Année C. 16ème Dimanche du TO, Lc 10, 38-42
Avec l’histoire du Samaritain Jésus montrait à un adepte de la Loi de Moïse que la générosité s’invente ou s’improvise en fonction des circonstances que la Vie offre aux hommes. Suit ce curieux épisode dans lequel nous allons voir que le Nazaréen n’en finit pas de remettre en cause l’acharnement de ceux qui sacrifient trop au culte religieux[1].
« 38 Alors précisément voici que comme il s’attache à poursuivre le voyage commencé, il entre dans un village, et alors une femme du nom de Marthah se met à le recevoir dans sa maison à elle. 39 Et pour celle-ci il y a une sœur appelée Mariah, et elle, résolument assise aux pieds du maître, elle écoute la parole. » (Lc 10)
On ne sait que peu de choses de Marthah, sinon qu’elle est… propriétaire ! Eh oui, elle reçoit le Maître de Nazareth chez elle. Non pas chez elles, c’est à dire chez elle et chez sa sœur Mariah, comme on tend à le lire rapidement, mais chez Elle ; elle, Marthah. C’est dit !
Il y autre chose que l’on nous dit de Marthah, avant de nous raconter ce qu’elle fait, c’est son nom : Marthah[2]. En hébreu, c’est le récipient, la casserole, la cassolette, la gamelle quoi ! C’est à dire l’ustensile dont on se servait pour préparer les offrandes sacrificielles quand elles étaient cuisinées et non brûlées, ou alors les petites coupelles dans lesquelles on faisait brûler l’encens pour les cérémonies religieuses. Rien que ce nom aurait dû nous faire penser à l’activité religieuse de la propriétaire de notre histoire, voire à une activité sacrificielle. Nous verrons si cela se confirme dans le récit…
Alors que Marthah se prépare à recevoir un Maître juif, Jésus de Nazareth, l’on nous dit que sa sœur, Mariah reste résolument assise aux pieds du Maître ! Le verbe grec est au parfait, il s’agit donc de quelque chose de définitif, d’une attitude adoptée une fois pour toutes. Et Mariah elle aussi a un nom. C’est même, comme pour sa sœur, la seule chose que l’on connaît d’elle au départ.
Et Mariah[3] cela signifie en hébreu la rebelle ou la révoltée… !
Nous avons donc deux femmes, c’est à dire deux groupes humains qui sont représentés par ces deux femmes[4]. L’une qui reçoit dans sa Maison, et l’autre qui écoute “la Parole”, assise aux pieds du Maître de Nazareth. La Maison, figure du Temple d’un côté, la Parole, sous-entendu, celle de Dieu[5], dans la bouche du Galliléen.
Une propriétaire sous pression
« 40 Marthah, elle, rame autour d’elle, appliquant son intelligence au service incessant. Alors précisément, elle dit : — Maître ! Cela ne te fait pas souci que ma sœur me laisse derrière elle, faire seule le service ! Dis-lui donc de s’attacher à moi ! » » (Lc 10)
Le service incessant n’est pas celui de la préparation du repas pour un seul invité, mais le service incessant… dû au Temple, évidemment. Elle fait ce qu’elle peut, sans s’arrêter ou se reposer. Il s’agit là de la figure du service incessant que devaient consentir les juifs de cette époque-là aux nécessités des célébrations du Temple de Jérusalem, ou, s’ils en étaient éloignés, à l’application rigoureuse des commandements. D’un côté.
De l’autre côté, la sœur rebelle, assise à l’écoute d’un Maître qui porte une parole qui pourrait être si proche de La Parole…
Il y a donc vraiment de quoi s’énerver ! Et Marthah ne va pas s’en priver… Mais nous ne devons pas oublier que les figures de ces deux femmes représentent le monde juif lié au Temple pour Marthah, et les Disciples des Assemblées Délibératives (jusqu’en 60-70 environ) ou déjà ceux des premières Églises de ce qui devient peu à peu le Christianisme pour Mariah, rebelle au Service incessant de La Maison.
Faire parler Jésus, 60 ans après sa mort…
Pendant de nombreuses années, vraisemblablement jusqu’à la fin du 2ème siècle, les Disciples de Jésus de Nazareth ont été tentés de rester fidèles à la Loi de Moïse. Des passages comme celui de la Transfiguration[6] montrent dans les Évangiles que la sortie du judaïsme prescriptif ne s’est pas réalisé en bloc, ni sans retours en arrière pour bon nombre de ces Disciples, même après 90 et l’exclusion des Disciples de Jésus du judaïsme orthodoxe.
« 41 Alors, répondant, Jésus lui dit : — Marta, Marta, tu te troubles. 42 C’est Marie qui fait le choix de la bonne part du partage : elle n’en sera pas privée. » (Lc 10)
Ainsi, la réponse des Églises à ceux qui ont pu souhaiter rester fidèles à la Loi de Moïse est validée par Jésus de Nazareth lui-même : c’est Non !
