Année C. 13ème Dimanche du TO, Mt, 16, 13-19
Pour l’essentiel, l’Évangile de Matthieu est une réécriture de l’Évangile de Loukas, prête-nom de Silas que l’on ne veut pas nommer à l’époque de l’écriture des textes sous Ignace d’Antioche, tant il était connu des disciples. Ceux-ci savaient fort bien que Silas n’aurait pas accepté certains habits dont on va alors revêtir le Maître de Nazareth, comme nous le montre à l’envi ce passage.
Une question ouverte
« 13 Jésus, s’étant avancé vers les limites de Césarée de Philippe, interrogeait ses disciples en disant : — Qui les hommes disent-ils que je suis ? Un Fils de l’homme ? » (Mt 16)
Jésus est en territoire de Philippe, l’un des fils d’Hérode le Grand, donc à l’abri provisoire des mauvaises intentions judéennes des Prêtres du Temple comme des troupes d’Antipater… Profitant donc de ce répit, le Maître va tenter de vérifier la manière dont ses disciples parlent de lui aux foules. Ce n’est pas un sondage d’opinion, mais y aurait-il une différence entre ce que comprennent ceux qui s’intéressent à lui et ce que prônent ses propres disciples ? Il ne va pas être déçu !
La question n’est d’ailleurs pas follement ouverte et se résume pour le Nazaréen à être perçu comme un fils de l’homme, un homme, un type, quelqu’un, un quidam…, ou comme quelqu’un d’autre… ?
Une appréciation assez juste des foules
« 14 Ils ont répondu : — Alors, certains ont dit Jean le Baptiste, les suivants Élie, les autres, Jérémie ou l’un des prophètes. » (Mt 16)
La manière dont Jésus est vu par ces mêmes foules est assez juste ; un prophète (notamment Jérémie dont le Galiléen est souvent très proche) c’est à dire quelqu’un qui insiste sur nécessité de la justice sans laquelle Israël n‘est qu’une coquille creuse. Voire comme Élie, celui qui met à bas les idoles que se font si facilement les juifs qui ne savent pas comment fonder leur vie sur du solide, tant les temps sont dangereux pour les faibles… Idoles dont les prophètes montrent que les plus solides d’entre elles habitent dans le temple de Yahvé, à Jérusalem, « la Ville Sainte devenue une… putain ! » (Is 1, 21).
Bien sûr, Jésus n’est pas assimilé à une revivification de Jean le Baptiste, mais il est comme lui assez circonspect (et c’est une litote) sur l’utilité d’un Temple qui servirait d’usine à produire du pardon divin…
Assez méfiant sur l’image que ses propres disciples peuvent véhiculer de lui, Jésus va se faire plus précis dans sa question…
La question qui tue !
« 15 Et vous, leur dit-il : — Qui dites-vous que je suis ? » (Mt 16)
Il ne s’agit donc plus de savoir comment le voient les foules, mais comment ses propres disciples parlent de lui, l’évoquent, le présentent ; littéralement « qui dites-vous moi être ? ». Et la réponse ne va pas être du goût du Maître au point qu’ils vont proprement se faire engueuler[1] ! Enfin… dans le texte des Archives que nous allons retrouver dans Luc et Marc :
« 20 Alors précisément, il leur dit — Alors, vous, qui dites-vous que je suis ? Alors précisément, en répondant, Simon dit : — Le Messie, le fils de Dieu ! 21 Alors précisément, celui-ci les engueule leur transmettant l’ordre de ne dire à quiconque quelque chose comme cela. » (Lc 9)
À la même question que celle posée dans Matthieu, Luc et Marc (excusez du peu !) transcrivent une réponse de Jésus qui ne prête pas à ambiguïté : “Si vous parlez de moi comme d’un Messie, ou d’un Christ, c’est à dire d’un personnage de rang royal, alors Fermez-là !” C’est parfaitement clair, net et sans bavure, non ? Je ne comprends pas, absolument pas les remarques qui finassent en parlant de “Profession de foi de Pierre” à partir de la réponse citée dans Matthieu sur ce même passage !
