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Cahiers de doléances : « On n’aura jamais la totalité des données »

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Le 11 mars 2025, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité une résolution prônant la publication des fameux « cahiers de doléances » remplis dans les mairies dans la foulée de la crise des Gilets jaunes. Et le 29 avril, le ministère de la Culture a signé un arrêté « destiné à faciliter l’accès aux archives publiques produites ou reçues à l’occasion du Grand Débat national ». Faut-il s’attendre à une mise en ligne imminente ? Non, et ce n’est clairement pas le seul problème lié à l’archivage des cahiers, pointent deux chercheurs lyonnais qui travaillent sur ces documents depuis des années. Une interview signée Vincent Degrez.

13 janvier 2019. Poussé par la crise des Gilets jaunes, et dans la foulée de l’initiative prise par l’Association des maires ruraux de France (avec son opération « mairies ouvertes »), Emmanuel Macron lance une grande consultation nationale, qui passe notamment par l’ouverture de « cahiers citoyens et d’expression libre ».


11 mars 2025. L’Assemblée nationale vote une « résolution relative à la publicisation des doléances du grand débat national », portée par la députée écologiste de la 3e circonscription de la Drôme, Marie Pochon. Résultat du vote : 169 voix « pour » sur 169 voix exprimées. Et le 29 avril, le ministère de la Culture a publié au Journal officiel un arrêté « portant ouverture des archives produites ou reçues à l’occasion du Grand Débat national ».
Entre ces dates, que sont devenus ces fameux « cahiers de doléances » ? Ont-ils réellement été soustraits à la vue du public ? Ou, comme l’Association des archivistes français l’a défendu dans une tribune en décembre dernier, « loin d’être cachés (ou perdus) dans les ser­vi­ces publics d’Archives, les cahiers citoyens, pris en charge et inven­to­riés par les pro­fes­sion­nels des archi­ves », sont-ils « depuis acces­si­bles dans le res­pect des règles de libre com­mu­ni­ca­bi­lité » ?

L’Arrière-Cour a rencontré deux chercheurs qui travaillent ensemble depuis plusieurs années sur ces cahiers au sein de Triangle, un laboratoire lyonnais de recherche interdisciplinaire en sciences humaines et sociales (autour des thématiques de l’action, du discours et de la pensée politique et économique) : Laurent Dartigues, chargé de recherche au CNRS, se consacre aux cahiers de l’Isère, tandis que François Robert, historien et ingénieur de recherche CNRS, se concentre sur ceux du Rhône.


L’Arrière-Cour : Tout d’abord, pourquoi ces cahiers citoyens sont-ils intéressants pour des chercheurs tels que vous, mais aussi pour la société en général ?


François Robert : Les cahiers de doléances ont accueilli les revendications portées par une partie de la population, bien au-delà du mouvement des Gilets jaunes, touchant d’autres franges restées elles aussi jusque-là invisibles, inaudibles. La richesse des cahiers réside dans la mise en écriture de leurs colères, de leurs plaintes, mais aussi de leur volonté de changements démocratiques profonds.
Laurent Dartigues : La publication des cahiers est essentielle pour qu’enfin, tout le monde puisse les lire et nourrir ainsi le débat public conformément à la promesse présidentielle qui a été depuis abandonnée. Les collectifs citoyens qui se sont constitués spontanément sur tout le territoire pour les retranscrire, aidés par un réseau de chercheurs, montrent toute l’énergie déployée pour leur diffusion et leur analyse. Ils témoignent aussi que le désir d’une démocratie plus participative est à la fois très vivace et prêt à s’incarner dans des initiatives concrètes.

Les cahiers de doléances ont-ils réellement été « confisqués » à la population ?

