En ce qui concerne la violence spirituelle, « la première confusion que j’observe est qu’il y a une tendance à considérer la gravité de l’abus spirituel avec celle des abus sexuels. La réalité montre qu’il s’agit plutôt de le lier à un abus de pouvoir, car il produit des dommages tout aussi graves et permanents aux victimes ». C’est en ces termes que Sœur Tiziana Merletti a démarré son intervention lors du webinaire, initié le 15 juin dernier, par les deux organes internationaux des supérieurs et des supérieurs religieux, l’UISG et l’USG, intitulé : « Réflexion sur les abus – Comment écouter et accompagner un cri ». Soeur Merletti, est une religieuse franciscaine des pauvres, diplômée en droit à l’Université de Teramo, doctorante en droit canonique à l’Université pontificale du Latran. Elle a été pendant neuf ans la supérieure générale de son ordre, et enseigne aujourd’hui à la faculté de droit canonique de l’Université pontificale d’Antonianum. Depuis 2016, elle s’est consacrée aux victimes de la maltraitance… Et le 22 mai dernier, Léon XIV l’a nommé Secrétaire du Dicastère pour la Vie Consacrée.
Il est naturel d’associer la « confusion » dont Sœur Merletti parle avec l’approche adoptée à ce sujet par le préfet du Dicastère pour la Doctrine de la Foi : Mgr Victor Manuel Fernandez. Au début de l’année 2025, un groupe d’étude inter-dicastérial travaillant sur la définition du crime d’abus spirituel, avait défini ce dernier comme une situation dans laquelle « des éléments spirituels sont utilisés comme excuses, ou motivations, pour les relations sexuelles » et dans laquelle « une manipulation des personnes qui comptent sur un guide spirituel est dans un même temps une manipulation de la beauté spirituelle de notre foi pour obtenir une faveur sexuelle ». Une définition partielle qui passe à côté du point central, comme l’a également noté le magazine jésuite America (11/6) : Il faut « aborder l’abus spirituel comme un phénomène systémique, fruit d’un abus de pouvoir, qui rend ensuite possible la déclinaison de la violence sous diverses formes, de la psychologique à la sexuelle. »
La vie religieuse, c’est la liberté
Soeur Merletti remet les choses en place, et ce devant un très large public (1 000 inscriptions pour le webinaire acceptés pour 1400 demandes), composé par une grande majorité de religieuses et religieux, en expliquant clairement de quoi nous parlons quand il s’agit d’abus spirituel. Adoptant une approche canonique et juridique, Sœur Merletti rappelle que par « vie spirituelle », nous entendons « la vie sous le Saint-Esprit, infusée dans nos cœurs par le
baptême », par laquelle « on entre dans une dimension de relation et d’union avec Dieu tout personnel ». Cela implique de mettre en jeu la raison, la volonté, la liberté et la partie la plus intime de nous qui est représentée par la conscience, le noyau le plus secret, le sanctuaire où la personne se trouve seule avec Dieu, dont la voix résonne dans l’intimité. Le droit canonique s’intéresse à la protection de cette dimension par trois canons :
canon n° 214. « Les fidèles ont le droit de suivre leur propre mode de vie spirituelle, qui est naturellement conforme à la doctrine de l’Église » (c’est à la faveur de nos charismes, de nos pratiques de la piété, que nous pouvons choisir le style qui correspond le mieux à notre besoin de nous plonger dans le regard de Dieu ») ;
canon n° 219. « Tous les fidèles ont le droit d’être à l’abri de toute contrainte dans le choix de leur vie. » (Personne ne peut décider pour nous, comment nous voulons passer notre vie au service du Royaume de Dieu) ;
canon n° 220 : « Il n’est pas permis à quiconque de nuire illégalement à notre bonne réputation ou de violer le droit de toute personne de défendre son intimité. » Et Sœur Merletti de souligner que « la valeur fondamentale est le libre choix que nous
avons ; et celui du droit à l’autodétermination spirituelle. »
Le chemin de la vie spirituelle, poursuit la religieuse, en citant le Père Amedeo Cencini (prêtre canossien, il enseigne les « Problématiques psychologiques de la vie sacerdotale et religieuse ») commence souvent de manière effervescente, « mais ensuite s’éloigne du vrai bien de l’autre, du respect de son mystère pour envahir ses frontières internes et le lier à lui-même, pour tendre lentement sa condition à la domination, et tout cela au nom de Dieu ». Cela se produit lorsque « le guide spirituel devient le vrai et unique porte-parole de la volonté de Dieu », « comme si Dieu manifeste à cette troisième personne ce qu’il veut de moi » et le guide devient alors « le gardien de notre voyage spirituel d’une manière absolue et aussi très contrôlant ». Oui, parce qu’un autre mode d’abus est « d’isoler la personne en la liant à elle-même par le contrôle de chacun de ses mouvements, et de ses moindres souffles de respiration pendant la journée »… Parfois, le guide spirituel « contrôle la journée de la personne, et il lui est imposé de rendre compte de chacune de ses pensées, actions, mots, rencontres, lors d’une soirée à distance sur le réseau social WhatsApp ». Il se trouve que la liberté de conscience est forcée par des phrases telles que : « Le Seigneur vous appelle à embrasser la vie religieuse dans cet institut, sous cette forme et je vous le dis qu’il en est ainsi. »
