Ma position concernant les miracles spectaculaires attribués à la foi chrétienne est claire : je n’y crois pas. Je pourrais dire, comme le médecin Pierre Mauriac, frère de l’écrivain François, que je suis chrétien « non pas à cause des miracles, mais malgré les miracles ».
Est-ce à dire que je rejette toutes formes de miracles? Non. J’adhère plutôt à la conception que s’en faisait le pape François. Dans Cher pape François (Mame/Fidélité/Novalis, 2017), le beau livre dans lequel il répondait à des questions d’enfants du monde entier, le regretté pape argentin explique son point de vue à un petit Péruvien de 9 ans qui lui demande pourquoi il y a moins de miracles aujourd’hui.
« Il y a des miracles aujourd’hui, écrit François. Il y en a tous les jours, et en grand nombre. » Ah bon ? Lesquels ? Ce sont, dit François, ces gens qui souffrent et qui gardent la foi, qui restent fidèles à Jésus. Il évoque, en passant, en une phrase, « des guérisons », mais il met l’accent surtout sur autre chose, c’est-à-dire « le miracle de la vie et le miracle des bonnes œuvres qui changent le cœur des gens ».
Pour être bien clair, il insiste : « J’ai fait l’expérience de beaucoup de miracles. Non, ils ne sont pas spectaculaires. Je n’ai jamais vu les morts revenir à la vie. Mais j’ai vu beaucoup de miracles quotidiens dans ma vie. » Ce sont ceux auxquels je crois, moi aussi.
Zola à Lourdes
L’écrivain français Didier van Cauwelaert, lui, ne s’en contente pas. Dans L’insolence des miracles, paru en 2023 et réédité en poche cette année (J’ai lu, 288 pages), il raconte avec délectation une foule de miracles attribuables à la foi catholique tous plus spectaculaires les uns que les autres, tout en déplorant que l’Église soit trop frileuse en la matière. « Le meilleur moyen d’explorer ce qui nous dépasse, écrit-il, n’est-il pas de réconcilier sans relâche l’esprit critique et la faculté d’émerveillement ? »
Si la seconde est bien au rendez-vous chez l’écrivain, le premier, lui, se fait plus rare. Le livre n’oublie pas les incontournables du genre et consacre de bonnes pages à la saga du Linceul de Turin et aux guérisons de Lourdes. On n’est pas obligé d’y croire, mais on doit reconnaître que ces récits sont captivants et bousculent nos convictions rationalistes.
Zola, qui n’y croyait pas, s’extasiait malgré tout devant l’esprit de Lourdes, qui lui a inspiré un roman en 1894. « Le spectacle des malades devant la grotte, le bruit de toutes ces prières, l’écho de toutes ces plaintes m’ont littéralement sauté à la gorge, confiait-il au journal Univers en 1892. Je trouve cela supérieurement beau. Donner du courage, faire tomber un rayon d’espérance… N’y aurait-il que cela, Lourdes serait un grand bienfait. »
Ce regard est aussi le mien. Didier van Cauwelaert, lui, va plus loin. Lors de son pèlerinage à Lourdes, raconte-t-il, Zola a rencontré deux femmes qui lui inspireront ses personnages principaux. Les deux, tuberculeuses, seront guéries. Zola, pourtant, ne bronchera pas et continuera de rejeter la superstition. Mauvaise foi, conclut Didier van Cauwelaert.
Le problème de l’arbitraire
Ce dernier sait bien, pourtant, que, devant ces guérisons arbitraires, des questions fondamentales surgissent. Elles seraient attribuables à la volonté de Dieu ?
« Quand on entend cette réponse, note l’écrivain, on ne peut que réagir par un cri du cœur : pourquoi guérir cette personne et pas celle-là ? Était-elle plus chrétienne, plus méritante, plus utile, meilleure communicante, ou est-ce tombé sur elle par hasard, façon Roue de la Fortune ? » Or, s’il pose la question, la plus importante de toutes, à mon avis, dans ce dossier, Didier van Cauwelaert ne lui donne jamais de réponse satisfaisante.
Il le faudrait, pourtant, puisque c’est là que ça achoppe. Des milliers de personnes prient chaque jour avec ferveur pour la guérison de leur enfant ou d’une personne aimée, et rien ne se passe. Bien des Juifs innocents qui mouraient dans les chambres à gaz imploraient Dieu de les sauver et n’ont recueilli que son silence. Tout à coup, un quidam est miraculeusement guéri à Lourdes ou ailleurs et il faudrait croire à l’intervention divine? Non merci.