L. D. : Il y a quand même ici une belle ambiguïté. Ce qui n’a pas été rendu au peuple, en réalité, c’est la promesse macronienne et du gouvernement de l’époque de mettre en open data, sur le site du Grand Débat, les fichiers numérisés des cahiers de doléances. Si le gouvernement veut aujourd’hui tout mettre en ligne, il faudra y dédier un peu de moyens. Car ce qui est numérisé est totalement incomplet… et à des niveaux assez stratosphériques !
F. R. : Les données numériques – les fichiers images – des cahiers sont disponibles en intranet dans les centres d’archives départementaux. En tant que chercheurs, nous avons demandé les retranscriptions qui ont été faites de ces cahiers. Pour cela, nous avons dû introduire une demande de dérogation, dans le cadre de laquelle nous nous sommes engagés à ne pas diffuser ces données. Les cahiers eux-mêmes, en revanche, sont effectivement disponibles dans tous les centres d’archives départementaux de France. Sous conditions.
L.D. : Ici, je me permets d’avoir un propos politique. L’analyse faite par les trois sociétés privées (Roland Berger, Cognito et Bluenove, NDLR) a coûté 2,5 millions d’euros. La recherche publique n’a rien reçu.
F. R. : Alors qu’il y a des laboratoires totalement compétents…
L. D. : Vous auriez donné 2,5 millions d’euros à quelques laboratoires, le travail serait déjà fait, et en
totalité : les transcriptions, les anonymisations, des analyses pluridisciplinaires… Pas des analyses menées à partir de logiciels qui « écrasent » un peu trop les données, mais des analyses contextuelles. On aurait quelque chose de complet et de consultable.


Quel circuit les cahiers ont-ils suivi après la fin de la consultation publique ?