Relations dangereuses
Deux formes de « relations à risque » ont été examinées : celle de l’accompagnement spirituel, et celle de la gouvernance : « C’est un processus par lequel une personne aide une autre, à grandir dans l’intimité avec Dieu, en saisissant les signes de sa présence ». Accompagnement et non direction, parce que « la relation est asymétrique, mais cette personne n’est pas un organisateur ou un instructeur de ma vie personnelle ». Dans ce contexte, « nous savons qu’il y a beaucoup de passages dans ce type de relation, comme le sentiment que vous avez besoin d’aide et de conseils ». En nous confiant à une personne, « nous avons fait l’expérience de la confiance qui a grandi dans la relation, nous étions disponibles, donc malléables. C’est une situation qui nous rend en quelque sorte vulnérables. Nous nous souvenons tous des interventions d’un guide spirituel qui nous ont suscité la liberté, les encouragements, le courage d’aller de l’avant, mais peut-être aussi des moments d’inconfort, de désordre, un sentiment d’intrusion violente dans notre intimité ».
Pourquoi l’accompagnement entre-t-il dans une zone de vulnérabilité ? Il y a une question structurelle : « Le cadre est nécessairement réglé sur une rencontre en tête-à-tête avec toutes les dynamiques que cela active : il n’y a pas de témoins, la personne se confie avec confiance, partage tous les aspects de sa vie, puis se livre; il y a aussi des attentes très élevées à l’égard de ceux qui accompagnent, pour qui, pour l’orientation spirituelle, donc pour le guide spirituel, il y a toujours le risque de franchir la ligne et de tomber dans des interventions nuisibles ou inappropriées. » Il est donc nécessaire que « l’accompagnateur soit également vigilant sur la compréhension de son rôle ». « Là où il y a une asymétrie », ajoute Soeur Merletti, « il y a d’une manière ou d’une autre un exercice de
pouvoir », et là où il y a exercice de pouvoir « se cache toujours un facteur de risque ».
Qu’est-ce que l’abus spirituel ?
L’expression « n’apparaît pas dans le Code de droit canonique mais apparaît dans la vie réelle ». Sœur Merletti cite la définition de Lisa Oakley (professeure en psychologie à l’université Chester en Angleterre) : « C’est une forme de violence émotionnelle et psychologique. Elle se caractérise par un modèle systématique de comportement coercitif et de contrôle dans un contexte religieux. » Même les évêques d’Autriche, dans leurs directives, soulignent ces aspects, qui génèrent « l’estime de soi aux formes d’autodévaluation, de dépendance, de peur envers Dieu de son jugement ; du perfectionnisme dans la vie spirituelle, d’une culpabilité obsessionnelle-compulsive », mais aussi du « manque de confiance en soi et des autres, de la suspicion, du sentiment d’oppression et d’épuisement, des explosions soudaines d’anxiété et d’anxiété… » Parmi les éléments objectifs à prendre en considération, ajoute la religieuse, il y a « l’étendue du traumatisme vécue par la victime », le « degré d’entrave de la liberté de la victime »… Si c’est un guide spirituel qui est à l’origine de cette maltraitance, le poids des dégâts peut prendre des formes plus lourdes ; et puis il y a des données subjectives : « l’intensité de la volonté, l’intention de soumettre la personne, ou le degré de culpabilité ». « L’enjeu du bien de la personne – souligne Sœur Merletti – est la distinction entre for interne et for externe, et c’est d’une importance fondamentale. »
Parmi les nombreuses questions qui se posent, il en une essentielle : dans quelle mesure peut-on attribuer la responsabilité de la violence spirituelle à une institution, plutôt qu’à un individu ? « C’est vrai, s’il s’agit d’un cas isolé, mais si c’est systémique, cette personne ne fait qu’appliquer un modus
operandi. » Qui est donc responsable, l’individu ou l’ensemble du système ? « D’un point de vue juridique, culturel et sociologique, c’est extrêmement
complexe. » Et puis : comment s’assurer que la transmission du charisme n’est pas contaminée par des interprétations arbitraires, quand on ne s’en détache pas ? Dans quelle mesure notre contribution fait-elle que le charisme est interprété d’une manière erroné ?
