Année C. 31ème Dimanche du TO, Mc 15, 33-34, 37-39. 16, 1-6
Son, ultime interrogation ?
33 La sixième heure étant venue, la ténèbre est venue à naître sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure. 34 Et à la neuvième heure, Jésus s’est écrié d’une voix forte : — Èli, Èli, lama zaphthanèï ! Ce qui signifie : Mon Dieu, mon Dieu, de quoi m’as-tu fait reproche ? [1]
Jésus a été attaché [2] au bois de la croix vers 9h ce qui pose question sur le calendrier de sa dernière journée : Arrestation dans la nuit, -Garde du prévenu jusqu’au petit matin – Comparution devant quelques élites puis devant quelques membres triés sur le volet du Sanhédrin – Trajet vers Pilate et comparution devant le magistrat romain – Envoi à Hérode – Retour à Pilate – Trajet vers le Golgotha – Crucifixion à 9 heures ! Ce qui semble beaucoup trop dans un délai si court et confirme le caractère très sommaire de ces comparutions et jugements devant les élites juives et le magistrat romains. En réalité, Jésus a été liquidé, le plus sommairement, rapidement, et discrètement qu’il était possible.
Ses disciples ont fui dès son arrestation, et seules quelques femmes regardaient de loin ce qui se passait [3]. Les dialogues cités sont peut-être fidèles au Maître, mais certainement inventés par des auteurs absents du lieu du supplice.
Dont cette question mise dans la bouche du Nazaréen, citant (de travers) le Ps 22, 2 « Mon Dieu, … pourquoi tu m’abandonnes ? ». Marc mentionne cette parole en la transformant avec : « Mon Dieu… de quoi me fais-tu reproche ? » [4] . Plus grave et plus caractéristique, les manuscrits plus tardifs, sur lesquels les traductions courantes sont basées modifient à nouveau le texte initial avec « Lamah Shavartâni » ce qui signifie « pourquoi m’as-tu sacrifié ? » [5] Un comble pour un Maître qui est mort de son opposition aux sacrifices, au sacrificiel et aux sacrificateurs ! Il est vrai que tout ceci est d’une importance relative, car les suppliciés mouraient d’asphyxie sur la croix. La mort rapide de Jésus indique de plus la fragilité de son état physique à ce moment-là. Sa possibilité de discourir à partir des psaumes est donc problématique…
Le dernier moment
37 Alors Jésus, ayant laissé entendre une voix forte, expira. 38 Et le rideau du Naos s’est déchiré en deux parties, depuis le haut jusqu’en bas. 39 Alors le centurion qui se tenait là, voyant comment il avait crié et expiré, s’est exclamé : — Assurément, cet homme était le Fils de Dieu !
Laissons donc « la voix forte » aux lecteurs pressés… Marc utilise les conditions météorologiques du moment (un orage assez violent qui déchire le rideau du temple), l’orage qui assombrit la scène du Golgotha comme le précisent les Archives dans Luc (Lc 23,45), pour nous faire entendre que c’est la voix forte de Jésus qui fend le rideau ! Il est vrai qu’il n’a eu besoin que d’inverser l’ordre de deux phrases pour réaliser sa prouesse [6]. En clair, il prend ses lecteurs et ses auditeurs romains pour des simples, voire des imbéciles…
Marc, qui a une tendance marquée pour l’imaginaire, va même faire du centurion de service celui qui reconnaît en Jésus de Nazareth « Le fils de Dieu. » Plus vraisemblablement, on rappellera le texte des Archives cité en Lc 23,47 : « Véritablement, il était innocent, cet homme-là ! », autrement plus plausible. Ce planton n’est évidemment pas un exégète des textes d’un judaïsme que, comme tout romain, il devait avoir bien du mal à comprendre, si tant est qu’il l’ait cherché… Non, ce soldat affirme simplement que, dans sa façon de mourir, le Nazaréen montre à qui veut bien le voir qu’il est innocent du crime de prétention à la royauté que le titulus [7] lui impute. Qu’il est innocent. Qu’il a été jugé à tort coupable d’un crime qui ne lui correspond en rien. Qu’il y a erreur !
L’adolescent qui envoie les femmes annoncer aux disciples
6 Et le messager leur parle : — Ne soyez pas épouvantées ! Vous cherchez à vous trouver en présence de Jésus, celui qui a été mis sur le bois ; il a été réveillé, il n’est pas ici. Voyez ici, son lieu, là où ils l’ont mis.
7 Mais allez dire à ses disciples et à Pétros : “Voyez ! Il vous pousse devant, vers la Galilée. C’est là que vous me verrez, comme je vous le dis une fois pour toutes”.
Pour un sémite, l’adolescent qui se trouve être le messager que les femmes rencontrent au mémorial [8] est quelqu’un qui diffuse, qui disperse [9], qui répand à tous vents, dirions-nous. Pour Simon, dont le récit en hébreu [10] est une des sources de Marc, il y a quelque chose qui est à garder, à répandre à faire connaître.
Il faut donc aller parler de cette révélation (le sens de Galilée en hébreu) qu’a été pour eux la vie et l’enseignement de Jésus de Nazareth. C’est dans la mémoire de ceux-ci que les disciples de toutes les époques pourront le retrouver et vivre de lui.
