Année C. 30ème Dimanche du TO, Lc 18, 9-14
Un fin connaisseur de l’âme humaine
« 9 Et il dit alors, à l’attention de ceux qui cherchent à convaincre à leur sujet qu’ils sont parfaitement honnêtes et qui ont un mépris total pour le reste des hommes : — 10 Deux hommes montent au temple pour se mettre à prier ; l’un est pharisien, et l’autre malhonnête comme un fermier d’impôts. » (Lc 18) [1]
Jésus est donc confronté à des hommes qui affichent le caractère indiscutable de leur honnêteté. Il est vrai que lorsque l’honnêteté de quelqu’un s’affiche de manière flagrante, c’est que celle-ci a besoin des béquilles de la renommée pour compenser un équilibre précaire !
Bien sûr, l’exemple de l’attitude du Pharisien qui sera pris pour la figure de celui qui se targue de sa fidélité inébranlable à la Loi de Moïse ne traduit pas une hostilité générale du Galiléen pour cette secte, secte dont il était proche par bien des aspects, hors l’absolu de la pratique des commandements. Il n’en reste pas moins que l’obéissance ostentatoire des membres de la secte pharisienne à la Loi a dû l’agacer et l’attrister devant ces hommes parfois si sûrs de leur fidélité, et quelquefois si loin de l’éveil qu’il proposait à celles et ceux qu’il rencontrait…
La caricature est donc préparée et s’appuie sur deux personnages un Pharisien d’un côté, et de l’autre un corrompu de la société de l’époque, un homme malhonnête comme un fermier d’impôts, voire un véritable publicain. Question honnêteté, entre ces deux-là il n’y a donc pas photo ! Mais avec le Nazaréen ce qui semble l’évidence… se discute bien souvent.
Le Parfait…
« 11 Le pharisien, debout jusqu’au fond de lui-même, s’attache à prier ainsi : — O Dieu ! Je te remercie de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont avides, opposés à la loi, adultères, ou même comme celui-ci, ce publicain malhonnête. 12 Moi, je jeûne deux fois la semaine, je dîme tout ce que je gagne. » (Lc 18)
Commençons donc par le dessert, nous propose Jésus. Par celui, plus exactement, qui ne voit pas ce qu’il pourrait bien avoir à se reprocher. Il paye ce qu’il doit, ou au moins ce qui correspond à la dette divine qui lui occupe l’esprit. Il pratique même l’ascèse religieuse, encore une dette à éponger, semble-t-il penser. Bref, il a tout bon.
Tellement tout bon qu’il ne faudrait quand même pas le mêler au reste des hommes qui l’entourent [2] !
Ce parfait-là ne correspond pas du tout, mais pas du tout au portrait-robot du Nazaréen qui échangeait, de plain-pied avec celles et ceux qu’il rencontrait, pour les éveiller à eux-mêmes, comme pour s’éveiller lui-même à leur contact. Mais quel portrait juste Jésus fait-il donc de l’autosatisfaction religieuse, à travers la figure de ce pharisien-là [3].
Le Rebut ?
« 13 Et celui qui est malhonnête comme un fermier d’impôts, se tenant loin, ne consent même pas à lever les yeux vers le ciel mais il se frappe la poitrine, en disant : — O Dieu, réconcilie-moi, moi qui suis un fautif ! » (Lc 18)
Eh oui, son ardoise est chargée ! Et il le sait. Il se sait pécheur, fautif, manquant, indigne, etc. Il a tout faux.
Il a tout faux mais il veut être réconcilié, raccroché à Yahvé et aux autres. Il est dans une démarche de recherche de l’autre, ou de l’Autre, du Tout Autre. Et cette recherche ne peut passer pour lui que par ceux qu’il croise. Oh, il ne va pas nous en faire un dessin, Jésus de Nazareth, il a trop d’empathie pour lui. Ce fermier d’impôts, il ressemble tellement à celles et à ceux avec qui, lui, le Maître, se sent si bien. Il fait partie de ceux qui ont faim, de ceux qui veulent une augmentation, de ceux qui ne sont pas rassasiés, qui ont encore de la place en eux-mêmes pour recevoir quelqu’un ou quelque chose de nouveau, d’incroyable, d’inouï ! Une rencontre.