F. R. : Le traitement de ces documents, autrement dit le passage du document à l’archive, a été réalisé par des non-professionnels, par délégation accordée à des sociétés privées. Les archivistes, que ce soit aux Archives nationales ou aux archives départementales, ont été complètement contournés dans cette affaire. Ils ont reçu les documents une fois que tout était fini. Pour résumer, les cahiers ont d’abord été ouverts en mairie, puis ils ont été envoyés dans les préfectures. Celles-ci en ont fait des photocopies, qu’elles ont envoyées à la BNF, avant de verser les cahiers originaux aux archives départementales. Ça, c’est le circuit parfait. Le circuit général. Sauf que cela ne s’est pas exactement passé comme ça.
L. D. : Ce qu’on peut dire avec un peu de certitude, c’est qu’on n’aura jamais la totalité des données. Trop d’informations ont été perdues durant ce processus.
Pouvez-vous préciser de quelle façon les fichiers numérisés ont été retranscrits ? On imagine bien que des outils informatiques ont été utilisés.
F. R. : Les fichiers numérisés ont été réimprimés afin d’obtenir un corpus papier « océrisable », c’est-à-dire susceptible de passer par un logiciel de reconnaissance de caractères, un OCR. Pour les textes dactylographiés, l’océrisation ne pose pas trop de problèmes, du moins si le texte était bien encré. En revanche, dans le cas de l’écriture manuscrite, il est indispensable que les logiciels – même s’ils sont très performants – disposent d’une reconnaissance de l’écriture en question. Le problème, c’est que ces logiciels fonctionnent bien lorsqu’on retrouve la même écriture dans tout un corpus.
L. D. : Parce qu’on peut les entraîner à reconnaître cette écriture. Au fil du temps, cela diminue le nombre d’erreurs de reconnaissance des caractères.
F. R. : Plus on a de pages d’une même écriture, mieux c’est. Le souci, avec les cahiers de doléances, c’est qu’il s’agissait de petites contributions, avec des écritures à chaque fois différentes. Techniquement, c’est donc impossible. Conclusion : le logiciel indique « illisible ».
L. D. : Au point que le premier mot qui apparaît dans la base de données des occurrences est le terme « illisible ». C’est quand même génial !
F. R. : Je suis moi-même tombé sur de belles coquilles. Le mot « tourisme » était retranscrit « terrorisme ». « Campagne » était devenu « compagne ». C’est pourquoi nous sommes obligés de relire systématiquement les retranscriptions.
L. D. : La conclusion majeure de tout ceci, c’est que, si quelqu’un vous dit « il y a ça, ça et ça dans les cahiers citoyens et d’expression libre », c’est un escroc… ou un politique.
F. R. : Ou, malheureusement, un chercheur qui veut faire du buzz.
Avez-vous observé des biais dans le remplissage des cahiers de doléances ? Des biais conscients – comme les quatre grands thèmes définis par Emmanuel Macron – ou inconscients ?
L.D. : Malgré le cadrage imposé par Macron, des gens écrivent : bon, nous, on n’est pas d’accord sur les orientations du président, on aimerait aussi aborder telle ou telle question. Même si, quand on les lit, on se rend compte qu’ils « collent » quand même plus ou moins au cadrage du président. On observe plusieurs cadrages, en réalité. Le plus massif, c’est celui de Macron. Ensuite, il y a le fait qu’ils se lisent les uns les autres. Et ça, on peut le repérer parce que certains d’entre eux écrivent : « Je suis entièrement d’accord avec ce qui est dit au-dessus. » Et ils signent.
F. R. : D’autres ajoutent « Très bien » ou « Pas bien » à côté de contributions.
L.D. : On rencontre aussi des formes plus subtiles. On voit parfois qu’ils disent tous la même chose. Et on se dit : ah, il a regardé, il est d’accord, il répète ce qu’il vient de lire. On parle de démarche individuelle, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a des dynamiques collectives. Sans compter que des gens inscrivent leur contribution au nom d’un groupe, avec un ensemble de signatures.
F. R. : Dans le 7e arrondissement de Lyon, le cahier de doléances comprend une contribution du groupe des Gilets jaunes de Lyon-Centre : un tableau de synthèse contenant toutes leurs revendications et le nombre de votes que chaque synthèse a remportés. Cela représente un groupe de 300 personnes, mais une seule page de cahier ! Je pourrais également citer les Gilets jaunes de Lyon-Gerland qui, eux aussi, écrivent leur contribution. Combien étaient-ils à signer ? On l’ignore. À L’Arbresle, au nord-ouest de Lyon, les associations écologiques ont participé : cela a rassemblé probablement beaucoup de monde, si l’on pense au val de Turdine, au val de Brévenne, etc.
L. D. : Le comptage officiel du nombre de contributions est donc faux. Dramatiquement faux. Par exemple, certains maires ont imprimé des pages tirées, je pense, du site internet du Grand Débat – thème 1, thème 2, etc. – qu’ils ont ensuite collées dans les cahiers de doléances. Puis ils ont ajouté de petites étiquettes de couleur, que l’on voit d’ailleurs sur les photocopies, pour aider les gens à trouver rapidement le thème qu’ils recherchent. Ça, c’est le cas où les citoyens choisissent un thème. Mais souvent, ils choisissent tous les thèmes. On a une écriture, et puis hop, on passe au deuxième thème. C’est la même écriture, mais cela a été compté comme deux contributions.
