Un autre regard sur l’information !

L’affaire Abbé Pierre : l’aube et la nuit

Quand la visioconférence organisée par Emmaüs international commence, les membres français, qui représentent plus de trois quarts des groupes Emmaüs du monde, en ont déjà gros sur le cœur. Le 6 juin 2024, ils ont subi une longue soirée télévisée au cours de laquelle les téléspectateurs ont pris connaissance d’une liste impressionnante de dysfonctionnements dans les communautés Emmaüs françaises. L’émission Complément d’enquête, malencontreusement intitulée « Rendez-nous l’abbé Pierre ! », décortique toute une série d’accusations qui ont été égrenées dans la presse depuis plusieurs mois et en rajoute encore. La longue grève des compagnes et des compagnons d’origine africaine dans une communauté du Nord en est la manifestation la plus pénible. « Emmaüs, y en a marre. L’esclavage, c’est fini ! » se sont-ils exclamés sur le trottoir de Paris, perturbant les commémorations de l’appel d’hiver 1954 organisées par Emmaüs France. L’émission est un chamboule-tout : détournements de fonds, logements insalubres, accusations de traite des êtres humains, conditions de travail dangereuses, harcèlement sexuel… À l’issue des reportages, vient l’interview du nouveau délégué général d’Emmaüs France qui se veut rassurant : la fédération, qu’il dirige depuis seulement un an, va remédier à toutes ces déviances.


Le 17 juillet 2024 en début d’après-midi, le moment n’est pas vraiment solennel. Quelque chose de piteux façonne l’atmosphère, par écrans interposés. D’emblée les mots sont dits. Les propos s’enchaînent sans effet rhétorique. Le terme « agressions sexuelles » revient souvent, celui de « mode opératoire » est prononcé ; du vocabulaire de brigade des mœurs. Caroline de Haas fait une présentation succincte. Elle est vite éclipsée par des hommes qui reprennent la parole ; maladresse excusable dans un moment pauvre, sans mise en scène. Sept femmes ont accepté de témoigner. Les faits sont décrits avec un vocabulaire relativement allusif et pudique, pour parler d’actes obscènes. Le temps d’accuser le coup, puis vient la stupeur. Des membres de groupes Emmaüs écrivent des messages sur une fenêtre où l’on peut s’exprimer sans interrompre le locuteur. L’incompréhension domine. Dans les commentaires, le scepticisme s’exprime parfois de façon déplacée. À partir de ce moment-là, j’entendrai la question « Pourquoi elles ne parlent que maintenant ? » tous les jours pendant plusieurs semaines et sur tous les tons. Quelques-uns demandent si les victimes réclament de l’argent ! Quand une personne mentionne les aveux que l’abbé Pierre a fait de son vivant, c’est-à-dire d’avoir succombé passagèrement et brièvement au désir physique pour une femme, Caroline de Haas apporte des précisions. Elle distingue clairement ce qui relève du « consenti » et du « non-consenti ». Elle revendique un travail de recherche qui concerne uniquement les actes non-consentis commis par l’abbé Pierre. Je reconnais qu’à ce moment précis cette distinction est cruciale pour moi. Elle me fait avancer dans la déconstruction du système de représentations inhérent à notre culture, qui minimise les violences sexuelles.


Après quelques instants de débats centrés sur les idées de personnes sceptiques et contrariées, on se dit à plus tard pour en savoir davantage. Un dispositif public d’appel à témoignages est lancé et il est probable que d’autres personnes en profitent pour raconter ce qu’elles ont subi. Il y aura donc sans doute une autre visioconférence mondiale.
Aussitôt, j’entame la lecture de l’article de La vie qui inaugure les révélations. J’essaie de comprendre, d’avoir les idées claires, malgré les circonstances. Je n’en ai pas encore lu la moitié que mon téléphone commence à sonner. Je n’ai pas encore réalisé exactement la teneur des révélations que déjà des journalistes, connus ou inconnus, se mettent à m’appeler, m’écrire des messages par tous les canaux possibles, insistent, rappellent, me pressent de répondre… Trente-huit journalistes différents vont me contacter en trois jours. Je ne suis autorisé à répondre à aucun. Je regarde les deux chaînes d’information continue. La façon dont elles présentent les faits, l’insistance sur le mot « agressions », l’indignation sans nuance qu’elles expriment, sans les excuses habituelles (« mais il a fait du bien quand même ») déclenchent en moi quelque chose. Je progresse par étapes dans la prise de conscience. Je réalise qu’il faut fermer le lieu de mémoire au public ! Le plus urgent est d’exprimer notre solidarité avec les victimes. On ne peut pas continuer à faire payer un billet d’entrée pour une visite qui inclut une chambre où des personnes se sont peut-être fait agresser ! De plus, alors qu’ils n’ont eu aucune préparation, mes collègues risquent d’être pris d’assaut, mis dans l’embarras par des journalistes et des visiteurs. Je tente d’appeler mon président pour ne pas prendre cette décision seul. Depuis quelques jours, on m’a fait comprendre que je ne suis plus aux manettes comme avant. Il est injoignable. J’attends un moment qu’il me rappelle. Finalement, je contacte mes collègues pour leur faire part de ma décision. Ceux-ci ferment les lieux et rentrent chez eux, je les invite à se mettre à l’abri du flot de journalistes à venir, après avoir affiché sur toutes les portes un message de solidarité avec les victimes. À ce stade, mes idées sont imprécises, j’imagine qu’on va fermer symboliquement quelques jours et rouvrir lundi peut-être. Le recrutement d’une nouvelle agente d’accueil est en cours. Inquiète, la candidate me questionne sur ses perspectives professionnelles dans notre structure. Bêtement, je la rassure.

