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L’envoi des disciples pour la moisson

Année C. 14ème Dimanche du TO, Lc 10, 1-12 ; 17-20

D’autres 70…

« 1 Alors précisément, il en révèle d’autres, soixante-dix, et les envoie par deux devant ses faces, vers toute ville et lieu vers lequel lui-même est sur le point de s’avancer. » (Lc 10)

Dans ce qui précédait, en Lc 9, rien de ce que tentait Jésus avec les disciples ne marchait ! Ceux-ci ne comprenaient pas :

  • Qu’ils avaient, en eux, de quoi nourrir des foules (« Donnez-leur vous-mêmes à manger ! Mais nous n’avons pas plus de 5 pains… » (Lc 9,13)
  • Que Jésus de Nazareth n’était pas à considérer comme un Messie (« Toi, tu es le Messie, le Fils de Dieu ! Alors celui-ci les engueule, leur interdisant de dire cela à quiconque… » (Lc 9, 20-21)
  • Qu’il faut consentir à laisser tomber Moïse et Élie, c’est à dire la Loi de Moïse et son contrat aux multiples prescriptions (« C’est celui-ci qui est mon fils… Écoutez-le ! » (Lc 9, 35)
  • Qu’il n’est pas possible de venir au secours du Fils, dit épileptique, écrasé par les contraintes de la Loi tant que l’on n’a pas soi-même renoncé clairement au prescriptif de la Loi de Moïse… (« J’ai imploré tes disciples de le chasser, mais ils n’en ont pas la force » (Lc 9, 40)

Alors il va s’y prendre autrement. Comme Yahvé avec Moïse[1], il va déléguer l’esprit qui l’anime à un groupe de disciples, non pas celui des 12 Apôtres[2] (qui n’existeront que plus de 60 ans après la mort de Jésus), mais à un groupe de 70 d’entre eux. Décidément, ce sont toujours les marginaux qui vont se révéler efficaces, plutôt que les formatés pour… fussent-ils sacerdotalisés ou apostoliques !

Le fait qu’il les envoie 2 par 2, comme Noé faisant monter les animaux dans l’Arche, signifie clairement qu’il s’agit de reconstruire un judaïsme nouveau après un déluge ! Déluge qui est passé inaperçu aux yeux de beaucoup, qui n’ont pas compris clairement le bouleversement apporté par le Nazaréen au judaïsme de son temps. Il vient mettre à bas la Loi de Moïse, c’est à dire la Tora lue comme un catalogue de prescriptions !

Pressez-vous donc !

« 2 Alors il leur dit : — La moisson est énorme, et les ouvriers en petit nombre ; sollicitez donc le maître de la moisson afin qu’il lance des travailleurs vers sa moisson ! 3 Allez-y ! Voyez, je vous envoie comme des agneaux au milieu de loups. 4 Ne levez pas de bourse de vos mains, pas de besace, pas de sandales, et n’accueillez personne avec des marques de joie en bas du chemin. » (Lc 10)

Il s’agit de partir sans rien, ni bourse ni besace, ni sandales de rechange… à vide comme les Hébreux sortant de l’Égypte[3]. Et sans saluer en chemin[4], c’est à dire à toute vitesse car il y a une urgence vitale ! Le renouveau du judaïsme, transformé par les sacrificateurs en moyen de rançonner les pauvres d’Israël, est urgent.

L’urgence est donc à la moisson, c’est à dire à la fin d’un cycle[5], à la fin d’une forme de culture religieuse et de pratique qui pour Jésus avait un côté pathologique, car elle coinçait les femmes et les hommes dans des prescriptions irréalisables au milieu de leurs frères. Tout en justifiant le parasitisme des plus pauvres par la caste du Temple, au nom de Dieu lui-même, SVP !

Assez de la cacherout [6] !

« 5 Dans ce cas-là comme de façon générale, en quelque maison où vous entrez, dites d’abord : “Paix à cette maison” ! 6 Et s’il se trouve là un fils de paix, vous allez faire reposer votre paix sur lui ; sinon, certes, elle va revenir sur vous.

7 Restez dans cette maison-là, mangeant et buvant ce qui est près de vous, en effet l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.

8 Et en quelque ville où vous vous avanciez et où l’on vous accueillerait, mangez ce qu’on vous présente. » (Lc 10)

Jésus insiste magistralement sur son mépris des règles alimentaires du judaïsme de son temps. Les Archives reprennent son insistance par 2 fois en 2 versets. Fi-donc des barrières entre les hommes que scellaient les règles juives de pureté à ses contemporains !

On abat ces barrières-là, dit Jésus, car ce qui est fondamental c’est de proposer la Paix. Et la Paix, שלומ en hébreu, c’est un mot qui vient de שלמ qui signifie payer les dettes. Dire bonjour, en cette langue, c’est dire en même temps que les dettes sont réglées !