Une réponse trafiquée
Voici donc maintenant celle qui est citée dans le seul Évangile de Matthieu :
« 16 Alors Simon-Pierre a répondu. Il lui a dit : — Toi, tu es le Christ, le Fils du Dieu. Le Sauveur !
17 Répondant, Jésus lui a dit : — Tu es en marche à la manière de Dieu, Simon, fils de Jonas car la chair et le sang ne t’ont pas découvert cela, mais mon Père, celui des cieux. » (Mt 16)
Matthieu, est-il encore besoin de le redire, va parfois trafiquer le texte des Archives, dans lequel Jésus refuse clairement, énergiquement tout messianisme, en faisant de la réponse de Simon, rebaptisé Petros pour l’occasion, le nec plus ultra de la foi en Jésus de Nazareth lorsque ce dernier le qualifie de Messie ou de Christ…
Comme Pierre (Πετρος) est un nom qui n’existe tout simplement pas avant le début du 2ème siècle ; la manipulation du texte est évidente. Après 90 et l’exclusion des disciples du judaïsme orthodoxe des Sages (Pharisiens ou Rabbis), il va falloir à la nouvelle structure, l’Église, un rocher comme il fallait celui de Sion au judaïsme de l’époque de Jésus. Eh bien ! Ce rocher va tout simplement être la personne de Simon. Qu’il soit déjà mort depuis près de 30 ans ne change pas grand-chose à la témérité du correcteur…
Une Église que Jésus de Nazareth n’a jamais envisagée (même en rêve…)
« 18 Et moi, je te dis que tu es Pierre-le Roc, et que sur ce rocher je bâtirai mon Église. Et les portes de l’Hadès ne l’emporteront pas en force sur elle. 19 Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux et ce que tu aurais attaché sur la terre a été lié pour de bon dans les cieux, et ce que tu aurais délié sur la terre a été délié pour de bon dans les cieux. » (Mt 16)
Et le tour est joué ! L’Église que le Nazaréen n’a jamais envisagé de bâtir, l’Église des prêtres sadocites qui ont repris en main les Assemblées Délibératives après le milieu des années 80, la voilà ! Il n’est pas indispensable, je crois, de souligner que la capacité de ses nouveaux épiscopes[2] devait être assurée en faisant assumer par Jésus lui-même l’après-vente de l’institution qu’il n’a jamais voulu construire[3] et l’appui à ses autorités qui ont rencontré, jusqu’au 3ème siècle, des problèmes pour s’imposer.
Ainsi, la manipulation des autorités sacerdotales qui, avec Esdras, a été à la base de l’imposition du judaïsme prescriptif à un peuple qui n’avait, en -398, jamais été informé de ses désobéissances répétées à la Loi de Moïse dont il n’avait jamais entendu parler[4], se remet-elle en place lors de la fondation du le christianisme…
Décidément, une religion ne peut-elle songer à s’imposer pour le bonheur des femmes et des hommes qu’elle a pour mission de promouvoir sans manipuler son histoire ? Et n’est-il pas des plus urgents de rétablir cette histoire-là pour que les hommes d’aujourd’hui puissent adhérer à son message de paix et de vie ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.
[1] Vous m’excuserez, je l’espère du moins, mais je ne vois pas pourquoi transcrire autrement le verbe grec επιτιμαω, qui signifie bien ce que nous appelons “engueuler” quelqu’un.
[2] Après 90 ils détiendront toute autorité sur les fidèles dont ils se chargeront des péchés en échange de l’obéissance absolue de ces derniers à leurs Évêques…
[3] La mise ne place de l’Église a résulté de l’histoire de judaïsme après la guerre avec Rome ; il est évident que sans cette construction que Jésus lui-même ne pouvait prévoir (ou alors on en fait un fakir…) son message aurait vraisemblablement été perdu pour nous. Des trahisons peuvent être bienheureuses parfois, ce qui ne dispense pas de les considérer comme des trahisons. Ce qui montre que la recherche de Jésus de Nazareth dont nous voulons être disciples aujourd’hui est une affaire sérieuse.
[4] Voir à ce sujet le texte d’André Sauge “Actes constitutifs de la Fondation du Judaïsme, 2Esdras”, à paraître.