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Affaire Abbé Pierre :  » Des individus à titre individuel « 

Je remarque, à la fin de l’article du journal La vie par lequel démarrent les révélations, un passage où les deux journalistes donnent la parole à « une proche amie » de l’abbé Pierre. Elle dit : « Il y avait deux personnages chez lui : cette espèce de saint Vincent de Paul, qui prenait la tragédie à bras-le-corps et l’homme pécheur. […] En vieillissant, il ne se retenait plus, il était obsédé par les seins. » Ce témoignage contredit en partie le communiqué officiel des trois structures du mouvement Emmaüs qui, à ce stade, ne rapporte que sept témoignages directs, plus cinq autres témoignages indirects et supposés. D’un côté, on a, si je puis dire, une sorte d’homéopathie victimologique et, de l’autre, une sérialité de délits commis par un prêtre « qui ne se retenait plus ».


Le rapport Égaé montre, à la dernière page, que l’abbé Pierre a lourdement sévi à Emmaüs international auprès des femmes qu’il croisait. Il habitait de 1998 à 2007 dans un appartement voisin du siège de la fédération mondiale, situé à Alfortville dans le Val-de-Marne. Dans la plupart des cas, les victimes interrogées par Caroline de Haas avaient elles-mêmes entendu le témoignage d’autres victimes. En étudiant le rapport attentivement, une évidence surgit : il n’y a aucun témoignage qui provienne d’Emmaüs France, fédération nationale fondée en 1985, présidée de 1985 à 1996 par Raymond Étienne, homme très proche de l’abbé Pierre, un des premiers fondateurs et dirigeant de la Fondation Abbé Pierre (il en est le président de 1998 à 2017). Il n’y a aucun témoignage qui provienne non plus d’Emmaüs solidarité (jadis appelé Association Emmaüs de Paris), une des plus grosses associations du mouvement en France, avec laquelle l’abbé Pierre s’est investi dans de nombreux combats pour les personnes sans abri. Je suis surpris également que rien n’émane de la Fondation elle-même. L’abbé Pierre l’a pourtant beaucoup fréquentée. Je pense en particulier aux années 1997 et 1998, où l’abbé Pierre participait au « Tour de France des sans-abri et des mal-logés » au cours duquel il faisait, à quatre-vingt-cinq et quatre-vingt-six ans, le tour des structures d’accueil financées et labellisées par la Fondation, dans une dizaine de villes. Les salariés organisaient des débats et des rencontres avec des membres d’associations locales, des journalistes, des élus et des personnes accueillies, pour mettre en exergue les difficultés d’accès au logement des personnes défavorisées. Pourquoi n’y a-t-il, grosso modo, que des témoignages venant du témoin A et son entourage et d’Emmaüs international ? Pourquoi ce silence provenant des autres organisations, dont les deux cosignataires du communiqué ?


Alors que le rapport Égaé dit bien que des salariées d’Emmaüs international ont rapporté les agressions sexuelles qu’elles ont subies à leurs supérieurs hiérarchiques à l’époque des faits et que se protéger de l’abbé Pierre faisait partie de leur vie quotidienne de bureau, les dirigeants des trois structures du mouvement Emmaüs tiennent publiquement des propos contraires.


D’abord, le communiqué de presse officiel affirme que tout a commencé par un témoignage reçu il y a un an, en juin 2023, comme si les dirigeants d’Emmaüs du vivant de l’abbé Pierre n’étaient au courant de rien. L’allégation est d’autant plus choquante que le texte finit par une citation de la nouvelle présidente de la Fondation Abbé Pierre qui promet que « la priorité est de faire preuve d’une totale transparence ».


Dans l’article de La Vie du 17 juillet 2024, le délégué général d’Emmaüs international raconte que : « des personnes ont pu être informées de faits à titre individuel mais pas en tant que mouvement ».


Le 18 juillet 2024, le délégué général d’Emmaüs France affirme devant la caméra de TF1, venue le filmer devant le siège à Montreuil : « Il est possible en effet que des personnes du mouvement, aient, à une époque ou à une autre, entendu des témoignages, entendu des bruits, entendu des rumeurs, et qu’elles n’en aient rien fait. »


Le 17 juillet 2024, lors du journal télévisé de vingt heures sur TF1, la journaliste Karine Baste-Régis interroge le délégué général de la Fondation Abbé Pierre, qui occupe différentes fonctions dirigeantes au sein de cette fondation depuis vingt ans, y compris du vivant de l’abbé Pierre (2004-2007). « Aviez-vous déjà eu connaissance de telles accusations ? ». « Est-ce que quelque chose se savait en interne ? ». Il répond : « Pas du tout. Ça a été un choc terrible. […] On s’est dit «Ce n’est pas possible, c’est une déflagration.» ». Ces propos sont contraires aux confidences, dont j’ai déjà parlé, d’un des plus hauts dirigeants de cette fondation, alors président d’honneur.


