussi ? Et pourtant si totalement dans la main du Père dont il reçoit tout… comme nous toutes et tous.
Pour le Galiléen, il y avait celles et ceux qui éveillent leurs sœurs et leurs frères, le reste avait beau avoir l’apparence de la perfection religieuse, il n’en était pas moins superfétatoire. Et il devait être renversé dans ses pratiques qui parasitaient les pauvres de ce temps-là.
Pour lui le temps était venu de concrétiser le rêve du prophète Zacharie, vieux de plus de 6 siècles ; un monde où le sacré serait désormais partout, un monde où, sur toutes les cocottes de Jérusalem ou sur les harnais des chevaux on pourrait alors écrire « Qadosh l’Adonaï », c’est à dire « Consacré à Yahvé » : L’inscription qui figurait de façon exclusive sur le Pétalon d’or [6]du Grand-Prêtre !
Un sacré qui a fui le Temple pour être désormais partout, c’est le chômage pour les sacrificateurs… à moins qu’ils ne se transforment en éveilleurs. Une conversion nouvelle, ou un beau programme pour les temps qui viennent…
[1] On retrouve exactement la même chose avec la parabole dite de la Brebis Perdue (Lc 15), brebis que le maître ramène sur ses épaules, là où les agrafes du manteau du Grand-Prêtre lui rappelaient les noms des 12 tribus d’Israël dont il avait la charge. Ainsi la parabole signifie de manière assez dérangeante : “Puisque cette clientèle des gens du fond du panier d’Israël, que vous qualifiez de pécheurs, ne vous intéresse pas alors que ce devrait être votre mission de l’accompagner, eh bien, moi je m’en charge de manière préférentielle”.
[2] Encore une fois, pour le Nazaréen, il n’y a pas de commandements divins. Les commandements sont œuvre des hommes et en tant que tels, ils peuvent être adaptés aux circonstances et au contexte où vivent les hommes. S’il n’y a pas de commandements divins cela signifie qu’il n’y a pas de péché contre Dieu, mais contre nos sœurs et nos frères. Il n’y a donc plus nécessité de sacrifices et… de sacrificateurs ! Jésus n’a pas été mis à mort, à l’instigation des autorités sacerdotales, sans raison…
[3] Luc 21.
[4] Jour Un que l’on rend de façon idiote par Premier jour. Le mot hébreu Ekhad ne signifiant nullement premier mais Un, Unique, Entier.
[5] En hébreu les mots Chair et Jour sont tous deux des substantifs maculins.
[6] Plaque d’or portée sur le turban au front du Grand-Prêtre, et peut-être de quelques autres sacrificateurs du Temple de Jérusalem.