Année C. 12 ème Dimanche du TO, Lc 9,11b-17
Préoccupation de Jésus pour les Foules
« 11. Alors précisément, les foules, ayant saisi, marchent avec lui, et s’étant mis à les accueillir, il s’exprime devant eux au sujet du Règne de Dieu, en étant guérissant tous ceux qui manquent de soins attentifs. » (Lc 9)
Les foules juives se révèlent attentives à l’enseignement de Jésus de Nazareth. À la différence des Rabbis de son temps, il n’enseigne pas les disciples d’une école où les admis sont triés sur le volet. Il s’adresse aux Foules, et c’est un trait caractéristique de sa mission, telle qu’il la voit. Son enseignement n’est pas d’abord la transmission d’un corpus, d’une doctrine, mais un style de rapport avec les femmes et les hommes de ces foules ; il entoure ceux-ci de soins attentifs. Il prend soin d’eux. Les guérisons que ce Maître si particulier opère, sont guérisons d’un manque de soins, d’empathie, de souci de ces gens ordinaires, perdus pour les élites religieuses.
Des disciples qui pensent qu’on en a déjà fait beaucoup pour ces Foules
« 12. Comme le jour se met à baisser, alors précisément les disciples s’étant approchés, lui disent : — Libère la foule afin que, continuant le voyage commencé vers le cercle des villages et des champs, ils puissent dételer, puisque de cette manière nous sommes dans un lieu désert ! » (Lc 9)
La mention du jour qui baisse, comme plus loin la répartition des restes des pains en 12 couffins, évoquent une scène horrible narrée en Jg 19, scène dans laquelle les hommes des environs de Jérusalem abusent de la femme d’un homme au point de la faire mourir au matin. Le mari de cette femme découpe alors son cadavre en 12 parts, en emplit précisément 12 couffins qu’il envoie à chacune des tribus d’Israël pour montrer la perfidie des hommes de la ville. Tous ceux qui voient cela disent :
« — Jamais rien de pareil n’est arrivé et ne s’est vu depuis que les enfants d’Israël sont montés du pays d’Égypte jusqu’à ce jour. Prenez la chose à cœur, consultez-vous, et décidez-vous ! » (Jg 19,1-30)
Il s’agit donc de rompre avec une situation qui n’est plus supportable.
Le problème est que les disciples n’ont pas conscience du côté insupportable de la situation qu’ils vivent, puisqu’ils veulent le renvoi de la Foule afin que chacun aille chercher de son côté de quoi se nourrir. Se nourrir auprès des gens qui ont de quoi les alimenter. Mais si la nourriture que ce passage évoque n’est pas que le pain des boulangers, mais celui qui est parole sur Dieu, ou vers Dieu, cela signifie qu’ils les renvoient vers les hommes du Temple. Vers ceux qui devraient être chargés de les nourrir, ces Foules ; ces Foules qui, justement ne les intéressent pas ! Disciples qui n’ont pas compris qu’ils auraient de quoi, justement, les nourrir, eux !
Des ressources ignorées des disciples
« 13. Il leur dit alors : — Donnez vous-mêmes à manger à ceux-ci ! Et ils disent : — Il n’y a pour nous pas plus que cinq pains et deux poissons, à moins que nous-mêmes, en continuant le voyage commencé, n’achetions des vivres pour tout ce peuple-là ! 14. En effet, ils sont environ cinq mille hommes. » (Lc 9)
Non ! Jésus n’accepte pas que l’on revienne aux vieilles recettes qui ont montré qu’elles ne fonctionnent pas. Il faut résolument s’orienter vers quelque chose de radicalement nouveau. Ne plus tolérer ceux qui abusent du peuple, comme l’homme du livre des Juges ne pouvait plus tolérer le comportement de ceux qui ont conduit à la mort de sa femme, justement. Les 5 pains sont toujours les pains de la Tora, les pains de la Parole des hommes sur Dieu ! Mais que peuvent donc être les deux poissons, sinon les livres (non de la Tora, puisque ce sont déjà les pains) des Archives, le « Recueil de Paroles de Matthieu » et le « Récit de Simon » ? Les livres des disciples qui seront très tôt représentés par la figure du poisson, eux qui sont appelés à se multiplier et à constituer un judaïsme nouveau, radicalement nouveau, vraiment séparé de la Loi de Moïse et de ses prescriptions.