La journaliste le relance sur ce point quelques instants plus tard : « En interne, vous me dites qu’on ne savait rien. Est-ce qu’à votre connaissance, des témoignages ont pu être étouffés ? ». Il rétorque : « Je n’en sais rien. Ce que le rapport d’enquête montre, c’est qu’il y a des personnes qui, de façon directe ou indirecte, avaient eu des alertes à un moment donné et n’ont soit pas su réagir, soit pas voulu réagir, parce que je ne sais pas, parce que c’est l’abbé Pierre, parce qu’à l’époque peut-être, il y avait moins d’attention ou d’outils sur la manière de gérer ce type d’événements. »


Le dossier envoyé par l’agence de communication en charge de la gestion de crise, l’agence « 2017 », contient plusieurs pages de questions-réponses fournissant des « éléments de langage » aux communicants et aux dirigeants d’Emmaüs. À la question « Les faits sont anciens, vous n’en aviez jamais entendu parler avant ? », nous étions invités à répondre : « Nos organisations ignoraient que des faits de cette nature avaient pu survenir. Nous savions que l’abbé Pierre avait eu des relations avec des femmes, c’est un sujet dont il s’était ouvert lui-même. Mais nous ne pouvions pas imaginer que certaines étaient non-consenties et pourraient être qualifiées d’agressions sexuelles. Nous ignorions tout de ces faits qui nous ont saisis comme une déflagration. Il est possible que certaines personnes aient pu être informées de comportements déplacés ou inappropriés à titre individuel, etc. » On constate que ces éléments de langage ont été fidèlement repris par les personnes autorisées à s’exprimer publiquement. En ce qui concerne les dates, les dirigeants d’Emmaüs se sont mis d’accord pour répéter que « les faits concernent des actes commis par l’abbé Pierre entre la fin des années 1970 et 2005. ». Or, le rapport Égaé parle également de faits qui se sont produits dans les années 50 et 60 et cite « une personne qui connaît bien le Mouvement » qui affirme que « Toute une génération [celle du début] savait que l’abbé Pierre dérapait. Ce n’était pas un épiphénomène ».


Cette communication officielle réussit à minimiser l’ampleur chronologique des faits. Surtout que quelques jours plus tard, le 20 juillet 2024, on lit dans le journal La Croix une tribune écrite par Martin Hirsch, qui est un ancien président d’une fédération de communautés Emmaüs (l’Union Centrale des Communautés) de 1995 à 2002, puis d’Emmaüs France de 2002 à 2007. Il raconte que « Pendant cinquante ans, Emmaüs a pensé que ces comportements étaient de l’histoire ancienne ». Il mentionne « un secret » que des anciens d’Emmaüs lui auraient révélé en 1996, lors de l’affaire Garaudy (dont nous reparlerons) : « En 1957, […] ses proches l’avaient envoyé dans une clinique en Suisse, à l’isolement, parce que son comportement avec les femmes posait problème » et que « l’on considérait qu’une des missions d’Emmaüs était de se protéger et de protéger son fondateur contre lui-même et contre sa maladie. »


Il y a ici une double contradiction. La communication officielle des trois structures laisse entendre que les faits identifiés sont postérieurs à 1970, alors que le rapport Égaé et Martin Hirsch indiquent le contraire. La communication officielle prétend que des individus ont pu être au courant à titre individuel, mais pas en tant que mouvement, alors que le rapport Égaé et Martin Hirsch disent également le contraire.


