La mobilité incessante entre la sphère politique, la haute administration et les grandes entreprises est devenue la norme. C’est ce que capture l’expression « portes tournantes ». Celles-ci constituent sans doute « l’arme fatale » des grandes entreprises en matière d’influence. Elles offrent non seulement un accès privilégié à l’information et aux décideurs publics, mais contribuent aussi à entretenir une symbiose entre les acteurs qui gomme la frontière entre sphères publique et privée.
L’image de la « porte tournante » provient de l’anglais. Elle est utilisée aux Etats-Unis depuis des décennies pour décrire les allers-retours entre le secteur public et le secteur privé qui ont lieu à chaque changement d’administration ; le nouveau président arrivant avec ses équipes. L’Observatoire des multinationales a repris cette image dans son étude de l’interpénétration croissante entre le monde des élus et de l’administration, d’un côté, et celui des grandes entreprises, des cabinets de conseil et des fédérations professionnelles qui servent bien souvent de lobbys. Les journalistes de l’Observatoire ont importé cette image de la « porte tournante » plutôt que le traditionnel vocable de « pantouflage » qui désigne les reconversions d’anciens hauts fonctionnaires dans le giron des grandes entreprises. Un euphémisme qui fait passer cette pratique, un peu coupable, au fond assez compréhensible permettant de compenser les sacrifices faits au service de l’intérêt général. « En réalité, il y a longtemps que les passages du public au privé ne se font plus seulement en fin de carrière, et plus seulement dans un seul sens. Il ne s’agit plus d’allers simples et définitifs mais d’un aller-retour incessant qui a pour effet d’abolir les frontières », signalent les auteurs de l’étude. La carrière type des managers débute dans l’administration centrale ou les cabinets ministériels, avant de bifurquer vers le privé, puis de multiplier les allers-retours des deux côtés des portes tournantes reliant sphère publique et sphère privée. Travaillant avec des collègues avec qui ils partagent souvent les mêmes études, les mêmes écoles, les mêmes postes de responsabilité et les mêmes intérêts ; les pratiquants des portes tournantes partagent aussi « les modèles, les critères et les objectifs des milieux d’affaires » et les font pénétrer dans la sphère publique. Au final, cette osmose qui se réalise entre cadres du public et du privé est « le symptôme d’un monde des affaires qui vit aux crochets de la puissance publique ».
Longtemps honteux, le trajet du public vers le privé devient la norme. Plus une semaine sans que l’on entende parler d’un ancien ministre ou d’un ancien député ayant rejoint un cabinet d’avocats ou fondé une société de « conseil » pour exploiter carnet d’adresses et expérience des arcanes du pouvoir. Avec la Macronie, même le sommet de l’État est touché. Emmanuel Macron a passé plusieurs années à la banque d’affaires Rothschild, entre un poste à l’inspection des Finances et sa nomination comme secrétaire général adjoint de François Hollande à l’Élysée. Ses premiers ministres sortent du même moule. Édouard Philippe est un haut fonctionnaire du Conseil d’État qui est parti travailler pour un cabinet d’avocats d’affaires, puis est devenu responsable des affaires publiques – « autrement dit lobbyiste en chef », comme le soulignent les auteurs de l’étude de l’Observatoire des multinationales – du groupe nucléaire Areva. « Après avoir quitté Matignon, il a intégré le conseil d’administration du groupe Atos tout en conservant ses fonctions et ses ambitions politiques ».
Plus d’un tiers des ministres d’Emmanuel Macron sont venus du monde des grandes entreprises, selon les calculs de l’Observatoire : le ministère de l’Éducation nationale, Élisabeth Borne, a alterné entre les postes dans les cabinets ministériels, à la mairie de Paris et les passages à la SNCF, chez le groupe de BTP Eiffage, puis à la RATP. La liste inclut aussi Emmanuelle Wargon et Muriel Pénicaud (toutes deux de Danone), Amélie de Montchalin et Laurence Boone (Axa), Amélie Oudéa-Castera (Axa et Carrefour), Benjamin Griveaux (Unibail), Olivia Grégoire (Saint-Gobain), Brune Poirson (Veolia), etc. À l’Assemblée nationale et au Sénat aussi, le nombre de parlementaires venus de grandes entreprises, et même de cabinets de lobbying, a largement augmenté. Il s’agit notamment d’Olivia Grégoire (Avisa Partners) ou de l’ancienne présidente du groupe macroniste Aurore Bergé (Spintank, Agence Publics et Hopscotch).
