Des adeptes de Jésus de Nazareth, dont nous estimons faire partie, peuvent-ils continuer à dire que cet humain extraordinaire était fils unique de Dieu et Christ ? Pour aborder cette question fondamentale, parmi des penseurs nous avons retenu des apports du grand théologien Joseph Moingt dans son livre de 2018 L’esprit du christianisme aux éditions Temps Présent. Nous commençons par en reprendre quelques extraits sur lesquels nous nous appuierons pour donner nos propres convictions.
Quelques principaux apports du théologien Joseph Moingt
« Mon livre précédent « Esprit, Église et Monde » avait mis en évidence la fracture qui s’était produite dans la théologie et la vie de l’Église au début du IIIème siècle et conclu à la nécessité de ressourcer la foi en deçà de cette déviation et de réorienter la vie des chrétiens en vue de l’annonce de l’Évangile au monde. (page 19)
Le langage dogmatique n’est plus crédible car il ne tient compte ni de la nouvelle historiographie de l’Ancien Testament, qui remet en cause la révélation que l’Église prétend y trouver, ni des nouvelles exégèses du Nouveau Testament, admises par un grand nombre de savants, qui ne permettent plus d’affirmer, par exemple, que Jésus s’est proclamé Fils de Dieu (au sens du dogme), ni qu’il serait mort volontairement pour expier les péchés des hommes. L’Église a un problème avec la vérité parce qu’elle n’accepte pas de remettre en cause ses anciennes définitions ni son autorité exclusive sur les Écritures. (page 20)
Les Livres sacrés des Juifs ont été écrits beaucoup plus tard qu’on le croyait, après le retour d’exil, et qu’ils n’ont pas cessé dans les siècles suivants d’être recopiés, ce qui veut dire, selon la coutume des scribes d’Israël, réécrits, corrigés, modifiés, en sorte qu’il ne reste plus, si jamais il y en eût, de livre biblique originel qu’on pourrait dire écrit de la main de Dieu, à supposer que l’homme soit capable de déchiffrer sa langue, pas plus qu’on ne saurait retrouver le fil directeur d’une inspiration de ces Livres par le Saint Esprit dans leur incessant remaniement. (page 65)
Quand nous passons de l’Ancien Testament au Nouveau – mais ces expressions ont-elles gardé un sens dans cet effondrement de l’archéologie biblique ? -, la situation de la foi face au savoir est encore plus instable… la catéchèse et la prédication continuent à commenter les « miracles » de Jésus comme s’ils étaient un soutien efficace de la foi sans soulever le problème de leur vérité historique ; les points essentiels de la foi au Christ « ressuscité », « conçu de l’Esprit Saint », « Fils de Dieu », mort pour nos péchés » sont toujours présentés comme des vérités indiscutables de son histoire… Le problème surgit à nouveau quand on passe de l’Écriture à la Tradition. Par exemple, des historiens soutiennent que l’Église a commencé à diviniser le Christ lors de son premier concile, tenu à Nicée sous la présidence éminemment suspecte d’un empereur encore païen qui voulait unifier son empire par la religion chrétienne. Le seul reproche qui peut être fait à l’Église sur ce point, c’est de n’avoir pas reconnu que l’idée de la génération d’un fils en Dieu ne se trouve nulle part dans l’Écriture, ni ancienne ni nouvelle… (page 65-66)
Selon la théologie, l’incarnation suppose révélés ou démontrés plusieurs points préalables :
1- que Dieu a engendré un Fils de toute éternité,
2- qu’il envoie prendre chair dans la Vierge Marie,
3- pour pouvoir souffrir dans sa chair et expier par sa mort une offense faite à Dieu,
4- si grave qu’elle affecte tous les hommes et ne peut être effacée par aucun autre moyen.
Or, le premier point n’est révélé par aucune Écriture ; le deuxième est invérifiable sur le plan de l’histoire et ne permet pas d’affirmer que Jésus est vrai homme « tout comme nous » ainsi que l’exige le concile de Chalcédoine ; le troisième n’est pas pensable au jugement de la raison moderne ; le quatrième n’est ni vérifiable dans le récit biblique du péché d’Adam, ni pensable sur un plan anthropologique, ni démontrable en théologie du péché… Je ne vais pas m’attarder à démontrer l’inconsistance de ces quatre présupposés… (p 139)
Il est vrai que la personne de Jésus est mystérieuse et méconnue, non qu’on se trompe en pensant qu’il est un homme comme nous, car il l’est vraiment, mais en ce sens qu’on ne voit pas qu’il est aussi autre chose, non qu’il serait à la fois Dieu et homme, Fils de Dieu par origine éternelle et homme par sa naissance dans le temps – cela, Jésus ne le dit pas… (page 143).
D’où est venue aux chrétiens l’idée que Dieu s’est révélé en Jésus ?… comment Jésus a reçu ce nom au sens de Fils éternel de Dieu… Il y a été mis dès que les théologiens eurent inventé le mot « trinité » vers la fin du II ème siècle, après que le nom de Fils eût été donné dans la première moitié du même siècle au « Verbe fait chair » reconnu en Jésus… On devra attendre plus d’un siècle encore avant que la Trinité soit définie, à nouveau à Constantinople « une seule substance ou nature en trois personnes ou hypostases » sans que le cas du Saint Esprit soit pour autant clarifié… (pages 152 et 153)
Un siècle environ après la mort de Jésus, il n’existe pas encore d’organisme central de la foi, ce qui explique tant de variantes du Symbole de la foi étalées sur plusieurs siècles. (page 229)
Jésus n’a pas envoyé ses apôtres parcourir le monde, qui était alors un monde païen, pour y bâtir des églises (il n’y en avait pas de son temps et il n’en avait pas souci) ; car Dieu Esprit ne se laisse pas enfermer dans des lieux sacrés, il vit dans le cœur des hommes dont il veut faire ses enfants… » (page 274)
Nos propres convictions aujourd’hui
Joseph Moingt exprime, clairement et de façon argumentée, que la théologie définie vers le IIIème siècle à laquelle la chrétienté s’est référée pendant seize siècles ne tient plus lorsque nous regardons avec sérieux toutes les recherches scientifiques qui nous imposent de penser de manière renouvelée la foi qui nous anime. Que d’évolutions ont eu lieu depuis des dizaines d’années en tout domaine et particulièrement ces dernières années nous obligeant à repenser et à reformuler ce qui nous avait été enseigné dans notre formation initiale en prenant en compte les nouvelles avancées scientifiques.