C’est aussi ce mémorial que les auteurs des Évangiles s’attachent à construire pour que les lecteurs y retrouvent Jésus vivant et présent auprès d’eux.
Un envoi raté !
8 Et, étant ressorties, elles se sont enfuies du mémorial. En effet la terreur et l’égarement les tenaient. Et elles n’ont rien dit à personne tant elles étaient épouvantées.
Je trouve assez malhonnête, n’ayons pas peur des mots, le choix d’arrêter la lecture de cet Évangile avant le dernier verset de celui-ci [11]. Il a dû, lui aussi, gêner les concepteurs du calendrier liturgique…
Oui, l’Évangile dit de Marc se termine sur ce fameux verset 16,8 qui nous dit le refus des femmes venues au mémorial de partir annoncer aux disciples qu’une révélation les attend. Un Évangile qui se clôt sur la terreur des femmes les plus fidèles à Jésus, terreur qui les fait s’enfermer et refuser de révéler ce qui vient de leur être annoncé, cela ne fait pas bon genre !
Et si ces femmes-là, qui sont toujours dans la Bible l’image de groupes humains ou de peuples, figuraient prostrées dans le récit de Marc pour nous montrer justement que la diffusion des Paroles et des Actes du Maître de Nazareth allait exiger un travail d’une ampleur et d’une durée inimaginables au départ.
Pour redire aussi la volonté du judaïsme orthodoxe (associé aux autorités de l’empire) d’en éradiquer jusqu’à la dernière trace ? [12]
Un ratage du départ qui rappelle la mission des disciples du début comme de ceux d’aujourd’hui, non ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.
[1] Transcription du texte grec du Codex de Bèze (copie du 5 ou 6ème siècle d’un manuscrit datant ou antérieur à 130- soit quasiment contemporain de l’écriture même des Évangiles (95-115), réalisée par mes soins. Les manuscrits utilisés classiquement pour les traductions datent de la fin du 4ème siècle au moins.
[2] Il a certainement été attaché à la traverse, et non pas cloué comme on le croit souvent. C’est ainsi que l’on devait procéder pour les exécutions rapides (entre 9 à 15h ici, alors que le supplice durait souvent une semaine). Les mentions des clous, qui permettront celle du sang nécessaire à tout sacrifice ont été ajoutées ensuite, après la fin des années 80 dans l’Évangile de Loukas et dans des passages tardifs de Jean (Jn 20,25) ou attribués à Paul de façon abusive (Col 1,20 et 2,14).
[3] Comme le dit Marc lui-même (Mc 15,40) : « Il y avait alors des femmes qui regardaient de loin, parmi lesquelles… ». Verset qui n’est curieusement pas retenu pour la lecture de ce dimanche. Il devait gêner…
[4] Le verbe grec cité dans le texte du Codex de Bèze (dont la source est antérieure à 130), ονειδιζω signifie blâmer, reprocher quelque chose à quelqu’un et non abandonner.
[5] Un indice, encore, de l’influence des prêtres sadocites (esséniens) sur les Assemblées délibératives qu’ils transforment à la fin des années 80 en Églises assujetties à l’autorité d’un épiscope et ancrées sur une conception sacrificielle de la mort de Jésus.
[6] Curieusement, ce sont les grands manuscrits tardifs de Loukas et non ici le Codex de Bèze qui mentionnent les choses dans leur ordre vraisemblable. L’orage violent – le rideau qui se déchire – Jésus qui expire.
[7] Le titulus est le panneau sur lequel était inscrit l’accusation pour laquelle le prévenu est supplicié. Ici, il s’agit d’une prétention à la royauté sur Israël (Jésus de Nazareth – qui se prétend – Roi des Juifs), ce que Rome n’aurait su tolérer.
[8] Parler de mémorial et non pas de tombeau n’est pas sans importance. Les évangélistes montrent ainsi qu’un mémorial est là. Quelque chose qui fait mémoire, qui empêche ici, que l’enseignement de Jésus ne se perde. En grec le mot mémorial, comme en français, est bâti sur la mémoire, le fait de rappeler quelque chose, de la faire vivre en soi.
[9] Na’ar, l’adolescent en hébreu, est construit sur le verbe secouer, secouer pour diffuser, disperser, répandre… Rendu ici en grec par le mot qui lui correspond dans la Septante.
[10] Le Récit de Simon a été dicté, nous dit Papias, dans la langue des hébreux (hébreu ou araméen, langues cousines) à un scribe nommé Jean et surnommé Marc. D’où le choix de ce pseudonyme pour l’auteur de l’Évangile éponyme.
[11] Les exégètes sont assez unanimes pour considérer qu’initialement l’Évangile dit de Marc se terminait à Mc 16,8. Sans mention, donc, de la résurrection. Cela a été corrigé plus tard en ajoutant les versets suivants, repris pour une bonne part dans les autres Évangiles. Cela se nomme une “harmonisation” !
[12] Comme le montre André Sauge de manière très argumentée, il semble bien que Gamaliel II ait recherché auprès des autorités romaines (Domitien notamment), les appuis nécessaires pour éradiquer la secte des Disciples de Jésus de Nazareth. Flavius Josèphe y a contribué de façon importante jusqu’au début du 2ème siècle. Voir sur le site d’A Sauge (histor.ch), « Flavius Josèphe, dénégateur de l’histoire des Nazaréens ».