Le souffle révolutionnaire qu’a connu l’Amérique latine au XXe siècle doit beaucoup à la participation de millions de chrétiens, engagés dans les luttes politiques au nom de leur foi. Portés par la théologie de la libération, ils ont défié les régimes militaires et les oligarchies au péril de leur vie. À rebours de l’idée de la religion comme opium du peuple, le film part à la rencontre d’hommes et de femmes qui ont cru voir dans la révolution l’avènement du Royaume de Dieu, sur la terre plutôt qu’au ciel.
1959 : la Révolution cubaine ébranle le monde. Partout en Amérique latine, les peuples s’élèvent contre des siècles d’accaparement des richesses, par des régimes oligarchiques hérités de la colonisation. Mais sur le continent qui compte le plus de catholiques au monde, l’Église reste à l’écart des mouvements sociaux, quand elle n’est pas complice active des dictatures.
La théologie de la libération va rompre ce pacte historique entre Église et Pouvoir. Née à la fin des années 1960 dans le sillage du Concile Vatican II, elle est à la fois un mouvement social et une théorie pratique de la foi. Elle répond à une question simple : comment être chrétien sur un continent marqué par un degré inouï de violence et d’injustice ? Sa réflexion part des pauvres et des opprimés, considérés non plus comme objets de charité, mais comme sujets de leur propre histoire. Pour vraiment aimer son prochain, il faut changer les structures qui génèrent la misère et l’exploitation. La valeur d’un chrétien ne se juge pas à sa piété et ses prières, mais à ses actes ici-bas en faveur du Royaume de Dieu, conçu comme une société de justice et d’égalité. Le rôle de l’Église est d’accompagner le peuple dans son émancipation, à la lumière d’une lecture libératrice de la bible. Jésus y est vu comme une figure révolutionnaire, dont il faut suivre les pas.
« Quand je donne à manger aux pauvres,
on dit que je suis un Saint.
Quand je demande pourquoi les pauvres ont faim, on dit que je suis
un communiste. » Helder Camara, archevêque brésilien
Ce mouvement s’incarne d’abord par de petits groupes de laïcs: les communautés ecclésiales de base, inspirées des premières communautés chrétiennes. On les retrouve dans les mouvements ouvriers, les syndicats étudiants, les luttes pour la terre ou les droits des peuples autochtones… Elles seront aussi parfois un sas vers les mouvements de lutte armée sous les dictatures. Leur rôle dans le retour à la démocratie sera déterminant.
Si la hiérarchie de l’Église s’est souvent opposée à la théologie de la libération, une partie du clergé l’a embrassée : des prêtres, notamment jésuites ou dominicains, de nombreuses religieuses, parfois même des évêques. Elle a aussi compté sur la participation de protestants ainsi que de missionnaires ou prêtres-ouvriers européens et étasuniens.
Les régimes militaires perçoivent vite le danger d’un mouvement qui met la foi au service de la rébellion. La théologie de la libération est ciblée dès 1969 par les Etats-Unis comme un péril « plus grand encore que le parti communiste ». Dès son élection, Ronald Reagan combat ce qu’il dénonce comme une infiltration marxiste au sein l’Église.
A la suite de l’opération Condor, les dictatures instaurent un plan pour anéantir son influence et persécuter ses représentants. On comptera plus de 200 membres du clergé assassinés en Amérique latine depuis les années 1960, ainsi que des milliers de laïcs et membres des communautés ecclésiales de base. C’est plus que les martyrs chrétiens des premiers siècles. Parmi ces victimes, citons Oscar Romero, archevêque du Salvador, assassiné en 1980, Enrique Angelelli, évêque de la Rioja tué en Argentine, mais aussi deux religieuses et trois prêtres français.
La théologie de la libération subit aussi les foudres des papes Jean-Paul II et Benoît XVI, qui voient dans ce mouvement un cheval de Troie du communisme et de l’athéisme marxiste.
Bien qu’elle ne sera jamais jamais dénoncée comme hérésie, ses membres seront condamnés au silence, censurés ou interdits d’enseigner. Pour contrer son influence, les deux papes nommeront partout en Amérique latine des évêques conservateurs, s’appuyant dans cette croisade sur des mouvements réactionnaires tels que l’Opus Dei ou les Légionnaires du Christ. Une politique qui contribuera à jeter les pauvres dans les bras des églises évangéliques.
Aujourd’hui marginale au sein de l’Eglise, l’empreinte de la théologie de la libération demeure fondamentale, tant dans l’histoire politique de l’Amérique latine que sur les mouvements sociaux contemporains. Elle a été réhabilitée par le pape François. Laurette Monconduit et Jean-Marc Feytout




