Un autre regard sur l’information !

L’UE est-elle morte à Gaza ?

Tout en reconnaissant qu’Israël viole constamment l’article 2 de l’accord d’association signé en 2000 – qui conditionne les avantages douaniers et commerciaux accordés à Israël à son respect des droits humains (61 violations du droit international recensées) – les dirigeants de l’UE ont décidé de ne prendre aucune sanction contre cet État 1.
En acceptant officiellement de ne pas respecter ses propres règles de droit, l’Union européenne atteint un point de rupture majeur avec ses engagements historiques. Au risque de voir ses dirigeants non seulement déshonorés par cette trahison, mais poursuivis par la justice internationale pour complicité de génocide à Gaza.


C’en est donc fini des espoirs suscités il y a trois siècles par le mouvement des Lumières, largement fondé sur la prééminence et le respect du droit. Une situation humiliante pour les 447 millions d’habitants de l’UE (même si celle-ci ne représente pas toute l’Europe) et sujet de dérision et d’inquiétude pour les autres parties du monde. C’est tout l’échafaudage
« humaniste » jadis proclamé haut et fort par l’Europe qui s’écroule, du fait des Européens eux-mêmes – du moins de leurs dirigeants car les peuples ne sont pas sur la même ligne, au vu de l’extension du mouvement d’opposition au génocide et de soutien au peuple palestinien. Une fois de plus, en Europe comme ailleurs et sur de nombreux sujets, les politiques sont en retard sur les citoyens, avec des conséquences désastreuses pour la démocratie. Qui pourra désormais évoquer, sans susciter la honte ou la moquerie, les valeurs « européennes», « occidentales » ou prétendument « judéo-chrétiennes » ?

L’acte I du renoncement de l’UE a été un condensé de déni et de répression : refus de condamner explicitement Israël pour ses crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Gaza et en Cisjordanie occupée, refus de qualifier de génocide ce qu’un nombre croissant d’experts de l’ONU et d’ONG (y compris israéliennes) ont clairement démontré, refus de reconnaître un Etat palestinien parce qu’Israël n’en veut pas, répression des mouvements de protestation contre l’apartheid, la colonisation, le nettoyage ethnique, l’amalgame entre judaïsme et sionisme, etc. Avec, en France, une curieuse contradiction entre les propos et décisions des dirigeants et les votes de la diplomatie française à l’ONU. Expression d’un double langage ou d’un malaise et d’une confusion des esprits ?
En Europe, le sursaut viendra peut-être de quelques pays qui prennent leurs distances avec cette Union en perdition politique et morale. Sous la houlette de dirigeants courageux et de peuples éclairés, l’Espagne, l’Irlande, le Portugal, la Slovénie, la Norvège cherchent à renverser la tendance, au sein du Groupe de La Haye, en coopération avec les pays du Sud global (Les 15 et 16 juillet, un « Sommet d’urgence pour la Palestine » a réuni à Bogota en Colombie 32 Etats de tous les continents pour combattre « l’impunité juridique occidentale ») 2.


Si l’on remonte un peu en arrière, on s’étonne moins de ce qui se passe aujourd’hui. L’architecture de la tragédie actuelle se trouve dans la duplicité et les intérêts des grandes puissances européennes du début du XXe siècle (Grande-Bretagne et France notamment), désireuses de se partager les juteux vestiges de l’Empire ottoman au lendemain de la Première Guerre mondiale.


La responsabilité de la Grande-Bretagne est majeure, avec en 1917 la pernicieuse et impérialiste déclaration Balfour, suivie en 1920 du mandat britannique sur la Palestine qui accélère le processus de colonisation sioniste de la Palestine, avec les moyens politiques, logistiques et financiers adéquats. La France aurait pu freiner le mouvement, mais, fascinée par la perspective d’un mandat sur le Liban et la Syrie, elle abandonne la Palestine aux Anglais, pour le plus grand malheur de celle-ci.


L’Allemagne, après avoir commis le crime de la Shoah, entre dans le processus de spoliation des Palestiniens de la façon la plus perverse qui soit. Après 1945, animée par un sentiment compréhensible de culpabilité envers les Juifs, elle se décharge de sa responsabilité en bénissant l’État d’Israël pour l’éternité. En commettant l’erreur fatale mais significative de confondre judaïsme et sionisme, en faisant l’amalgame entre la critique d’Israël et l’antisémitisme, les lois allemandes répriment de plus en plus sévèrement la liberté d’expression des citoyens. On n’en est pas loin en France, où le fossé s’accroît entre les décisions des dirigeants et les avancées du droit interne et européen. On peut s’étonner d’un tel manque de discernement dans un pays aussi traditionnellement attentif au droit que la France.


