Année C. 21ème Dimanche du TO, Lc 13, 22-30
Le salut de Dieu inaccessible ?
Bien sûr que non ! Pour Jésus le Règne de Dieu est déjà là ! Il le dit clairement : « Le Règne de Dieu, il est au milieu de vous ! »[1] Pour lui, le salut de toutes et tous est déjà là, dans le monde que nous pouvons construire et qui verrait les rapports entre les humains construits sur la Générosité, la Gratuité, la Χαρις.
Le passage qui nous est proposé demande à être compris en le lisant à partir de la fin. Essayons, voulez-vous ?
Jésus disciple d’Isaïe
« 28 Là-bas il va y avoir pleur et grincement de dents, quand vous allez voir Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le Règne de Dieu, alors que vous, vous êtes jetés dehors !» 29 Il va en arriver du levant et du couchant, du nord et du midi et ils vont prendre place au festin du Règne de Dieu. 30 Et regardez ! Il y a des derniers qui vont être les premiers, et des premiers qui vont être les derniers ! (Lc 13)
L’image du festin de Yahvé que reprend Jésus est connue de tous. C’est celle d’Isaïe 25, Isaïe qui imagine un festin qui scelle, enfin, les retrouvailles de ce Dieu avec l’humanité, ceux qui viennent du levant et du couchant… Difficile d’être plus universel, non ?
« 6 “Yahvé des multitudes prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de vins dépouillés, de viandes grasses pleines de moelle, de vins dépouillés, clarifiés. 7 Et, sur cette montagne, il va détruire le voile qui voilait tous les peuples, la couverture tissée sur toutes les nations. 8 Il va détruire la mort pour toujours. (Is 25)
C’est cette image du festin grand ouvert que Jésus reprend. Mais en notant que certains pourraient bien ne pas y prendre la place qu’ils se croient réservée, aux côtés des patriarches, eux les fils d’Abraham etc., et se retrouver en bout de banc, voire totalement exclus… de leur propre fait comme on va le voir.
Pourquoi donc cette mise en garde adressée par le Nazaréen à son interlocuteur ? Il nous faut maintenant revenir à ce dernier.
Attention à ne pas croire que le Festin de Yahvé, préparé pour tous les hommes, est réservé aux Happy Few[2] !
Revenons donc au début du passage : « 22 Et il passe tout à travers les villes et les villages, enseignant, et s’ouvrant un chemin vers Jérusalem.
23 Quelqu’un lui dit : — Maître, est-il bien vrai, qu’ils sont peu nombreux ceux qui vont trouver un refuge sûr ?
Alors celui-ci lui répond en disant : — 24 Attachez-vous à lutter pour entrer par la porte étroite. Car, je vous le dis, beaucoup cherchent à entrer, et ne la trouvent pas. 25 À partir du moment où, dans ce cas-là comme de façon générale, le chef de la maison rentrerait et fermerait la porte, alors, dehors, vous commenceriez à vous entasser, et à frapper en disant : — Maître, Maître ! Ouvre-nous ! »
L’interlocuteur de Jésus, sur le chemin de Jérusalem, veut connaître la position du Maître sur l’accès difficile au salut[3] . Accès qu’il suppose difficile, car pour un juif observant, on ne donne pas des perles aux cochons ! Si le festin en vaut la peine, son accès doit être difficile, dites… !
Jésus va donc lui répondre en se mettant à la place de ce religieux et en argumentant à partir de ce que croit son interlocuteur. Tu penses ainsi ? D’accord, alors ça donnerait cela…
La porte va être étroite, la bagarre pour rentrer va être digne de la recherche d’une place assise à 18h dans un RER bondé… !
Ainsi, même vous, les bons religieux, vous allez appeler le Kurios, le Seigneur et Maître de l’Univers…
Vous êtes donc si sûrs de votre absolu respect de la Loi ?
Jésus sait parfaitement, il l’a vu autour de lui, que le respect absolu d’une Loi de Moïse et de ses 613 commandements ne peut-être réalisé intégralement par personne.
« Et en guise de réponse il vous dirait : — Je ne vous connais vraiment pas. D’où êtes-vous ?