« Nos petites personnes »

Je préviens ceux qui ont besoin de l’être urgemment, comme le maire d’Esteville, qui a appris les faits par des journalistes venus frapper chez lui. Une seule personne de notre conseil d’administration m’appelle pour m’exprimer son empathie. Nous ne recevrons jamais aucun mot navré des présidents des trois principales structures. On dirait que l’équipe du Centre abbé Pierre – Emmaüs est un peu comme un chien fichu ; ses maîtres prennent leurs distances avant de le voir disparaître. En fin de journée, mon président finit par me téléphoner. Il est mécontent de ma décision de fermeture, que l’AFP a très rapidement diffusée. Je dois me justifier. Il reconnaîtra plus tard que c’était une bonne idée. Son discours est le même qu’au début du mois, il considère comme secondaire notre ressenti individuel. Il emploie des expressions telles que « nos petites personnes », et ne semble pas prendre conscience du drame que commencent à ressentir tous ceux qui ont fait vivre la mémoire de l’abbé Pierre, au nom de leurs convictions, drame qui les poursuivra longtemps. Par contraste, mes collègues et moi recevons une avalanche de messages de soutien de toute sorte de personnes, parfois même d’anonymes ; des dizaines de messages adorables, beaucoup de compréhension et de gentillesse.

Dès le milieu de l’après-midi du 17 juillet, on peut dire que mon enquête commence. Je retrouve un mail d’une ancienne cadre d’Emmaüs international, à Emmaüs depuis les années 1970, daté du 30 octobre 2023, dans lequel elle me dit, alors que nous n’avions jamais abordé ce sujet auparavant : « Même si je sais bien (tu le sais, sans doute) que l’abbé Pierre avait un faible pour les femmes et se laissait parfois aller à des gestes inacceptables, je ne peux pas imaginer qu’il le faisait avec Lucie [Coutaz] ». Cet aveu est pour moi une preuve de plus que le secret était largement partagé à Emmaüs.

J’appelle Cécile, une ancienne des camps de jeunes d’Emmaüs dans les années 60, qui a côtoyé l’abbé Pierre à cette occasion. Elle me dit qu’elle s’est déjà retrouvée seule avec lui et qu’il ne s’est jamais rien passé de problématique. Avec d’autres filles, elles ont dormi plusieurs nuits dans un dortoir à Esteville, à proximité de son appartement et aucun fait perturbant n’est jamais parvenu à sa connaissance.

Je contacte une ancienne compagne d’Emmaüs qui a été dans la communauté de service du centre d’hébergement d’Esteville, de 2005 à 2011, et que je connais bien. À sa retraite, elle est partie vivre en colocation avec la cheffe de service, Nicole, qui l’avait devancée de quelques mois dans la retraite. C’est la première fois que je la questionne à ce sujet. Elle me raconte qu’un jour Nicole lui a raconté que l’abbé Pierre était « un peu coquin » et qu’il lui caressait les seins quand elle montait lui apporter son plateau-repas dans la chambre. Puis Brigitte, une bénévole qui est aussi une amie, me relate que Nicole racontait aux visiteurs qui venaient à Esteville, après le décès de l’abbé Pierre en 2007, qu’il était « un polisson qui pinçait les fesses des dames ». Je lui demande comment elle sait cela. Elle me répond qu’elle l’a entendu le dire au cours d’une visite guidée à laquelle elle a participé.
Je téléphone à Patrick, un ancien des camps de jeunes, président d’un groupe Emmaüs en Normandie. Je me souviens qu’il m’avait raconté que dans les années 70, il avait hébergé l’abbé Pierre chez lui, à Nice, et quand il avait eu le dos tourné l’abbé Pierre avait fait glisser sa main le long du bras de sa femme. Au téléphone, il m’arrête tout de suite : « Non, ce n’est pas cela qui s’est passé. L’abbé Pierre a carrément mis ses mains sur les seins de ma femme. Pas seulement sur le bras ! »

En une heure et demie, j’ai identifié deux victimes. Si Emmaüs International m’avait contacté, ainsi que d’autres personnes ayant une bonne connaissance de l’organisation, le rapport aurait été plus étoffé et moins sujet aux critiques. Ces quelques conversations m’ont aussi permis de renforcer la conviction que ses violences n’étaient pas systématiques.