La valse des ministres et de leurs conseillers
Plus largement, les ministres ont largement constitué leurs cabinets ministériels avec des conseillers venus des entreprises. Parfois, ils viennent directement des lobbys, comme dans le cas d’Audrey Bourolleau, qui est passée du poste de directrice du principal lobby viticole français, Vin et Société, à celui de conseillère agriculture, pêche, forêt et développement rural à l’Élysée. Au ministère de l’Agriculture, Marc Fesneau a recruté en mai 2023 dans le lobby de l’industrie agroalimentaire et des grandes coopératives agricoles. Au ministère des Armées, Sébastien Lecornu a nommé comme conseiller un ancien d’Airbus et Thales.
Les conseillers ministériels ont été nombreux à repartir en sens inverse, à la fin de la mandature en 2022. Selon un décompte effectué par Le Monde, sur les 602 conseillers en postes en janvier 2022, 91 avaient rejoint en décembre le secteur privé. De manière symptomatique, ces reconversions sont souvent faites dans les secteurs d’activité que les conseillers étaient chargés de superviser. Ainsi, l’ex-cheffe de cabinet du ministre de l’Agriculture Marc Fesneau a rejoint le lobby des pesticides Phyteis. Une autre de ses conseillères travaille aujourd’hui pour le lobby des céréales. Des conseillers de Jean-Baptiste Djebarri au ministère des Transports sont partis chez Air France, le transporteur maritime CMA-CGM et l’équipementier automobile Faurecia.
Plus de la moitié des ministres d’Emmanuel Macron sont retournés dans le privé, selon le décompte de l’Observatoire des multinationales. Pour la plupart — Jean Castex, Roselyne Bachelot, Jean-Michel Blanquer, Christophe Castaner, Richard Ferrand, etc ; — la reconversion se fait via la création d’une société de conseil. Celles-ci ne sont pas tenues de publier leurs comptes ni de divulguer le nom de leurs clients.
Pour beaucoup de hauts fonctionnaires aussi, une carrière parsemée de passages plus ou moins longs dans le secteur privé est devenue la norme. Le travail des ministères s’apparente de plus en plus à de petits arrangements entre amis. Le ministère des Finances est truffé de hauts fonctionnaires ayant exercé dans le secteur bancaire, dans ces organes professionnels ou qui espèrent y passer un jour. Si bien, qu’il est devenu « inimaginable de commencer à travailler sur un projet de loi ou de réglementation sans en parler à la Fédération bancaire française », notent les auteurs du rapport. Un état des lieux qui explique sûrement pourquoi le secteur n’a pas été régulé comme il devait après la crise financière qui a commencé en 2007.
La symbiose de la haute administration
Beaucoup de hauts fonctionnaires se reclassent dans les télécoms ou le secteur de l’énergie. Dans d’autres secteurs, la proportion de cadres issus de la fonction publique n’est pas aussi caricaturale, mais reste notable comme dans le cas de l’industrie pharmaceutique qui dispose à la tête de son lobby, le LEEM, d’un ancien de l’Agence du médicament et du ministère de la Santé. Les géants américains du web ont fini par comprendre l’intérêt des portes tournantes en France : le directeur des affaires publiques Europe d’Amazon, par exemple, a été conseiller à Bercy et à Matignon et est un ancien maître des requêtes au Conseil d’État. Apple, Microsoft, Facebook, Uber ou Airbnb ont fait eux aussi des recrutements stratégiques. « Mais, c’est Google qui remporte la palme dans ce domaine », peut-on lire dans le rapport : parmi ses lobbyistes, on trouve ou on a trouvé un ancien de l’Autorité de régulation des télécommunications et du ministère des Affaires étrangères, une ancienne représentante de la direction du développement des médias pour la société de l’information à Matignon, un ancien maître des requêtes au Conseil d’État, une ancienne du cabinet du ministère de l’Industrie, et un ancien directeur général de l’Arcep.
Si en France, il y a depuis longtemps une tradition de consanguinité entre l’État et les grandes entreprises. Les « portes tournantes » contribuent désormais à consolider un « partenariat public-privé » au niveau des hauts fonctionnaires qui sait imposer sa vision du monde par-delà les alternances politiques. Pierre Lagnel