Une grande partie de cette stratégie de dissimulation repose sur cette ambiguïté de langage. Les dirigeants se sont mis d’accord pour affirmer que des personnes ont pu être informées « en tant qu’individu » mais pas en tant qu’organisation. C’est-à-dire que si une femme est allée voir le président ou le délégué général d’Emmaüs international, d’Emmaüs France ou de la Fondation abbé Pierre, en lui disant « je me suis fait violenter par l’abbé Pierre », en le tutoyant, en l’appelant par son prénom et dans un contexte informel, parce qu’elle ne l’a pas appelé « monsieur le président » et ne lui pas écrit un courrier officiel, ils prétendent que l’organisation « en tant qu’organisation » n’en a pas été informée ! Cette rhétorique sera répétée pendant des mois, en interne comme en externe. Ce mensonge est contraire à ce qui fonde l’engagement à Emmaüs. Un de nos principes de base est que nous représentons « un mouvement d’éveil des consciences » qui ose dire ce qui ne se dit pas. Nous sommes invités en permanence à regarder lucidement la souffrance des personnes atteintes dans leurs droits pour la clamer à la face de la société et ainsi devenir « la voix des hommes sans voix qui empêche les puissants de dormir ». Les citations suivantes de l’abbé Pierre sont répétées à longueur de réunions et de publications : « Plus que jamais, nous avons le devoir de savoir », « La responsabilité de chacun implique deux actes : vouloir savoir et oser dire », « Nul n’est plus misérable que celui qui sait et ne dit pas » … On retrouve ces phrases affichées au mur des centres Emmaüs, en France et dans d’autres pays, traduites en plusieurs langues.


De mon côté, à ce moment-là, je suis convaincu que les dirigeants du mouvement Emmaüs au niveau national, du vivant de l’abbé Pierre, étaient au courant, au moins pour les attouchements sur les seins. Je décide donc d’enquêter dans cette direction afin de vérifier mes soupçons. Pour peu de temps, je crois encore à la sincérité des trois présidents et des trois délégués généraux qui, avec l’agence « 2017 », pilotent l’opération médiatique. Il me faudra plusieurs jours pour accepter qu’il s’agît d’une manigance élaborée et mise en œuvre avec cynisme.


Le 17 juillet 2024 avant 21h, en France, plus d’une centaine d’articles sont déjà parus et plus d’une trentaine de radios régionales ont mentionné cette affaire. Vingt-quatre heures plus tard, le nom de l’abbé Pierre est mentionné six cents fois à la radio et à la télévision. Dans la journée du 18 juillet, on comptera cinq cents mentions de l’affaire dans les médias.
Dès que possible, j’adresse un message, accompagné d’une petite revue de presse, à mes collègues, salariés et bénévoles, aux partenaires et aux amis du Centre abbé Pierre – Emmaüs d’Esteville. J’essaie de trouver les mots susceptibles de les apaiser, de les éclairer et de les sortir du désarroi dans lequel ils se trouvent.


« Chers amis, je voudrais vous dire avant tout que je me sens en empathie avec les victimes, ces femmes qui ont souffert de l’abbé Pierre et avec toutes les victimes de ce genre de faits. Je suis prêt à faire mon possible pour agir contre les causes des violences sexuelles. Je me sens révulsé par les récentes révélations. Je suis intimement choqué et peiné. Je remercie tous ceux qui, nombreux, m’ont envoyé des mots de soutien et ceux qui se sont engagés à mes côtés ces dernières années et qui souffrent aujourd’hui. J’ignorais que l’abbé Pierre avait sévi avec autant de gravité et sur une période aussi longue. Je ne lui trouve aucune excuse. D’abord, selon moi, le plus important est que les faits soient connus, sans ambiguïté. C’est pourquoi je vous invite à lire tous les documents que je vous envoie aujourd’hui. Connaître, regarder en face les problèmes est un premier pas contre le silence et les tabous qui permettent aux agresseurs de sévir en toute impunité. De toute évidence, le silence, l’aveuglement et le déni enfoncent les victimes dans une culpabilité qu’elles n’ont pas à ressentir. Ils entretiennent l’omerta qui permet aux personnes célèbres de pratiquer leurs perversités en toute quiétude. Il faut dire les choses telles qu’elles apparaissent, dans leur sinistre réalité, pour mettre un terme à ces mécanismes collectifs funestes.


En quelques jours, des choses importantes ont disparu, des choses qui nous tenaient à cœur sont mortes. Toutefois, nous n’oublions pas notre foi dans les vertus humaines fondamentales, dans les valeurs collectives de notre civilisation : liberté, égalité, fraternité, paix, justice, sincérité, amour, générosité, respect, tolérance… Naguère, nous avons cherché des modèles extérieurs que nous avons peut-être mythifiés, aveuglés que nous fûmes par leur éclat trompeur, alors que ces valeurs humanistes, cette force bénéfique, ce sens du bien commun, cette capacité à nous dépasser pour aider, soutenir, être bon, elle se trouve là, en nous. Elle est inscrite dans notre âme. Nous n’avons pas besoin de héros morts pour que brille notre flamme intérieure et pour accomplir quelque chose de bien aujourd’
hui. » Philippe Dupont (www.associationeva.org)

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