Année A. 1er Dimanche de l’Avent, Mt 24, 37-44
Surtout, ne changeons pas d’introduction !
Chaque année liturgique démarre avec un texte de menaces, ce qui évidemment ne va pas manquer à celle qui est patronnée par Matthieu et dans laquelle nous entrons aujourd’hui.
Je voudrais simplement commencer le premier billet de cette année en citant le court passage de Luc : « 20… Le Règne de Dieu ne vient pas à la suite d’une recherche. 21 Et l’on ne va pas dire : “Vois, il est ici !” ou “Vois il est là !”, n’y croyez pas non plus. Car voici : le Règne de Dieu est au milieu de vous ! » (Lc 17). Au milieu de vous signifie ici (en grec comme en hébreu) soit à l’intérieur de vous, soit au milieu du groupe que vous formez, parmi vous. Il s’agit donc d’une affirmation catégorique du Nazaréen sur l’actualité de la présence de Dieu dans et au milieu des hommes décidés à vivre ensemble de relations de Gratuité et de Générosité. Rien à attendre que nous n’ayons à faire, ici où nous vivons [1]. Point.
Un ajout d’Ignace incompatible avec l’enseignement de Jésus de Nazareth
L’utilisation de la menace n’a jamais fait partie d’aucun dialogue du Maître de Nazareth avec les gens qu’ils rencontrait. De plain-pied, il parlait avec ses interlocuteurs qu’il travaillait à éveiller. Voire à s’éveiller lui-même à leur contact (Zachée).
Cet ajout aux textes des Archives est donc certainement un outil pour les dirigeants des premières Églises (comme pour celles d’aujourd’hui ?) afin de conduire avec plus d’efficacité le troupeau de moutons que l’on voudrait parfois nous voir devenir ; une menace, ça calme. Enfin ceux dont la vitalité n’aurait pas encore été libérée par l’enseignement du Galiléen…
Un mythe mal compris
Nous allons voir que les prêtres sadocites qui mettent en forme les Évangiles [2] le font à partir d’un mythe mal compris.
« — 37 En effet, exactement de la même manière qu’aux jours de Noé, ainsi sera la présence [3] même du fils de l’homme. 38 De la même manière qu’ils étaient en ces jours lointains, ceux d’avant le déluge, occupés à manger, boire, se marier et donner en mariage, jusqu’au jour où Noé est entré dans la caisse [4], 39 et ils n’ont pas compris, jusqu’à ce que le déluge soit venu et qu’il les enlève tous. Il en sera ainsi de la présence du fils de l’homme. » (Mt 24)
En effet, le mythe mésopotamien utilisait les risques d’inondations des marais d’entre les deux fleuves pour en faire la conséquence des désobéissances des hommes aux dieux de l’époque. Et utilisait ce pouvoir des menaces divines pour appeler les hommes à rester dans les espaces qui leur avaient été affectés par les puissants – intermédiaires évidents des dieux !
La Bible va reprendre ce mythe pour le dynamiter. [5] En soulignant que le monde peut se détruire tout seul, sans intervention divine aucune, avec le simple règne de la violence : «11 Le pays se pourrit devant Dieu, le pays se remplit de violence. 12 Dieu regarde le pays, et voici, il pourrit ; car toute chair pourrit son chemin sur le pays. » (Gn 6). Le récit biblique va reprendre le mythe pour insister sur l’appel à tout être humain à devenir l’un des fils du juste, Noé. C’est à dire quelqu’un de véritablement juste, proche de ceux qui l’entourent [6].
En juxtaposant donc ce mythe, façon assyrienne, avec la présence du fils de l’homme que l’on transforme en personnage céleste qui viendrait remettre les comptes en ordre parmi les humains à l’issue des temps, les auteurs trahissent le message biblique comme l’enseignement du Maître de Nazareth lui-même. Le Seigneur va manifester sa présence à ceux qui seront éveillés lors de son passage [7], gare si vous vous êtes assoupis !
Une terreur aléatoire ?
« 40 Alors, deux hommes seront au champ, l’un est invité et l’autre laissé. 41 Deux (femmes seront) à moudre à la meule, l’une est invitée et l’autre laissée. Deux (hommes seront) sur un lit unique, l’un est invité et l’autre laissé.
42 Soyez donc éveillés, puisque vous n’avez pas dans l’esprit quel jour votre Seigneur se met à s’avancer. » (Mt 24)
Les deux hommes au champ, Caïn [8], l’adorateur de Yahvé qui pense ainsi bénéficier des faveurs de la divinité face à son frère Abel, l’idolâtre, qu’il va tuer, ne peut que rester dans les faveurs de ce Dieu puisqu’il le sert… Ce qui sera démenti par Yahvé lui-même.