Imaginer que le respect drastique d’un ensemble de commandements, fût-il extrêmement exigeant voire impossible à réaliser, était vu comme une démarche pathologique par le Maître de Nazareth. Il dira d’ailleurs de la manière la plus claire : « 13 Aucun serviteur ne peut se donner la force de servir deux maîtres… Vous ne pouvez vous donner la force de servir Dieu et un contrat[7]. » (Lc 16)
Le midrash de Marthah et de Mariah montre donc, sans le rappeler de manière trop nette, la position de Jésus de Nazareth sur le besoin radical de sortir de l’application d’un contrat religieux qui aurait été imposé par Yahvé lui-même aux membres de son peuple. Jésus rappellera que le contrat doit être remplacé par des relations basées sur la confiance et la générosité entre les hommes eux-mêmes.
Avant le retour d’un nouveau contrat…
Bien sûr, pour garder autorité sur les foules qui les rejoignent, les Églises vont progressivement, dès leur mise en place (après 90) revenir à un enseignement sacrificiel et à des rapports contractuels entre Dieu et les humains. La Gratuité prônée par le Galiléen va rapidement perdre de son importance, voire s’effacer[8] devant le besoin d’un prescriptif nouveau. Les Épiscopes vont bâtir leur autorité sur la fiction de la nomination des Apôtres[9] par Jésus lui-même, Apôtres dont ils se prétendront les successeurs… Et comment contester l’autorité de quelqu’un qui serait le successeur d’hommes importants nommés par Jésus lui-même ? Surtout après la quasi divinisation du Maître de Nazareth…
Retrouver le Maître de Nazareth risquerait-il donc de représenter un danger pour le maintien de l’autorité dans les Églises ?
Ou une formidable chance de revenir, peut-être un jour, aux Assemblées Délibératives fidèles au Galiléen ?
André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.
[1] Contrairement à ce qu’on en dit souvent cet épisode n’oppose en rien l’action et la méditation ou la prière…, ou encore la vie intérieure à la vie sociale des humains.
[2] Le nom transcrit par Marthah (Marthe en français), la casserole en hébreu, la gamelle s’écrit מחתה et se prononce comme Marthe en français. En Nb 16,6, par exemple, il représente les cassolettes dans lesquelles on faisait brûler l’encens. Il est aussi très voisin du verbe מרט (Marat) qui signifie polir, briquer, fourbir… Bref, on est dans le domaine de la vaisselle… du Temple !
[3] Mariah, vient de marah (מרה) être révolté, rebelle, obstiné. Mari (מרי) c’est un adjectif qui signifie en situation de révolte.
[4] Une femme représente toujours, dans la Bible un groupe humain, un peuple.
[5] Le logos tou théou (λογος του θεου), ou Parole de Dieu est un syntagme associé aux Apôtres, donc postérieur à 96 au moins, ce qui montre le côté tardif de la rédaction de ce passage, plus de 60 ans après la mort de Jésus. Cela n’enlève rien à la valeur de ce passage inséré au début du second siècle dans la trame des Archives.
[6] Ce midrash de la Transfiguration montre en effet les 3 disciples tentés par le fait de se dire à la fois disciples du Nazaréen et observants assidus de la Loi de Moïse représentée dans ce récit par Moïse et Élie. “Restons ensemble, pour les vendanges de Yahvé”, disent Pierre, Jacques et Jean. Ainsi, certains des membres de la secte des Nazoréens ont tenté de rester disciples de Jésus tout en voulant rester fidèles à la Loi de Moïse. Ils ont été reniés à la fois par les Églises et par le judaïsme orthodoxe des Rabbins et ont disparu au courant du 3ème siècle.
[7] Le mot Mammôn (ממונ) vient du verbe hébreu manah (מנה) qui signifie compter, et aux formes intensives du verbe : établir un contrat, insérer dans un contrat… Mammôn ne signifie donc pas ici, comme on le rend souvent Agent, mais Contrat. Argent en est un sens dérivé (la valeur d’une monnaie étant garantie contractuellement par le pouvoir en place, d’où ce sens secondaire).
[8] Cette gratuité (χαρις) est citée plus de 22 fois en Luc-Actes, 2 en Jean, et… aucune dans Marc et Mathieu ; ce qui se passe de commentaires. Plus le temps avance (Luc est le réceptacle de ce qui a été sauvé des Archives du Mouvement Nazaréen, Marc a certainement été écrit à Rome, et Matthieu est pour l’essentiel une réécriture de Luc, plus conforme avec la nouvelle théologie des Églises)
[9] Encore une fois la 1ère Lettre de Clément de Rome aux Corinthiens, précisément datées de 96, montre qu’à cette date l’existence d’Apôtres nommés par le Maître n’était pas connue. Elle n’avait pas encore été inventée !