Année C. 22ème Dimanche du TO, Lc 14, 1. 7-14
Jésus piégé par des religieux [1]
« 1 Et voici, alors que celui-ci s’avance vers la maison de l’un des chefs des pharisiens pour manger le pain, un jour de shabbat ; et ceux-ci se mettent à l’observer avec soin. 2 Et voici, un homme gonflé d’eaux est faces à lui. 3 Et acculé Jésus dit aux spécialistes de la loi et aux pharisiens : — La situation autorise-t-elle à donner des soins, considérés comme un travail du shabbat, oui ou non ? » (Lc 14)
Jésus tombe ici dans un traquenard ourdi par des religieux pharisiens. Le débat qui est prévu pour le repas, est l’occasion pour eux de chercher à coincer le Maître de Nazareth. Pour cela, ils le mettent face à un homme gonflé d’eaux. C’est à dire face à quelqu’un qui est soupçonné d’adultère, d’infidélité à la Tora en un mot. Cet homme est l’un de ceux qui sont représentés par la femme du livre des Nombres 5 [2]. Dans ce passage, un mari qui soupçonne sa femme d’adultère amène celle-ci à un prêtre qui va lui faire boire de l’eau mêlée à de la poussière du sol et à l’encre d’un serment qui la condamne, si elle est adultère – infidèle à la Tora -, à devenir stérile. Si l’avenir montre qu’elle ne l’est pas, qu’elle peut toujours donner la vie, alors l’accusation est nulle.
En un mot, le texte confirme que la fécondité de quelqu’un prouve qu’il n’est pas fondamentalement un pécheur, un transgresseur de la Tora, un idolâtre.
La question posée par Jésus aux pharisiens présents porte donc sur la possibilité de travailler, un samedi, à la guérison de quelqu’un alors qu’une telle guérison est interdite par la Loi de Moïse. Ce qu’il va faire, … évidemment !
Où les Idolâtres ne sont pas ceux que l’on croit !
« 4 Alors précisément, ceux-ci restent silencieux. Et saisissant l’aubaine, réparant son mal, il le délie.
5 Puis il leur dit : — Supposons que le mouton ou le bœuf de l’un d’entre vous tombe dans un puits le jour du sabbat ; ne l’en remontera-t-il pas aussitôt ? 6 Et ils ne répondent pas à ce sujet. » (Lc 14)
Jésus guérit donc l’homme plein d’eaux, c’est à dire accusé d’être infidèle à la Tora. Il ne s’agit pas d’un miracle, les Évangiles n’en comportent aucun [3], mais d’une manière raccourcie de montrer que lui ne le voit pas comme idolâtre, parce que, vraisemblablement, il comprend qu’il est fécond. L’allusion à la parole de Hillel [4] ouvrant la possibilité de sauver un animal le jour même du shabbat, plonge ses adversaires dans le mutisme. Le mutisme qui qualifie justement, dans le fameux Psaume 115, les idolâtres : « Leurs idoles, elles ont une bouche et ne parlent pas… Ceux qui font les idoles finissent par leur ressembler ! ». Manière de montrer que les idolâtres sont justement des hommes religieux qui cherchaient à coincer le Nazaréen en remettant en cause sa lecture de la Tora juive. Retour à l’expéditeur, donc.
Ne pas mettre le Dieu de la Tora à toutes les sauces
« 7 Alors il dit une parabole à propos des invités, en appliquant son cœur sur la manière dont ils arrachent les places d’honneur, en leur disant : — 8 À chaque fois que tu pourrais être invité à des noces, ne va jamais occuper la première place, de peur que quelqu’un tenu en plus grande estime que toi ne survienne 9 et que, s’avançant, celui qui vous invite l’un et l’autre ne te dise : — “Laisse de la place à celui-là”.
Et tu irais alors prendre la dernière place en rougissant de honte. 10 Mais, lorsque tu es invité, lorsque tu arrives, laisse-toi tomber sur la dernière place, afin que, quand celui qui t’invite vient, il te dise : — “Mon ami, avance-toi plus haut”. Et alors tous ceux qui participent au repas vont avoir une bonne opinion de toi. 11 Car celui qui s’élève travaille à s’abaisser, et celui qui s’abaisse travaille à s’élever. » (Lc 14)
Texte difficile à cerner car, rechercher la dernière place pour finalement se voir remonter à l’invitation du Maître, c’est encore sacrément calculer ! Mais le but du texte n’est pas une recommandation de bonne tenue dans les banquets, il se tient dans la fin du passage : « Car celui qui s’élève travaille à s’abaisser, et celui qui s’abaisse travaille à s’élever. » Une manière explicite de contrecarrer ce que disait le Cantique de Anne [5] : ‘ « C’est Yahvé qui fait mourir et qui fait vivre. Il fait descendre au séjour des morts et il en fait remonter. 7 C’est Yahvé qui appauvrit et qui enrichit, C’est lui qui abaisse et qui élève. » (1Sam 2,6-7).