Oui, pour le Nazaréen les dettes de l’humain envers son Dieu sont bien payées, … puisqu’elles n’ont jamais existé !

Si la maison dans laquelle vous entrez est habitée par des gens qui veulent rester dans la certitude que donne un prescriptif aux conséquences pathologiques, eh bien, qu’ils y restent car on ne peut convaincre par la force… Votre Paix, l’assurance que l’homme n’a pas de dette à régler à Dieu, elle reviendra sur vous, que voulez-vous ?

L’allusion à ceux qui profitaient de leur mission pour “vivre sur l’habitant” a figuré très tôt dans les recommandations faites aux disciples ; elle figure déjà dans la Didachè[7], vers 100.

Le Règne de Dieu est là. DÉJÀ !

9 Et là, entourez de soins attentifs ceux qui sont sans forces, en leur disant : “Le Règne de Dieu s’est vraiment approché sur vous pour de bon” ! 

10 Dans ce cas-là comme de façon générale, vers quelque ville que vous vous avanciez et où l’on ne s’attacherait pas à vous accueillir, étant sortis en ses rues, dites : “11 Même la poussière de votre ville, qui nous est collée aux pieds, nous nous appliquons à l’essuyer pour vous la laisser. Cependant, saisissez bien ceci : il s’est approché une fois pour toutes le Règne de Dieu”. » (Lc 10)

Nous arrivons au nœud de la mission des envoyés : Faire voir la présence, déjà réelle, de ce que Jésus appelle le Règne de Dieu[8]. Il ne s’agit pas d’un Royaume ! Il s’agit, pour le Galiléen, d’une manière de vivre les relations entre les humains. De vivre, ici et maintenant, dans des relations qui sont marquées par la Générosité et la Gratuité. Remplacer des relations de pouvoir par celles-ci, c’est cela qu’est pour Jésus vivre déjà le Règne de Dieu.

Une fois que l’on a compris que, pour le Maître de Nazareth Dieu est avec l’homme dans une relation de Don, de Gratuité ou de Générosité, alors les relations qui nous lient aux autres hommes ne peuvent plus être marquées par une domination quelconque.

Générosité et Gratuité sont les termes qui en français rendent le grec Χαρις, ce qui est fait gratuitement pour plaire, et uniquement pour plaire à quelqu’un. Souvent rendu par Charité, mot qui a perdu sa vigueur tant on en a abusé…

Si, au cours de leur histoire, les Églises se sont vues comme chargées de discipliner les peuples qui leur étaient confiés, il n’est jamais trop tard pour revenir à la mission que Jésus donnait à ses disciples ; faire advenir, en les vivant eux-mêmes, des relations entre les humains qui soient marquées par la Générosité ou la Gratuité. Pour lui c’est à ce monde-là qu’il faut désormais éveiller. Maintenant. Un beau programme pour chacun, non ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.


[1] « Assemble auprès de moi 70 Anciens d’Israël. Je vais prendre de l’esprit qui est sur toi, et le mettre sur eux, afin qu’ils portent avec toi la charge du peuple, et que tu ne la portes pas à toi seul. … » (Nb 11,16-17)

[2] Apparemment avec les 12 cela est réputé ne pas fonctionner, comme pour les 70, ce seront Eldad et Meddad, sortis du groupe et qui n’auraient donc pas reçu leur part d’esprit, qui vont se mettre, et eux seuls, à prophétiser ! (Nb 11, 27-29)

[3] Voir Ex 12,39 : « Chassés d’Égypte, en effet, ils n’avaient pu s’attarder et ne s’étaient même pas procuré de provisions »)

[4] La Shunnamite envoie un serviteur chercher Élie pour sauver son fils, envoyé à la moisson auprès de son père et touché par un mal mortel : « Ceins tes reins, prends mon bâton dans ta main, et pars. Si tu rencontres quelqu’un, ne le salue pas, et si quelqu’un te salue, ne lui réponds pas. », (2R 4, 29)

[5] En hébreu moisson et fin (fin du cycle de la culture lors de la moisson) ont la même racine קצ.

[6] La cacherout est l’ensemble des règles du judaïsme concernant ce qui est interdit ou permis en matière d’alimentation… dont, apparemment, le Galiléen n’a que faire… et il ose le dire publiquement !

[7] La Didachè est le premier catéchisme des Églises ; elle a été publiée vers l’année 100 pense-t-on.

[8] Il est plus que dommage que le grec Βασιλευς ait été rendu par Royaume, mot qui suppose l’accès (après la mort en général) à un domaine inconnu de nous et autre que celui dans lequel nous pouvons vivre. Le Règne, c’est la manière dont un Roi (ou un Dieu) exerce son pouvoir (ou la donation qu’il fait gracieusement de la Vie donnée aux hommes, dans le cas de Dieu. Ce Règne dont parle Jésus n’a strictement rien à voir avec un ailleurs.

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