Je ne peux croire à ce Dieu arbitraire. Un miracle qui n’a pas de sens salvateur pour tous n’est pas digne de Dieu. La croyance en la résurrection — un profond mystère qui est d’abord un aiguillon de la pensée — passe le test de la valeur universelle. Tous, en effet, y sont appelés. La guérison miraculeuse de celui-ci, mais l’abandon à ses souffrances de celle-là, tout aussi fervente, y échoue.
Les mystiques et le sceptique
Van Cauwelaert pousse le bouchon encore plus loin, si c’est possible, en faisant le portrait complaisant de quelques personnages hauts en couleur qui ont multiplié les exploits paranormaux. La religieuse augustine française Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951) a été décorée par Charles de Gaulle pour l’aide qu’elle a apportée aux résistants pendant la Deuxième Guerre mondiale. C’est à son honneur, évidemment, et un tel courage relève, pour moi, du miracle, tel que conçu par le pape François.
Ce qui intéresse surtout l’écrivain, toutefois, c’est le reste. La religieuse, en effet, porte littéralement les stigmates de la Passion, pratique la xénoglossie — elle parle des langues qu’elle ignore — et même, tenez-vous bien, la bilocation, c’est-à-dire qu’elle peut se trouver dans plusieurs endroits en même temps. Arrêtée par la Gestapo en 1943, elle se serait évadée de prison en se dématérialisant. Et il faudrait croire ça ?
Le père Agostino Gemelli, éminent neuropsychologue et alors président de l’Académie pontificale des sciences, s’y refusait, en accusant la dame « de s’automutiler pour faire parler d’elle et d’entretenir, par ses prétendues bilocations, l’illuminisme, cette « perversion de l’esprit qui transforme la ferveur religieuse en addiction aux phénomènes paranormaux » ».
Van Cauwelaert dénonce « ce garde-chiourme rationaliste » qui n’aurait pas compris que le but des exploits de la religieuse était de sauver des vies. Par la bilocation, vraiment? Une chance qu’il y a d’autres méthodes, sinon les résistants seraient tous morts.
Ce Gemelli, d’ailleurs, qui est la tête de Turc de l’écrivain, s’impose comme le héros inattendu de ce livre et son attitude nous rassure un peu sur le sain scepticisme de l’Église devant les excentricités miraculeuses. On le retrouve dans le dossier du Padre Pio (1887-1968), ce prêtre italien déclaré saint par l’Église en 2002. Portant lui aussi les plaies de la Passion aux mains et aux pieds et ressuscitant des morts, le prêtre apparaît même, dans le ciel, à des pilotes anglais pour les exhorter à ne pas bombarder son village d’origine pendant la Deuxième Guerre mondiale. « Tous les villages de la région furent touchés par les bombes, sauf celui où était né Padre Pio. Ce miracle un peu trop « personnalisé » fut versé dans le dossier que l’Église instruisit contre lui », se contente de noter Didier van Cauwelaert.
Un saint qui protège son village, mais laisse les villages voisins sous les bombes ? Ça me déçoit plus que ça m’impressionne. Gemelli, justement, dénonçait ces « chimères du surnaturel ». S’il n’avait pas été antisémite avant la guerre, ce prêtre scientifique aurait mérité une statue.
Un freak show
On rencontre aussi, dans ce livre, Julia Youn (née en 1947), une Coréenne qui transforme les hosties en pièces de viande sanguinolentes ; Natuzza Evolo, une Italienne analphabète, morte en 2009, qui pratique la bilocation et l’hémographie, c’est-à-dire qu’elle « saigne du texte » religieux ; ou encore une hostie qui lévite, à Lourdes, en 1999 et une autre qui palpite comme un cœur vivant en Argentine en 1996.
Ma question est simple : qu’apporte donc de positif ou de signifiant à la foi adulte un tel freak show ? Ma réponse : rien, sinon du bruit régressif.
Le livre de Didier van Cauwelaert est enlevé et senti. On le lit comme on lit un passionnant et décoiffant thriller ou un inventif récit de fiction. Pour avoir un éclairage plus juste sur les vertus de la foi, cependant, mieux vaut retenir le message du pape François.
Dans Des pauvres au pape, du pape au monde (Seuil, 2022), ce dernier confiait n’avoir jamais vu Dieu en songe et ne pas entendre de voix célestes. Dieu parle, insistait-il, mais au cœur. Et il peut même, en bilocation, me parler et te parler à toi, ami lecteur, en même temps. C’est peut-être ça, un vrai miracle. Louis Cornelier – en partenariat avec présence-info (source : https://presence-info.ca/article/idees/chronique-litteraire/le-sens-des-miracles/)




