J’ai revu sur Arte, dans la soirée du 10 août dernier, le beau film Little Miss Sunshine. Dans une famille peu conventionnelle le père est le seul à vanter tout haut les vertus de la réussite, qui s’obtient obligatoirement lorsqu’on y croit. Il faut être un gagnant, un winner. Et si l’on n’a pas cette conviction, on n’est qu’un perdant, un loser.
On reconnaît là une caractéristique du rêve américain, où on admire celui qui s’élève par ses propres forces, le self made man. Mais aussi, comme ce pays est très religieux, on y suppose naturellement que le vainqueur dans ce qu’il entreprend l’est avec l’aide de Dieu, deo juvante, comme on le disait des vainqueurs aux anciens Jeux Olympiques.
C’est là une version protestante particulière des thèmes théologiques traditionnels de la rétribution et de la justification. On ne sait pas a priori si on bénéficie de la grâce divine. Pour le savoir, on n’a qu’à agir et observer les résultats de son action. La réussite en ce cas montre l’élection. Elle vaut absolution, et l’échec à l’inverse, condamnation. On pense là-dessus aux duels judiciaires médiévaux, où l’issue montrait le Jugement de Dieu, ou encore aux ordalies. Dieu y favorisait et justifiait toujours le vainqueur du combat ou de l’épreuve. L’aboutissement est une vision du monde d’une extrême brutalité, qui est aussi celle de l’actuel président états-unien. Au début du film, le père dit qu’il ne faut jamais s’excuser. C’est signe de faiblesse. Aussi qu’il ne faut jamais alléguer le pouvoir de la chance (ou du hasard) dans ce qu’on entreprend. Autrement dit celui qui échoue n’a à s’en prendre qu’à lui-même. Cela manque singulièrement d’empathie (vertu chrétienne cependant), pour ceux qui sont laissés au bord de la route.
Heureusement la leçon finale du film s’éloigne de cette théologie barbare, qu’on trouve encore incarnée dans L’Évangile de la prospérité, bréviaire du trumpisme. Le père évolue et change. On apprend alors que celui qui échoue n’est pas un loser. Seul en est un celui qui n’essaie rien. La grandeur de l’homme est d’essayer, même au risque de l’échec. Comme il se voit, par exemple, dans Le Vieil Homme et la Mer, d’Hemingway. Cette position est beaucoup plus à hauteur d’homme. Et philosophiquement pertinente. Nous devons agir et faire ce que nous pouvons en sachant bien que le résultat de nos actions n’est pas totalement entre nos mains. Retrouvez Michel Théron et ses ouvrages sur ses blogs : www.michel-theron.fr (général) et www.michel-theron.eu (artistique)