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Jésus et « le Bon Larron »

Année C. 34ème Dimanche du TO, Lc 23,35-43

Un texte pourtant fiable, sur « presque » toute sa longueur

La relation de l’arrestation, de la condamnation et du supplice de Jésus dans Luc est la seule des Évangiles qui permette de reconstituer clairement ses deux dernières journées à Jérusalem. [1] Ignace et ses collaborateurs ont cependant inséré dans la narration du supplice des scènes qui ne peuvent avoir été reconstituées qu’à partir des écritures juives, pour la bonne raison que… pas un de ses disciples n’était présent [2]. Le dialogue de Jésus avec le Bon Larron est une de ces scènes.


Rappelons simplement que le récit qui précède détaillait la méticulosité avec laquelle les autorités du temple avaient cherché à éliminer Jésus de Nazareth le plus rapidement possible et à l’abri des foules dont elles craignaient la ferveur qu’elles lui manifestaient.

La présence invraisemblable de la foule sur le lieu du supplice

« 35. Et il s’était arrêté, le peuple, figé à regarder. Alors que leurs chefs ricanent en disant : – Tu sauves les autres de la mort ! Sauve-toi toi-même, dans le cas où tu es le fils de Dieu, le Messie, l’Élu !


36. Alors les soldats aussi se jouent de lui, s’approchant et lui présentant du vinaigre, en disant : – Réjouis-toi, Ô roi des juifs ! Ils le couronnent même d’une couronne d’épines.

38. Il y a en effet, au-dessus de lui, cette inscription en caractères grecs, romains et hébraïques : – “Le roi des Juifs, c’est celui-là”. » (Lc 23)


Cette exécution de Jésus, que l’on devrait plutôt qualifier de liquidation, s’est déroulée à l’abri des foules. La présence des notables sur le lieu du supplice est invraisemblable, tant elle aurait conféré au condamné une stature qu’on a voulu lui refuser. Le récit s’est donc inspiré d’un Psaume, le PS 22, qui évoque dans les écritures juives le malheur d’un homme délaissé de tous et supplicié pour sa fidélité à Yahvé. Les premiers disciples ont donc estimé, certainement à juste titre, que le texte de ce Psaume convenait en vérité pour évoquer la situation de Jésus de Nazareth, assassiné par les autorités du temple pour les mêmes raisons.


Le passage a donc été repris :

« Tous ceux qui me voient se moquent de moi, ils grimacent des lèvres, hochent la tête : Il s’en est remis à Yahvé, qu’il le délivre donc, qu’il le sauve puisqu’il l’aime ! » (Ps 22,8-9). Et plus loin : « Tous me regardent, ils m’observent, ils partagent mes vêtements… » Ps 22,18-19)


Il ne s’agit donc pas de relater ce qui s’est effectivement passé ou ce qui s’est effectivement dit, personne n’étant là pour le rapporter, mais de faire comprendre la situation que Jésus a vraiment vécue.


Ces emprunts se contredisent entre les divers Évangiles. Certains montrent ainsi Jésus qui boit le vinaigre des soldats, d’autres où cette offre lui est faite alors qu’il ne peut plus boire[3]. Seule la mention du titulus, le panneau qui mentionne le motif du supplice est historique. D’autant plus historique que ce panneau couronnait… toutes les exécutions conduites par Rome.


Mais le texte en 3 langues figurant sur le titulus anticipe sur le devenir du mouvement, dont les disciples vont rapidement s’adresser à tous les peuples de l’Empire ; elle est peu vraisemblable pour une exécution réalisée en catimini.

Jésus et les scélérats

« 39. L’un des scélérats le diffame. 40. Répondant, l’autre le rabroue en disant : — Tu n’as pas peur de Dieu, toi qui subis la même condamnation ? 41. Pour nous, c’est de manière juste ; en effet nous prenons en retour ce que méritent nos actes poussés au bout alors que celui-ci, de mal, il n’a rien poussé jusqu’au bout.


42. Et s’étant tourné vers le rabbi, il lui dit : — Souviens-toi de moi, au jour de ta venue.

43. Jésus répond alors, en disant à celui qui est châtié : — Courage ! Aujourd’hui tu vas être avec moi dans le paradis ! [4]» (Lc 23)


Si deux autres condamnés ont été amenés au supplice avec Jésus, certainement pour banaliser son exécution au cas où des gens l’auraient vue malgré les précautions prises, ce que nous disent les Évangiles c’est que ceux-ci l’injuriaient. C’est trop peu. Les rédacteurs vont donc remplir les vides et construire une conversation entre ces deux malfrats et un condamné assez fragile pour avoir dû le dispenser de porter la traverse de la croix et présentement en train de s’étouffer avant d’expirer.