Une drôle de bascule
« 14 Je vous le dis, c’est celui-ci qui redescend qui est considéré comme juste, au-dessus de celui-là, le pharisien. Car quiconque s’élève soi-même s’abaisse, alors que qui s’abaisse s’élève. » (Lc 18)
Le Maître, qui était aussi un maître du verbe, joue sur les mots avec redescendre (ce que fait le fermier d’impôts) et se tenir debout, droit dans ses bottes, gonflé comme une montgolfière (comme se voit le religieux content de lui). Pour Jésus, le juste est donc celui qui demande à être ressoudé à l’humanité dont ses (ex)actions l’ont coupé. Celui qui veut recoller aux hommes pour se trouver lui-même, et alors, y vivre la présence véritable de Yahvé. Présence qu’aucune pratique religieuse ne peut apporter si elle coupe l’humain de ses frères.
Mais pourquoi donc Jésus nous propose-t-il ce jeu de bascule entre qui cherche à s’élever et qui veut s’abaisser ? Si l’humilité est à ce point payante, ce n’en est plus !
Eh bien, je crois que c’est en référence à un passage du livre de Samuel où se trouve le cantique d’Anne, sa mère qui remercie Yahvé d’avoir répondu à son désir de maternité.
« 3 Ne parlez pas avec tant de hauteur. Que l’arrogance ne sorte pas de votre bouche car Yahvé est un Dieu qui sait tout, et par lui sont pesées toutes les actions. …/… 6 C’est Yahvé qui fait mourir et qui fait vivre, qui fait descendre au séjour des morts et qui en fait remonter. 7 C’est Yahvé qui appauvrit et qui enrichit, qui abaisse et qui élève. (1 Sam 2)
Ce texte est celui qui a servi à construire celui que nous nommons le Magnificat, excusez du peu. Il traduit la reconnaissance d’Anne devant le don de la vie qui lui est fait. Un beau texte, oui, mais un texte qui présente Yahvé comme le marionnettiste de nos existences. « Il abaisse et élève… ».
Eh bien non ! Pour le maître de Nazareth Yahvé ne tire pas les fils de nos existence, … il est à l’intérieur ! Jésus replace donc les choses à l’endroit en montrant à ses contemporains que ce sont eux-mêmes, par leur vie, par leurs attitudes (y compris religieuses), qui travaillent à naître ou à végéter. À s’élever ou à s’abaisser… Ne mettez pas Yahvé à toutes les sauces. Le machiniste, ce n’est pas lui, … c’est vous !
Ainsi ce midrash du Nazaréen n’est pas seulement un avertissement contre l’orgueil de celui qui est droit dans ses bottes, car fondé sur le Contrat avec Dieu soi-même, mais une mise en face de notre responsabilité d’auteur de notre existence.
Dieu agit, mais en nous. Hors du monde des autres hommes, comme hors de nous-mêmes, comment pourrions-nous donc le rencontrer ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible
[1] Je suis pour ma part convaincu que la parabole sur la veuve insistante (voir Golias-Hebdo N°884) et celle-ci faisaient partie des Archives du mouvement Nazaréen tant elles correspondent fidèlement à l’enseignement du Maître. André Sauge indique pour sa part qu’il en doute en notant que ces textes comportent deux hébraïsmes (voir « Enseignement de Jésus suivi du Mémoire des Chrestiens » p 78,Golias Éditions, 2024). C’est un fait, mais des hébraïsmes peuvent fort bien avoir été ajoutés au texte initial par un lettré non hellénophone lors de l’insertion de ce passage dans Luc. C’est d’ailleurs ce que cet auteur retient en commentant le verset 15 qui suit le passage que je commente ici (Note 150, pp 78-79).
[2] Les femmes ne sont pas prises en compte par les maîtres pharisiens de cette époque-là ; ils n’avaient pas de temps à perdre pour cela, alors pour ce qui aurait été de les enseigner… !
[3] Il est évident que Jésus a dû rencontrer, aussi, des pharisiens pieux, ouverts aux autres et en recherche d’un éveil à la Présence de Yahvé dans leur vie ! L’exemple pris ici est une caricature, une mise en garde qui vaut pour les croyants de tous temps.