En clair : Vous avez les histoires de la Tora, et vous avez les Archives, que voulez-vous donc aller chercher pour nourrir ces Foules ? Les renvoyer à la caste du Temple ? Ils n’ont pas été assez exploités par la clique des sacrificateurs ? C’est ça la rupture que vous souhaitez pour eux ?
Les 5 000 hommes sont tout simplement le nombre des juifs qui se mettent à l’écoute de l’enseignement du Nazaréen lorsque, après la mort de Jésus, Simon et Jean leur expliquent que celui-ci vit en eux et guide désormais leurs vies (Ac 4,4). Le nombre des participants est le même entre les deux passages pour bien montrer que les choses se passent de la même manière du vivant du Maître et dans les Assemblées qui ont suivi sa mort… et jusqu’à aujourd’hui.
Les Retrouvailles avec Yahvé… pour maintenant !
« Il dit à ses disciples : — Faites-les pencher à terre en cabanes d’environ cinquante.
- Et ils font ainsi. 16. Alors précisément, ayant pris les cinq pains et les deux poissons, ayant rouvert les yeux vers le ciel, il se met à prier et il les bénit et il les donne à ses disciples, pour les offrir aux foules.
- Et tous mangent et en sont nourris, et l’on enlève les débris en surabondance : douze couffins ! » (Lc 9)
Les cabanes dont parle le texte du Repas avec les Foules, par pitié ne parlons plus de « Multiplication des pains », ce sont les cabanes de la Fête de Soukkôt. Et cette Fête de Soukkôt, c’est la Fête des Vendanges de Yahvé, c’est à dire ses retrouvailles définitives avec les Femmes et les Hommes de la terre… Et ces Vendanges de Yahvé, elles sont là. Elles sont à faire, à vivre, à comprendre comme actuelles, immédiates.
Et ces vendanges-là, il suffit d’avoir l’enseignement de Jésus de Nazareth pour les vivre. Les Archives sont là pour cela, même une fois que leur contenu aura été noyé dans des ajouts tardifs qui reviendront à une autre forme de Loi. Mais si les morceaux de cet enseignement-là sont répartis en 12 couffins, paniers spécialement conçus pour porter facilement des charges lourdes, c’est pour confirmer que désormais une autre voie est à prendre. IM-PÉ-RA-TI-VE-MENT !
Alors, cette Fête des Tentes, cette Fête des retrouvailles avec Yahvé, on la prépare pour la tenir maintenant, ou on reporte en se confiant, une fois de plus, aux vieilles recettes ? Ce chemin nouveau, on ose le prendre aujourd’hui, ou pas ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible
- . Pour Jésus, le Règne de Dieu est un monde dans lequel les hommes vivent des relations marquées par la Générosité ou la Gratuité, qui sont les marques même des relations que Dieu lie avec les Femmes et les Hommes du monde. Ce monde est à vivre maintenant, comme Zachée le montre déjà réalisé à Jésus qui passe chez lui (Lc 19).
- . Ainsi que l’exprime parfaitement la parabole de la brebis perdue… (Lc 15)
- . Lorsque l’on commence la lecture de la Tora, on dit en hébreu « Cinq cinquièmes de la Tora, livre de la Gensèse… » Les Cinq figurent toujours, dans toute la Bible, la Tora elle-même.
- . En hébreu poisson (דג) et se multiplier (דגג) sont construits sur la même racine et très proches.
- . Sukkôt ou cabanes dans lesquelles les juifs habitaient lors des vendanges. Yahvé fait les vendanges lui aussi, mais les Vendanges de l’Humanité, c’est à dire sa Rencontre définitive avec l’ensemble de l’Humanité, les Retrouvailles Éternelles avec le monde des Hommes.
- . Ainsi les charges lourdes, celles du judaïsme prescriptif, sont-elles devenues plus légère avec le Galiléen… en attendant que les Églises réinvestissent dans un autre prescriptif. On n’en revient pas de la constance avec les fondateurs religieux s’obnubilent sur la manière de gérer des Foules au lieu de se mobiliser sur ce qui pourrait les faire vivre, ces Foules !