Succinctement regardons comment ont évolué des affirmations qui nous ont été inculquées dans notre passé et qui n’ont plus sens aujourd’hui.
Le Dieu tout-puissant ne l’est plus, pas plus qu’il n’est créateur du ciel et de la terre.
Nous savons désormais que les écrits bibliques les plus anciens datent de la fin de l’Exil, dans les années 500 avant J.-C., cela signifie que les premiers livres, en particulier la genèse, sont des légendes et n’ont rien d’historique, ce qui ne veut pas dire que des légendes n’ont pas d’intérêt, mais cela ne permet plus de dire que le dieu innommable Yahvé serait créateur de notre Terre. Il n’est plus pensable de penser, comme au temps de Jésus de Nazareth, que la Terre est plate, qu’au-dessus il y aurait le ciel et qu’en-dessous il y aurait l’enfer.
Un Jésus qui ne peut être l’incarnation de Dieu.
Dieu est innommable, alors comment un humain pourrait-il être fils unique de ce Dieu impossible à connaître dans sa globalité ?
Étant donné que, comme le dit ci-dessus Joseph Moingt, Jésus n’est devenu dieu qu’au concile de Nicée convoqué par l’empereur romain Constantin en 325, il n’est plus possible aujourd’hui d’affirmer que Dieu s’est incarné en Jésus de Nazareth. C’est le concile d’Éphèse, en 431 après Jésus-Christ, qui revient sur la doctrine de l’incarnation. A cette époque, il importait d’insister pour montrer que cet homme Jésus était Dieu. La foi en sa résurrection, vue comme un miracle divin, a accentué cette conviction. On a tellement entendu dire par l’Église que Jésus est fils unique de Dieu, existant depuis toujours au ciel et descendu sur terre, qu’on a mis du temps à s’interroger à l’inverse sur le fait qu’il était vraiment homme. La difficulté principale semblait porter sur le fait qu’il ait vraiment été un homme comme nous, né du corps d’une femme.
Un credo d’un temps désormais révolu.
Nous ne pouvons plus partager la conception théiste qui disait que Jésus est vrai Dieu *, engendré non pas créé, consubstantiel au Père et que, par lui, tout a été fait ; que pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel, et qu’il a pris chair dans la vie humaine ; que c’est pour sauver le monde et l’homme déchu par le péché originel que Dieu a envoyé son fils sur terre pour venir à notre secours. Tout cela s’est trouvé fixé dans le marbre du credo ainsi formulé : Jésus est « le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, il est Dieu, né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, consubstantiel au Père et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes et pour notre salut il descendit du ciel, par l’esprit-saint il a pris chair de la vierge Marie, et s’est fait homme ». Tout ceci, c’était le discours de l’époque des seize siècles de chrétienté qui n’est plus tenable désormais.
Qu’est-ce qui importe pour nous aujourd’hui passionnés d’évangile ?
Il importe de nous focaliser sur l’essentiel du message de Jésus de Nazareth transmis par ses disciples étant donné que lui-même n’a pas laissé des écrits propres. L’incarnation qui a été la sienne a été de prendre le parti des moins que rien de son peuple, de vouloir sortir la quasi-totalité du peuple de la soumission au pouvoir des prêtres sacrificateurs de la religion juive.
C’est cette incarnation-là que nous essayons de vivre à sa suite, c’est le message qu’il transmet du dieu libérateur dans lequel nous mettons notre confiance.
Ce message fondamental de l’humain de Nazareth correspond bien à notre souhait de libération de notre peuple de prolétaires aujourd’hui, lutte pour plus de justice et de liberté. Ce qui est le plus important pour nous, passionnés par Jésus de Nazareth, et ce de manière constante, c’est d’ « être là », avec le peuple des travailleuses et des travailleurs et de lutter avec eux pour transformer la société et le monde, pour faire grandir en humanité tous les humains de notre planète Terre, minuscule planète à protéger dans l’immense cosmos qui nous entoure.
Le théisme naît et se développe il y a environ 6 000 ans. Cela consiste à croire en un dieu personnel qui dirigerait l’histoire du monde et des hommes et qui interviendrait directement dans la vie des hommes. On l’a qualifié de tout-puissant, doté d’un pouvoir surnaturel. Michel Gigand et Jean-Marie Peynard





2 réponses sur “De quelle incarnation est-il possible de parler aujourd’hui ?”
Finalement c’est très simple, ce n’est plus du christianisme, c’est de l’historicisme.
Dans cette perspective les « historiens » et les « savants » disent une vérité absolue qu’il est impossible de ne pas croire.
Et tous les historiens véritables qu’il est absolument ridicule de prétendre que des historiens puissent donner des certitudes absolues … surtout pour des périodes aussi anciennes et avec tout de même peu de documents, d’une valeur variable.
Ça change du blabla douteux. assénés en dogmes dangereux. issus des errements politiques calculés des conciles de Nicée et de Trente
Et nous supportons ces mensonges depuis 1700 ans. assénés par le glaive. le feu . la corde et bien d’autres vilénies !