Ce dialogue suppose en effet la prise de conscience de la résurrection de Jésus, ce que “le dit Bon Larron” va nommer « sa venue ». Or la résurrection de Jésus n’a pu être comprise par les disciples (et à fortiori par les exclus de la société civile de l’époque, tel ce condamné) qu’après au moins la fête des tentes de l’automne 30, lorsque Simon avec les autres disciples monteront à Jérusalem témoigner de ce que Jésus, sa personne et son enseignement, sont toujours vivants en eux, et pour de bon.


De plus la mention du paradis trahit l’ajout tardif du passage. Dans l’Évangile dit de Luc le Règne de Dieu n’a rien à voir avec un paradis. Il précise au contraire, notamment dans la rencontre de Jésus avec Zachée [5], que le Règne de Dieu est à construire ici, là où les hommes vivent en nouant des relations entre eux qui soient marqués par la Générosité et la Gratuité, et non plus par l’application d’un Contrat, fût-il un contrat d’assistance mutuelle entre proches.


Le paradis est une notion perse étrangère aux récits bibliques. Sa reprise est postérieure à la mise en place des Églises, après la fin des années 80. Elle est, me semble-t-il, liée au besoin de répondre à la demande des foules de l’Empire qui réclamaient un Sauveur. Sauveur qui pour elles ne pouvait être qu’un dieu [6], un dieu au nom duquel on pourrait faire aux foules les promesses d’un monde parfait. Et à venir !


Faire parler Jésus de paradis, au seuil de sa mort physique, est une fiction qui va permettre aux prêtres qui reprennent les Églises en main de faciliter le retour à un contrat (ou à une alliance, ce qui est strictement la même chose) : vous voulez être sauvés ? Soit. En voici donc les conditions, notez bien…


Une curieuse répétition de la mise sous tutelle des consciences du peuple d’Israël par l’Alliance entre Dieu et son peuple [7], délibérément mis ainsi sous la tutelle des sacrificateurs.


Décidément les Églises ont du travail devant elles pour revenir à l’enseignement du Nazaréen pour lequel :

« 16. La loi et les prophètes parlent au nom de Dieu jusqu’à Jean (le Baptiste) ; depuis lors, le Règne de Dieu s’annonce comme déjà présent, et n’importe qui peut s’attacher à en forcer le passage pour lui. » (Lc 16)

Aurons-nous l’audace d’y revenir ? C’est la question même de notre fidélité à l’homme de Nazareth qui est en jeu. André Scheer



[1] Voir « De Jésus de Nazareth à la fondation du christianisme », André Sauge, Golias-Éditions, 2024, pp 171-192 pour comprendre le déroulement de l’arrestation et pp 193-213 pour celui de la comparution devant Pilate et l’exécution.

[2] Notamment le discours de Jésus aux femmes de Jérusalem (Lc 23, 27-31), la stupeur des foules après l’exécution (Lc 23,48), et très vraisemblablement la comparution devant Hérode (Lc 23, 6-12) dont on peut se demander comment elle aurait pu avoir lieu dans un délai si court. Entre le milieu de la nuit et 9h le lendemain matin, on aurait eu : 1. L’arrestation 2. La garde et les sévices de la troupe 3. La recherche et la convocation de quelques membres du Sanhédrin 4. La comparution devant un Sanhédrin réduit 5. L’amenée du prévenu devant Pilate 6. Le renvoi à Hérode 7. La comparution devant Hérode Antipater 8. La marche vers le Golgotha 9. La crucifixion proprement dite. Cela fait beaucoup et très (trop) vite… En 9 heures à peine !

[3] Dans Matthieu et Marc on lui donne à boire au moment où il expire, dans Luc dès la mise en croix, dans Jean il dit avoir soif et boit, etc.

[4] Seule mention du Paradis (le Pardès est une notion perse et non juive) dans les Évangiles. Le Jardin d’Eden, souvent pris pour un Pardès, est sciemment construit pour s’en distinguer ; il contient un arbre dont les fruits peuvent conduire à la mort, un serpent qui nous emmène sur le même chemin, etc. On est donc bien loin d’un lieu paradisiaque dans lequel il n’y aurait rien de mauvais, comme les Jardins des Rois Perses !

[5] Voir Lc 19 pour Zachée et Lc 6, 27-36 pour la manière de vivre ce Règne, ainsi que Lc 16,13 pour ce qui concerne l’impossibilité pour l’homme de servir à la fois Dieu et un Contrat (nommé Mammôn dans le texte grec).

[6] D’où la transformation de Jésus de Nazareth en Messie (ou Christ) puis assez rapidement en une personne divine. Ce qui aurait fait tousser l’intéressé…

[7] Je crois que Baruch Spinoza considérait déjà le Judaïsme prescriptif comme fondé par Esdras lui-même.

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