Ainsi, le Galiléen ne cherche-t-il pas autre chose que de montrer à ses interlocuteurs religieux qui s’affirment comme des vrais juifs, qu’il ne faut pas mettre Yahvé à toutes les sauces. Qu’il est idiot de le faire intervenir dans les affaires courantes de la vie des hommes, à chaque instant et sous n’importe quel prétexte. Ce n’est pas, pour Jésus de Nazareth, Yahvé qui fait descendre et remonter les hommes dans les situations qu’ils traversent, ce sont eux-mêmes qui, par leur attitude travaillent à s’abaisser et à s’élever. Comme s’il leur disait “Arrêtez donc de mêler Dieu à tout ! C’est vous qui vous abaissez ou vous élevez vous-mêmes avec votre comportement au milieu de vos contemporains !”
Passer “tout simplement” de la comptabilité religieuse à la Gratuité de Dieu !
« 12 Et il dit alors à celui qui l’invite : — À chaque fois que tu fais un repas du matin ou un grand dîner, ne l’annonce pas à tes obligés, pas même à tes frères, pas même à tes voisins, pas même à des gens riches, ils risquent de t’inviter à leur tour et on te rendrait ! 13 Mais, à chaque fois que tu fais une réception, appelle des mendiants, des estropiés, des boiteux, des obscurs. 14 Et tu es en marche à la manière de Dieu, parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre ; il t’est rendu dans la manière d’être du relèvement des justes. » (Lc 14)
Quelle plus belle manière pourrions-nous trouver pour dire la Générosité que Jésus demande à ses disciples de vivre ?
Vous êtes en marche à la manière de Dieu, ou Heureux comme Dieu, si vous donnez généreusement, gracieusement, uniquement pour plaire à ceux à qui vous offrez… Comme le prescriptif est ringard après cela !
Comment peut-on, dans nos Églises qui se réclament aujourd’hui du Nazaréen, minimiser encore cet appel au Don Vrai, totalement Gratuit ? Comment se fait-il que ni Marc, ni Mathieu, l’Évangile le plus cité dans nos assemblées, ait supprimé toute évocation de la Χαρις grecque ? Ce qui n’est que de nature à plaire à qui l’on offre… André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.
[1] Je reste stupéfait de ce que le choix de la lecture liturgique omette l’histoire du débat (v. 2 à 6) dont on ne citera que l’introduction (v.1), puis à passer directement au débat sur le choix des places qui a peu à voir avec le repas pris chez le pharisien. À se demander si ceux qui ont choisi les passages à lire en Assemblées en ont compris le sens !
[2] La place me manque pour développer ce passage si intéressant de Nb 5… À une autre occasion ? Ce passage se nomme habituellement “L’ordalie de la femme adultère”.
[3] J’indique cela en précisant que ce que l’on prend pour des miracles sont des récits qui n’ont pas été lus comme des midrashîm. Ainsi, par exemple, la “Résurrection du fils de la Veuve de Naïm” n’est en rien un miracle, mais le Réveil d’un fils qui a cru que la vie se limitait à la mise en œuvre d’un ensemble de commandements, comme Adam et la Femme vont l’expérimenter au Jardin d’Éden, avant de comprendre que mettre la main sur l’Arbre de la Connaissance, élaborée par d’autres pour eux ne peut mener à la vie. C’est ainsi que l’on qualifie le fils de cette veuve de « Mort, vraiment mort » (Lc 7,12 : « …On emporte un mort, vraiment mort, fils unique de sa mère veuve et une foule nombreuse s’avance avec elle… »), ce qui est la reprise textuelle de la mise en garde de Dieu à l’Adam : « Le jour de ton manger de lui (l’arbre), tu meurs, vraiment mort » (Gn 2,17). Il est regrettable que ce récit de Lc 7 ne figure pas dans ceux qui sont proposés aux assemblées dans la liturgie des dimanches.
[4] Hillel était un maître pharisien contemporain de Jésus de Nazareth, et de tendance libérale dans la pratique du judaïsme.
[5] Le Cantique de Anne (1Sam, 2,1-7), qui a servi de support à la construction du Magnificat de Marie (Magnificat dont la Mère biologique de Jésus n’a jamais entendu parler…), est le remerciement de Anne, mère de Samuel (le prophète juif qui va oindre David comme Roi d’Israël) pour la naissance inespérée de ce fils tant attendu. Fils qu’elle va consacrer au service du Temple de Silo avec le fameux prêtre Éli.