Le contexte matériel du cahier a-t-il aussi influencé son contenu ?
F. R. : Il faudrait effectivement voir dans les mairies comment cela a été organisé. Le cahier était-il sur le comptoir, avec la secrétaire de mairie qui regarde la personne en train d’écrire ? Est-ce qu’on avait placé le cahier dans une pièce à part où les personnes avaient le temps d’écrire à leur rythme ?
L. D. : Certains maires avouent qu’ils sont régulièrement allés regarder le cahier. Il est arrivé que le résident d’une commune aille écrire dans le cahier d’une autre commune. Dans les petits villages où tout le monde se connaît plus ou moins, on n’a pas forcément envie que le voisin sache ce qu’on pense. En Isère, je dois avoir une trentaine de personnes qui se sont déplacées pour inscrire leur contribution. J’ai même des cas de gens de Haute-Savoie ou de Savoie qui passent de l’autre côté !
F. R. : C’est l’exception, ceci dit.
Cela pose la question de la territorialisation. Comment, en tant que chercheurs, l’abordez-vous concrètement ? Existe-t-il un « meilleur » niveau géographique pour analyser un tel corpus ?
F. R. : Les revendications, même sur des thèmes qui peuvent paraître similaires, présentent des différences parfois majeures. L’écologie, dans une petite commune rurale, n’est pas la même écologie qu’en zone urbaine. Et pourtant, c’est le même thème. C’est d’une importance capitale, et c’est tout à la fois ce qui est le plus difficile à traiter.
L. D. : Prenez la suppression du CICE. Quand on examine de près ce qui a été dit, on voit que certains veulent absolument le supprimer, d’autres affirment qu’ils aimeraient un audit indépendant, d’autres encore souhaitent qu’on le supprime pour les grandes entreprises mais pas pour les PME, ou pas pour les entreprises qui annoncent qu’elles vont créer des emplois, etc. Il est intéressant de savoir où telle ou telle remarque s’impose plus qu’ailleurs, parce qu’on va peut-être y retrouver une grosse usine : le débat sur le CICE fait alors partie du quotidien des gens, ils en ont parlé, il y avait peut-être un rond-point de Gilets jaunes – bref, c’est quelque chose qui fait « masse » localement.
F. R. : Pour rassembler des contributions, le niveau communal semble trop réduit, bien que chaque commune ait ses spécificités. Quand vous voyez les revendications de Tarare, je ne les trouve pas forcément ailleurs : beaucoup portent sur le transport, la stigmatisation d’habiter cette ville en particulier… Certains aspects sont propres à un territoire donné. Si l’on veut élargir un peu, il faudrait néanmoins parvenir à reconstituer des zones que nous trouvons, nous, suffisamment homogènes. Si l’on prend le val de Turdine, d’un côté on a L’Arbresle, et au fond on a Tarare. Or, réunir L’Arbresle et Tarare n’a pas de
sens ! On tente de dessiner des bassins, mais on voit bien qu’on va tâtonner.
L. D. : Nous aimerions replacer les gros ronds-points, ceux des Gilets jaunes, sur une carte pour voir si cela a un effet, une influence.
F. R. : Une fois qu’on aura tout retranscrit, on pourra évaluer le poids des contributions en fonction des zones. En Gironde, les contributions ont été faites principalement en zone rurale. Dans le Rhône, la zone urbaine compte pour 50 à 60% des contributions. Cette distribution diffère d’un département à l’autre. Dans la métropole de Lyon, les contributions couvrent massivement toute la zone est, sud et un peu nord, c’est-à-dire Caluire, Rillieux et toute la zone est jusqu’à Saint-Fons. Du côté ouest, il n’y a pas grand-chose. Cela permet d’opérer une division, de spatialiser la distribution des contributions. Le chemin sera long. Tant dans l’Isère que dans le Rhône, les cahiers de doléances représentent entre 6 et 7 millions de signes. Soit 6 volumes de 500 pages par département. Pour l’instant, on est incapables de donner, du moins pour l’Isère et le Rhône, le nombre de contributions à l’unité près. On en est loin, même si l’on sait qu’on est entre 3.000 et 4.000 contributions.
Aller jusqu’au bout du travail de retranscription et d’analyse demande du personnel, mais aussi des moyens…
L. D. : Nous allons constituer des groupes par département pour retranscrire les contributions. Dans la Creuse, ils ont bâti un petit collectif d’une dizaine ou quinzaine de personnes, qui se rendent aux archives pour retranscrire les textes. Dans le Rhône ou l’Isère, il faudrait 20 à 25 personnes pour retranscrire. Cela va assez vite, en définitive, grâce à des logiciels de reconnaissance vocale – la personne lit la contribution et le logiciel la retranscrit. Mais cela exige quand même du travail, d’autant qu’il faut ensuite vérifier la retranscription. Propos recueillis par Vincent Degrez – en partenariat avec L’Arrière-Cour
(source : https://www.larrierecour.fr/2025/05/06/cahiers-de-doleances-on-naura-jamais-la-totalite-des-donnees)

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