Année A. 2ème Dimanche de l’Avent, Mt 3, 1-12
Une soudure tardive entre deux personnages
Des éléments dont nous disposons sur le personnage de Jean le Baptiste (peu précis et parfois contradictoires), il ressort que Jean et Jésus sont vraisemblablement de deux générations successives. Ils étaient peut-être d’origine familiale voisine [1] et se sont peut-être connus. Mais rencontrés à l’âge adulte, rien n’est moins sûr. Luc [2] semble indiquer que Jean est déjà emprisonné lorsque Jésus commence sa vie publique… Le récit de Matthieu qui suit a donc tout d’un midrash. Il ne relate pas les événements mais cherche à préparer son lecteur au sens de la mission que l’Église affectera à Jésus de Nazareth en le transformant en Jésus-Christ.
Le lien qui va être fait entre Jean et Jésus a été tissé lors de la rédaction des Évangiles, plus de 60 ans après l’époque relatée. On a alors fait de Jean un précurseur de Jésus pour des raisons de survie des jeunes Églises ; les disciples de Jean étaient nombreux et il importait de les récupérer pour consolider ces Églises que le judaïsme orthodoxe des Sages, associé à l’Empire, tentait d’éradiquer.
Un prophète exigeant… et un écrivain qui manipule les citations
« 1 En ces jours lointains se présente Jean le baptiseur, en crieur public dans le désert de Judée, 2 disant : — Changez de façon de voir, car il s’approche pour de bon le Règne de Dieu.
3 Celui-ci est en effet celui qui a été désigné par l’intermédiaire d’Isaïe le prophète, lorsqu’il dit : — Voix de celui qui hurle dans le désert : « Préparez la marche du Seigneur, créez pour lui des chemins battus qui soient directs. » (Mt 3)
Pour Jean, le Règne de Dieu correspond au jour de Yahvé selon Joël [3]. Le Jour où la vengeance s’exercera contre les ennemis d’Israël . Le Jour où tout sera remis à plat et où Yahvé fera les comptes. Gare aux pécheurs ! Gare aux ennemis d’Israël !
L’auteur de l’Évangile [4] va commenter cette venue de Jean en citant Isaïe pour préparer ainsi la confusion entre Jésus de Nazareth, un homme, et un personnage divin, Jésus-Christ. Isaïe disait en effet : « Une voix crie dans le désert : Prêtez attention au chemin de Yahvé ! Rectifiez dans la steppe une route pour notre Dieu… » (Is 40,3). Ainsi le chemin qu’il s’agissait de préparer pour Isaïe était celui de Yahvé. Et celui qui est suggéré par l’Évangile est celui… de Jésus, dont on suggère – déjà – la transformation en Christ, aspirant à la divinité. Si cela n’est pas de la malice, je ne sais pas ce qu’est la malice…
Un précurseur (?) dont Jésus se démarquera dès le départ
« 4 Alors celui-ci, Jean, tenait sur lui son vêtement de poils de chameau, et une ceinture de peau autour de ses reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 5 Alors sortaient vers lui Jérusalem, toute la Judée et tout le voisinage du Jourdain. 6 Et, ils se faisaient immerger par lui dans le Jourdain reconnaissant leurs erreurs. (Mt 3)
Jean est accoutré comme le prophète Élie, le briseur des idoles. Et, pour lui, l’idole du jour n’est autre que l’hypocrisie, le jeu des convenances qui utilise le religieux comme marqueur social pour réussir [5]. L’élan du Baptiste est donc d’abord un retour à la sincérité de la démarche religieuse. Démarche religieuse, qui va rester pour lui enserrée dans le respect des fameux commandements.
Se reconnaître pécheur, c’est à dire en infraction avec la Loi de Moïse et ses commandements, c’est cela que Jean exigeait des foules qui venaient à lui. Mais pour le Nazaréen, dès le tout début de sa vie publique, la vie était un Don totalement gracieux de Dieu et l’homme n’avait aucune dette à apurer auprès de la divinité [6]. Difficile de relier ces deux-là !
Un succès étonnant
« 7 Mais, voyant beaucoup d’entre les pharisiens et les sadducéens s’engager pour son immersion, il leur a dit : — Engeances de vipères, qui vous a enseigné à fuir [7] la colère qui doit venir ? 8 Créez donc des fruits dignes de la façon de voir autrement. 9 Et ne pensez pas dire en vous-mêmes : « Nous avons Abraham pour père » Car je vous dis que de ces pierres-ci Dieu a la force d’éveiller des enfants à Abraham ! (Mt 3)
Il est plus que douteux que des sadducéens soient venus en nombre pratiquer l’immersion de Jean ; ils géraient le judaïsme à son époque, et reconnaître ses péchés ailleurs qu’auprès des sacrificateurs, voire se passer des services du temple, était pour eux inadmissible. Cela aurait été moins difficile pour les Pharisiens, mais le mépris dont l’auteur les affuble à travers Jean Baptiste ne peut qu’être contemporain du Judaïsme des Sages [8], après 70, lorsque les Rabbis pharisiens vont devenir les adversaires acharnés des chrétiens. Ce succès de Jean est celui qu’ont constaté les chrétiens des premières Églises, après 70 ; son mouvement était important et… intéressant à reprendre.