Le lendemain, je fais part de mes opinions aux délégués généraux d’Emmaüs France et d’Emmaüs international. J’essaie de les convaincre que les anciens dirigeants savaient, contrairement à ce qu’ils expriment dans les médias. Je leur fournis les mêmes informations que le lecteur peut trouver ici. Je pense à cette époque que leur incrédulité apparente est due au fait qu’ils sont plus récents que moi à Emmaüs ou bien qu’ils ont été manipulés, par je ne sais qui, et je cherche à les convaincre.
Le premier rapport produit par le groupe Egaé se compose de huit pages. Pardon du mot, c’est un foutoir. Il y a des coquilles, des répétions, des contradictions, des omissions… Je considère qu’il n’a pas, par sa forme, favorisé la prise de conscience rapide des faits par ses lecteurs. Le document se présente comme une enquête interne diligentée par le mouvement Emmaüs. (Son titre « rapport d’enquête » sera modifié quelques semaines plus tard pour devenir « rapport de témoignages »). Ce détail a son importance puisqu’on ne peut pas à proprement parler d’enquête, comme on va le voir.

Des victimes sidérées

Il présente les témoignages de sept femmes identifiées chacune par une lettre, de A à G. Cinq d’entre elles disent avoir subi des agressions répétées. Toutes ont évolué dans la sphère Emmaüs. Une était mineure au moment des premières agressions. Le plus ancien date des années 70. On peut distinguer deux groupes. Cinq concernent directement Emmaüs international. Ce sont des élues ou des salariées d’Emmaüs international ou des personnes qui leur ont adressé leur témoignage (dont une en 2001 !). On caricaturerait à peine en disant qu’Egaé a auditionné les voisines de bureau du délégué général. Le deuxième groupe est composé du témoin A (celle par qui « tout a commencé ») et d’une personne qui lui est liée par des liens familiaux indirects. À la page quatre, il y a une sorte de typologie des faits. Malheureusement, il manque le plus grave : les baisers forcés (avec la langue), qui sont pourtant mentionnés dans le récit du témoin A. Cet oubli est fâcheux. Pour moi, la ligne rouge de l’abomination est franchie, précisément à cause de ce détail. J’appelle cela un viol buccal. Le rapport parle de quatre victimes au moins qui ont été identifiées mais n’ont pu être entendues ; bien qu’un peu plus loin sur la même page, il soit fait mention de cinq personnes dans ce cas. Le rapport rapporte donc douze situations. On peut lire qu’au moment des faits, certaines victimes sont sidérées et se demandent si ce qu’elles subissent est réel. Leur stupéfaction est renforcée par le fait que l’auteur est l’abbé Pierre !
Dans presque tous les cas, les victimes avaient elles-mêmes été destinataires d’autres témoignages. Les informations les plus surprenantes figurent à la fin du document. Il est dit que « Plusieurs personnes étaient informées que l’abbé Pierre avait un comportement inadapté envers les femmes […]. Certaines sont décédées aujourd’hui et n’ont pu être entendues ». De plus, une personne a rapporté avoir été destinataire d’un récit qui s’est déroulé dans les années 50-60 au cours duquel l’abbé se serait rué sur une femme alors qu’ils étaient dans une barque. « Cela faisait partie du personnage, on essayait de limiter la casse » précise-t-elle. Quelques lignes plus loin, il est écrit : « Toute une génération [celle du début] savait que l’abbé Pierre dérapait. Ce n’était pas un épiphénomène ». En 1992, la victime B raconte même avoir informé ses dirigeants des comportements de l’abbé Pierre. Ceux-ci lui ont dit qu’elle n’était pas la seule salariée du secrétariat d’Emmaüs International à avoir subi cela. Le rapport insiste encore et nous apprend que cette pratique faisait partie du règlement intérieur non écrit, de la fiche de poste, pourrait-on dire : prévenir chaque nouvelle collègue féminine de se méfier de l’abbé Pierre, de toujours se rendre dans son bureau accompagnée d’une autre collègue, car il avait du mal à « réfréner ses instincts et ne pouvait pas s’empêcher de toucher les seins ». Philippe Dupont (www.associationeva.org)

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