Les deux sur le lit, sont peut-être les jumeaux de Rébecca : Ésaü et Jacob. Avec un aîné que l’on reconnaît immédiatement comme apte à reprendre la direction du clan… et c’est pourtant Jacob, le tordu, qui en aura la charge.
Les femmes (toujours figures de groupes humains) qui “sont à moudre à la meule”… la Manne [9]. Nourriture trouvée dans la longueur des jours, nourriture qui se renouvelle chaque jour et dont il s’agir de se nourrir pour naître.
Trois exemples qui soulignent que naître ne va pas de soi. Ainsi, pour l’humain naître à soi-même n’est pas un droit, mais simplement une chance, une possibilité. Un travail aurait dit Marcel Légaut !
Aussi juxtaposer ces exemples avec la présence d’un Seigneur qui apparaît par surprise et que l’on peut rater si l’on n’est pas éveillé à ce moment-là, me semble proche de la supercherie.
Le Seigneur dans le rôle du voleur ?
« 43 Alors, comprenez bien que, si le maître de la maison avait eu à l’esprit à quelle veille de la nuit le voleur s’avance, il serait donc resté éveillé et n’aurait pas laissé percer sa maison. 44 C’est pourquoi, vous aussi, montrez-vous résolus car, c’est au moment où vous n’y pensez pas que le fils de l’homme s’avance. » (Mt 24)
Présenter comme un personnage céleste celui qui ne parlait de lui que comme fils d’homme, Ben-Adam, c’est à dire un type, quelqu’un, quelqu’un comme tous les humains, un quidam, ne peut pas ne pas nous scandaliser, non ? L’affubler de la figure du voleur qui passe à l’improviste, voir si ça sommeille dans les chaumières n’est rien de moins que scandaleux pour un disciple de Jésus de Nazareth. C’est d’ailleurs ce que fera un prêtre des premières Églises en empruntant sans le dire la signature de Paul, dans l’Épître aux Thessaloniciens : « 2 Car vous savez bien que le jour du Seigneur va venir comme un voleur dans la nuit. » (1 Th 5).
La volonté d’avoir des disciples « résolus » devait-elle amener les premiers dirigeants des Églises à de telles mises en scène d’une venue que Jésus lui-même n’a jamais évoquée ? Les chrétiens d’aujourd’hui ne devraient-ils pas révoquer cette mise en scène ?
Cette venue n’est-elle pas d’abord, pour la vie qui nous concerne maintenant, celle de sa personne et de son enseignement en nous-mêmes ? Cette venue que l’on nomme Résurrection ou Réveil, ou Relèvement ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible
[1] La position claire de Jésus de Nazareth pour ce qui concerne le temps que les hommes vivent ici ne préjuge en rien de ce que nous pourrons connaître après la mort… Vie en Dieu dont nous ne pouvons nous faire aucune image…
[2] Dans l’entourage d’Ignace d’Antioche très certainement, entre 90 et 115.
[3]Parousia (qui a donné plus tard dans la littérature chrétienne Parousie) signifie simplement l’“être à côté”, autrement dit la présence plutôt que la venue. Encore moins la venue à la fin des temps.
[4] Tébah signifie bien la caisse ou la boîte (utilisée aussi dans le récit de la naissance de Moïse – Ex 2,3). Souvent rendu par Arche.
[5] Voir Golias Magazine N°219 et l’article sur le Déluge.
[6] En hébreu juste (Tsaddiq) est construit sur Tsed, le côté ; d’où, comme en français à côté de… La justice n’a donc rien à voir avec le plateau d’une balance.
[7] Texte mal lu mais trop souvent utilisé par les sectes de tout poil.
[8] Caïn est en hébreu celui qui a été acquis. Il représente l’homme d’Israël, ce peuple que Yahvé s’est acquis. Abel, dont le nom signifie la Vapeur, c’est à dire l’idolâtre, celui qui ne connaît pas Yahvé, bref celui de ces peuples qu’Israël méprisait profondément pour leur adoration de choses sans consistance… et que Yahvé va favoriser. Lui, justement ! Voir « Le Récit du Jardin d’Éden revisité » d’André Scheer, Golias-Éditions, 2025, pp 127 à 145.
[9] En hébreu Mân signifie “C’est quoi, ça ?”. L’inconnu de chaque jour qui est la nourriture de l’homme. Tout rapport avec des explications liées à la biologie végétale est absurde (comme une exsudation d’arbuste du désert…) et masque le sens profond suggéré par le mot.