Ce qui reste d’origine, tant l’expression garde la trace de l’hébreu, c’est la menace de Jean : « De ces pierres, Dieu peut faire des fils »
En effet, les pierres (ha ‘venîm) et les fils (ha vanîm) se répondent et peinent même à se distinguer en hébreu [9].
Et quand vous aurez vu le suivant !
« 10 Alors que déjà la cognée est placée à la racine des arbres : tout arbre donc qui ne créé pas de bon fruit est abattu et jeté au feu. 11 Moi, c’est dans l’eau que je vous immerge d’eau, pour une autre manière de voir[10]. Mais celui qui s’avance après moi est plus terrible que moi, lui dont je ne suis pas assez puissant pour en soupeser les sandales. Celui-ci il vous immergera dans le Souffle Pur et le feu. 12 De lui, la pelle à vanner est dans sa main pour purifier entièrement son aire à battre le grain et il fera venir ensemble son blé dans sa réserve, mais la paille, il la brûlera entièrement au feu qui ne s’éteint pas. (Mt 3)
Jean n’y va pas de main morte, et le moins que l’on puisse dire c’est… qu’il se trompe complètement ! Jamais, dans tous les dialogues que nous avons de lui, Jésus ne menace ses interlocuteurs. Quand il y a menace dans les Évangiles, on a un fort indice que le passage ait été ajouté au temps des Églises, après 90.
Ce qui est probablement réel, c’est que Jean, en prophète intransigeant sur la conduite de ses adeptes, apostrophe son monde en parlant de la cognée à la racine des arbres. Cela évoque un passage intéressant du Deutéronome : « Tu ne détruis pas les arbres (de la ville que tu assièges) en levant la hache contre eux. Car tu peux en manger. Tu ne les coupes donc pas. Mais l’arbre que tu connais n’être pas un arbre dont on peut manger, celui-là… tu le coupes. » (Dt 20, 19-20)
C’est clair, net et précis. L’arbre évoque souvent le figuier, symbole du Temple et de son système religieux [11] : si ce temple est un arbre dont les enfants d’Israël ne peuvent se nourrir, à quoi bon le garder ! Jésus de Nazareth se révélera là successeur de Jean.
Quelle image de Jésus se dessine ?
La fin du passage interroge sur l’image que l’Évangile de Matthieu voudrait donner de Jésus de Nazareth. Elle risque probablement, dès le départ, de correspondre à un personnage dont les Églises se serviront pour obtenir la discipline de leurs troupes, de préférence à l’image de Jésus que donnent les Archives pour lesquelles il a été, avant tout, un éveilleur à la vie.
Faut-il décidément toujours en revenir à des questions de discipline ? André Scheer, prospecteur laïc des textes de la Bible.
[1] Marie, cousine d’Élizabeth et de Zacharie, était née dans une famille proche du temple de Jérusalem, certainement lévitique.
[2] Lc 3,19-20. Versets qui ne font pas partie des Archives nazaréennes pour André Sauge.
[3] Jo 4,15-17 : « Le soleil s’obscurcira…Yahvé rugit de Sion… Jérusalem sera un lieu pur et les étrangers n’y passeront plus… »
[4] Nommé Matthieu par convention pour laisser croire qu’il pourrait s’agir du Matthieu qui a pris en notre les paroles du Maître, de son vivant. L’auteur en est peut-être Ignace d’Antioche lui-même.
[5] Le serpent, nakhash en hébreu, est le symbole de la divination. Démarche de contournement de la réalité utilisant la magie pour tenter de connaître le futur, et donc pour éviter le malheur, l’échec, afin que tout se répète identique à lui-même. Afin que, in fine, Rien ne change ! Thème repris dans le film “Le Guépard” de Visconti.
[6] Comme Jésus le dit très clairement dès son arrivée à Nazareth (Lc 4,22) : « Tous étaient stupéfaits des paroles de Gratuité qui sortaient de sa bouche… »
[7] Le texte qui suit n’est plus dans le Codex de Bèze à partir d’ici jusqu’en Mt 3,16 (son folio est perdu).
[8] Historiquement, Pharisiens et Sadducéens ne se sont réunis qu’entre survivants de la guerre contre Rome, dans… le mouvement des Sages, après 70 !
[9] À tel point que Josèphe raconte que lors du siège de Jérusalem, les assaillis disaient devant les projectiles des catapultes « Les fils arrivent ! »
[10] La traduction habituelle par le mot « conversion » n’est pas exacte ; il s’agit de changer de manière de voir
[11] L’image en est déjà présente dans l’Histoire du Jardin d’Éden. Voir « L’histoire du Jardin d’Éden revisitée » Golias Éditions, 2025.891