À cela s’ajoute une multiplicité d’actions publiques ou secrètes en faveur d’Israël – comme en 1956 l’aide du gouvernement Guy Mollet dit « de gauche » à la mise au point de l’arme nucléaire israélienne, sans obligation pour Israël de se placer sous le contrôle de la communauté internationale (ce qui est pourtant exigé des autres puissances nucléaires dont l’Iran). Sans oublier le silence européen sur la participation durable des partis racistes d’extrême-droite au gouvernement israélien – quand l’arrivée au pouvoir de l’extrémiste de droite Jörg Haider en Autriche en 2000 avait soulevé un lot de protestations…
On peut s’étonner aussi que dans des pays dits « civilisés » comme les États européens, aucune réflexion de fond n’ait été menée au niveau officiel sur le choix des mots, des concepts et des moyens pour combattre au mieux l’antisémitisme, dans un esprit de discernement, de jus;ce et de sauvegarde des libertés publiques. Faut-il y voir une stratégie délibérée et concertée pour maintenir Israël dans une position dominatrice au Proche-Orient, au service des intérêts d’un Occident suprémaciste et néocolonial ? Ce qui serait d’ailleurs conforme aux intentions du début du XXe siècle. Autrement dit, rien n’a changé en un siècle, malgré les désastres humains provoqués et les beaux discours qui suivirent (« Plus jamais ça ! »). Dans cette optique, les considérations éthiques pèsent peu. Nos dirigeants ne sont guère perturbés par la question de savoir pourquoi les Palestiniens devraient payer le prix de l’antisémitisme séculaire des Européens (auquel s’est ajouté celui des Américains refusant d’accueillir des réfugiés juifs après 1945), ni par le risque que l’assimilation du judaïsme au sionisme fait peser sur la sécurité des Juifs du monde entier (qui peuvent craindre d’être injustement perçus comme tous coupables du génocide à Gaza). Et que dire de ces Européens prompts à brandir l’étendard de la laïcité (surtout quand il s’agit de l’islam) mais qui s’accommodent de la « justification » biblique des dirigeants israéliens pour massacrer les Palestiniens, arbitrairement déclarés descendants des Amalécites, ennemis jurés des Hébreux il y a 3000 ans !


Comment l’Union européenne a-t-elle pu tomber si bas ? Peut-elle encore sérieusement invoquer les « valeurs humanistes » occidentales, européennes ou même chrétiennes pour se promouvoir, alors qu’elle tend à devenir une simple association de commerçants et de financiers, indifférente aux aspirations éthiques et autres (environnementales notamment) de ses citoyens ? Avec pour corollaire la difficulté d’exiger le respect des normes sociales par une jeunesse déboussolée qui a en permanence sous les yeux la preuve que ses aînés violent en toute impunité les règles qu’ils se sont eux-mêmes fixées. On voit l’ampleur des dégâts causés par la lâcheté, l’incompétence et le cynisme, et l’immensité du désenchantement ! Oui, l’Union européenne est bien morte à Gaza !


PS 1 : Le 18 septembre 2024, l’Assemblée générale de l’ONU a décidé, à une forte majorité, que l’occupation illicite de la Palestine par Israël devait cesser au plus tard un an après, c’est-à-dire le 18 septembre 2025… La France a voté pour. Va-t-elle honorer sa signature ou se déjuger à nouveau ?
PS 2 : La France est considérée comme la gardienne historique et symbolique des lieux saints chrétiens en Palestine. Ce qui n’a pas empêché l’armée israélienne d’attaquer le 17 juillet la paroisse catholique de la Sainte-Famille à Gaza, tuant trois fidèles et blessant le curé Gabriel Romanelli (que le pape François appelait au téléphone chaque soir depuis le début de l’agression).


Extrait du communiqué du Patriarcat latin de Jérusalem : « Le moment est venu pour les dirigeants d’élever la voix et de faire tout ce qui est nécessaire pour mettre fin à cette tragédie qui est injustifiable sur le plan humain et moral ».
Réaction de la Custodie de Terre sainte (franciscains): « La paralysie de la communauté internationale est injustifiable. » Laurent Baudoin pour le groupe Gaza Paris

  1. Alors que le boycotte de la Russie, autre État agresseur, a été quasi-immédiat et sans cesse renforcé. Toujours la politique du deux-poids deux-mesures…
  2. https://groupegaullistesceaux.fr/2025/07/17/le-sommet-de-bogota-lance-lin;fada-juridique-du-sud-contre-israel-et-limpunite-des-etats-unis/

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Europe

Europe : l’immigration inéluctable

Selon les projections officielles d’Eurostat, la population de l’Union européenne diminuera d’environ 9 % d’ici à 2050 par rapport à 2025 si les migrations cessent totalement. Le déclin devrait se poursuivre au cours des décennies suivantes, pour atteindre 23 %

Lire la suite »
Afrique

Tunisie : la révolte des intoxications

Dans la plus grande indifférence des médias, un mouvement social d’envergure est en cours en Tunisie depuis cinq semaines. Dans le nord du pays, à Gabès, les manifestants répètent à chaque sortie le même slogan : « Le peuple exige

Lire la suite »
International

Dieselgate : un nouveau chapitre

L’association néerlandaise des consommateurs Claim a annoncé le 10 novembre dernier qu’elle intentait un recours collectif contre BMW, accusant le constructeur automobile d’avoir falsifié les données d’émissions de quelque 100 000 véhicules vendus aux Pays-Bas. L’affaire concerne toutes les voitures

Lire la suite »
International

Le monde selon Trump

Le 29 octobre 2025, le président américain a affirmé avoir remporté « la guerre contre le canular du changement climatique ». Le lendemain, il a annoncé avoir donné l’ordre de « tester » les armes nucléaires étasuniennes pour rester sur

Lire la suite »
International

Etat des lieux de la liberté religieuse en danger

Le dernier rapport de l’ONG « Aide à l’Église en détresse » (AED), publié le 21 octobre 2025, indique que plus de 5,4 milliards de personnes vivent dans des pays où la liberté religieuse n’est pas pleinement garantie. L’organisation lance en parallèle

Lire la suite »
Follow us on Social Media