Les bonnes pratiques
L’institution, suggère Soeur Merletti, crée des espaces pour un dialogue, et une vérification de la qualité de la vie spirituelle ; la mise en place de programmes de formation non fictifs sur la culture de la protection des personnes et sur des environnements sains ; des procédures internes de rapport, ainsi que pour les actions ultérieures, doivent être claires et accessibles. Le témoignage de la victime doit être accueilli avec respect et objectivité. l’auto-défense de l’institution, souligne la religieuse, engendre des attitudes de défense et de déni, l’imposition du silence. Mais après la réparation et la cicatrisation, comment le dommage subi par la victime confirmée est-il évalué ? Qui est le garant de cette prise en charge des victimes ? : « Nous ne pouvons pas nous contenter de classer le dossier et de tourner la page. »
Saisissez les signaux
« L’abus spirituel n’est pas quelque chose qui est consommé en peu de temps, c’est beaucoup plus subtil, plus subtil… » Comment le reconnaître ? « L’un des éléments – dit la religieuse – est celui des effets sur la victime » : « Une forte dépendance, par exemple, à l’orientation spirituelle, un sentiment constant d’insécurité et la nécessité de confirmer ce qui est fait, réfléchi ou dit. » Pour tout cela, nous avons besoin d’une formation, « parce que sinon vous ne pouvez pas identifier des situations border-line ». Pour sensibiliser et être vigilants, il est également nécessaire de « cultiver la « culture de l’erreur » : « S’il y a une mauvaise personne au mauvais endroit, c’est tout l’institut qui en paie les conséquences. Si je reçois des signalements, je ne peux pas me taire. » « Cette conscience critique, cette prise de conscience à l’intérieur des instituts doit grandir comme une petite graine pour arriver à une révolution culturelle dans nos instituts à partir de la base», parce que «nous sommes tous en première ligne. » Ludovica Eugenio – en partenariat avec Adista (source : https://www.adista.it/articolo/74067)





Une réponse sur “Sœur Merletti : « L’abus spirituel est un abus de pouvoir »”
Si je devais choisir de vivre de façon monacale, je serai dans l’ordre qui me paraît essentiel, dans la compréhension et l’application directe de la Parole.
Je serais actif dans un ordre unique parce que professé par le Nazaréen :
La rencontre et le soin de l’autre.
Après m’être acquitté de mes devoirs participatifs envers ma collectivité, je sortirai m’occuper de l’autre.
Ma foi serait mon guide, suffisante, adaptée à mon intelligence humaine, sans l’aide de chaperon, précepteur nommé d’ailleurs, qui voudrait m’inculquer une façon de penser et d’agir qui me serait étrangère !
Il n’est pas question qu’une secte de pensée formatée ailleurs puisse influer sur mes décisions.
J’organiserai ma vie comme je l’entends, faisant respect de mes qualités pour aider et participer à ma communauté, quitte a rapporter un revenu de l’extérieur.
J’aurai le droit de nier le péché originel, la création en 7 jours et la virginité de Marie.
Je resterai critique quand aux décisions de hiérarchies auto nommées.
Je serai un humain, vivant de sa foi, le reste n’est que fioritures.