26 Alors vous iriez vous mettre à dire : — Nous mangeons et buvons devant toi, et tu enseignes sur nos places !
27 Et il dirait, je vous l’affirme : — Je vous le dis, je ne vous ai jamais vu. Écartez-vous de moi, vous tous qui travaillez à violer la Loi. » (Lc 13)
Eh oui, vous aussi qui vous croyez purs, blancs comme neige, vous faites constamment des accrocs à la Loi de Moïse. Donc si vous pensez que le Dieu que vous cherchez est aussi à cran sur le respect de ses[4] prescriptions… vous n’êtes pas près d’avoir votre ticket pour le Banquet de Yahvé ! Vous les fistons d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ! Belle manière de montrer où peut conduire les observants stricts de la Tora intégrale, et… de tout ce qui a pu y être ajouté ensuite au gré des besoins su système religieux.
Ce qui n’empêchera pas le Festin de Yahvé de se tenir sans vous…, si vous ne changez pas de façon de penser
« 28 Là-bas il va y avoir pleur et grincement de dents, quand vous allez voir Abraham, Isaac et Jacob, et tous les prophètes, dans le Règne de Dieu, alors que vous, vous êtes jetés dehors ! » (Lc 13)
Les pleurs et les grincements de dents vont accompagner, dans le psaume 35, ceux qui méprisent Yahvé en persécutant le Juste :
« 15 Puis, quand je chancelle, ils se réjouissent et se rassemblent. Ils s’assemblent à mon insu pour m’outrager. Ils me déchirent sans relâche. 16 Avec les impies, les parasites, les moqueurs, ils grincent des dents contre moi. » (Ps 35)
Une belle manière qu’a Jésus de dire à son interlocuteur qui pense faire partie des gens dont l’entrée au Festin de Yahvé ne se discute pas, que les impies, les vrais, les moqueurs de Yahvé, les vrais, et les parasites, les vrais eux aussi, … Eh bien, ce sont ceux qui sont comme lui ! La confrontation du verset qui évoque les pleurs et les grincements de dents et celui qui suit, par lequel nous avons débuté ce billet, éclaire cette manière qu’a eue Jésus de répondre parfois (un peu comme Socrate), en poussant jusqu’à l’absurde la logique de son interlocuteur. « IL en viendra du Levant et du couchant… ! ». Nom de Nom, puisqu’on nous dit qu’il sera ouvert à tous, ce Festin n’en refermez pas la porte… derrière vous !
Être trop sûr de ses appuis sur un prescriptif absolu, avec des hommes comme Jésus de Nazareth, Isaïe, ou les Psalmistes qui ont relayé au fil des siècles les cris de douleurs d’un peuple en recherche, n’est décidément pas ce que proposait ce maître-là ! À bon entendeur pour les virtuoses actuels du prescriptif religieux… André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.
[1] « Le Règne de Dieu ne vient pas à la suite d’une recherche. On ne va pas dire : “Vois, il est ici !” ou “ Vois, il est là !”, n’y croyez pas non plus. Car le Règne de Dieu, il est au milieu de vous » Lc 17,20-21. Au milieu de vous peut signifier (en grec comme en hébreu) au milieu du groupe comme à l’intérieur de chacun.
[2] En anglais, ce sont les “Rares Heureux”, c’est à dire le gratin… Une fois encore nous voyons que le Galiléen n’est pas tendre avec le gratin religieux de son temps. Le Rabbi a vu que ceux qui le composent se détruisent eux-mêmes en confondant l’observation pathologique du prescriptif avec l’accueil de Dieu. Il se sentira fréquemment plus proche des gens du fond du panier social. Le combat à la polonaise contre la théologie de la Libération montre une incompréhension profonde de Jésus de Nazareth et de son enseignement.
[3] Pour les grecs, qui étaient des marins, être sauvé est l’équivalent de “trouver un refuge sûr” (à l’abri de la tempête !) comme le dit littéralement le verbe σωζω.
[4] Toujours se rappeler que, pour le Nazaréen, les commandements qui viendraient de Dieu lui-même sont une fiction. Fiction imposée par les sacrificateurs au peuple qu’il veut tenir par la culpabilité d’être incapable de les respecter… (Esdras à son retour à Jérusalem en -398 imposera cette Loi de Moïse au peuple, atterré car il n’a jamais entendu parler de cette Loi à laquelle il aurait été infidèle et qui aurait causé les malheurs d’Israël… (Voir A Sauge, Actes constitutifs de la fondation du judaïsme, 2Esdras, à paraître).