Le dimanche 23 novembre, les émissions religieuses ont organisé (de 8h30 à 10h00) une émission commune sur le projet de loi sur l’aide à mourir. Autour de la table un évêque catholique, deux orthodoxes, un bouddhiste, un musulman (par ailleurs médecin), un rabbin juif, un médecin sans étiquette religieuse, mais pas de protestant.
J’ai été scandalisé par l’unilatéralisme des réactions: tous sans exception considèrent que le projet de loi sur l’aide à mourir est à rejeter car :
– la liberté individuelle absolue de l’individu ne peut exister sans tenir compte de son lien avec le groupe social dont il est membre ;
– cette loi ouvre la porte aux dérives comme ce serait le cas en Belgique et au Canada ;
– cette loi serait une grave rupture avec la conception anthropologique traditionnelle interdisant absolument qu’un humain porte atteinte à la vie d’un autre
humain ;
– on ne peut être sûr de l’intention véritable du malade désirant l’euthanasie laquelle peut être altérée par son état cérébral ;
– il y a le risque d’élargir indéfiniment le droit d’accéder à l’euthanasie ;
– la vie n’appartient pas à l’humain qui en est le dépositaire : elle vient de Dieu et c’est Dieu qui décide de sa fin ;
– c’est le symptôme d’une société où l’individualisme a progressé ;
– on a aujourd’hui les moyens de soulager les douleurs et les souffrances rebelles (deux intervenants conviennent toutefois qu’il en est qui résistent) ;
– la sédation autorisée en la toute fin de la vie par la seconde loi Léonetti suffit à résoudre le problème des autres ;
– des humains fortement privés de leur autonomie minimale en tout point désirent continuer à vivre ;
– l’acte du médecin qui pratique l’euthanasie légalisée est un meurtre…
J’ai été scandalisé de voir cette petite dizaine d’intervenants apparemment en bonne santé disserter avec une assurance tranquille et sans égard sur les douleurs et les souffrances insupportables que peuvent ressentir des gens qui ne sont pas directement en la toute fin de leur vie au sens défini par le projet de loi : par exemple, des gens atteints de maladies dégénératives ou de la maladie d’Alzeimer. Il y avait un côté à mon sens inhumain dans ces affirmations assénées au nom de conceptions anthropologiques traditionnelles, religieuses ou non, qui ne peuvent plus être une référence unique dans notre monde occidental où les conceptions de l’homme et de Dieu, et donc de la vie humaine et de la mort ne sont plus unanimes compte tenu des progrès de la science en tous domaines et des conditions actuelles de santé dans lesquelles les gens terminent leur existence.
Comprendre et aider les gens
J’ai eu le sentiment que les intervenants raisonnaient hors sol. Si j’avais pu faire partie de la table ronde, je leur aurais poser les questions suivantes :
– Qu’est-ce qui caractérise une vie humaine pour n’importe quel être humain ? Est-ce uniquement les facteurs biologiques ? Non bien sûr. Ne faut-il pas prendre en compte d’autres facteurs comme la possibilité d’être autonome physiquement, relationnellement et intellectuellement ainsi que le fait de ne pas
être agressé par des douleurs et des souffrances intolérables ?
– N’est-il pas nécessaire de comprendre et d’aider des gens qui, sans être en fin de leur vie, ont perdu leur autonomie dans les domaines essentiels énoncés ci-dessus et qui répètent, parfois en criant : « ce que je vis n’est plus une vie ; s’il vous plaît aidez-moi à mourir ».
– Peut-on se contenter de leur dire que l’on va les accompagner, que l’on va tenter de les soulager autant que l’on pourra ?
– Ne faut-il pas écouter vraiment et prendre au sérieux des malades en fin de vie dont on est arrivé à soulager les douleurs et à apaiser leurs souffrances et qui pourtant demandent instamment qu’on les aide à mourir ? Le respect dû à ces malades n’exige-t-il pas que l’on tienne compte de leur demande réitérée ?
– Et si le malade n’est plus capable d’énoncer son désir de mourir, n’est-ce pas une échappatoire de ne pas en tenir compte ?
– Un médecin ou un soignant qui, dans le cadre de la loi, aide au suicide assisté ou pratique l’euthanasie selon la volonté du malade, est-il un meurtrier ou au contraire un compagnon secourable à un autre humain laissé autrement dans la détresse de l’isolement et de l’incompréhension, ce qui ne peut qu’accroître les autres causes de son malheur ?
– Les croyants qui affirment haut et fort que Dieu donne la vie et qu’il est seul à la reprendre ne doivent-ils pas prendre conscience que leur croyance est
« exculturée » au regard des découvertes scientifiques sur l’origine de l’homme ? Et si la vie humaine est un don reçu par chaque bénéficiaire, comment pourrait-on le déposséder d’en disposer librement ?
– Les responsables religieux ne doivent-ils pas prendre conscience qu’une partie notable de leurs fidèles n’adhèrent plus à leur doctrine et à leur éthique et prennent leurs décisions en ce domaine comme dans les autres en leur âme et conscience ?
Soulager les souffrances
Si je réagis ainsi ce n’est pas en raison d’une idéologie, mais parce que pendant douze ans j’ai été formateur de soignants dans le cadre de leur formation permanente en milieu hospitalier sur le thème de l’accompagnement des personnes en fin de vie. À l’écoute des cadres infirmiers, des infirmières et des aides-soignants, je les ai entendu raconter la situation de malades terminant leur vie dans d’abominables douleurs et souffrances qui n’étaient pas prises en considération. C’était le début des soins palliatifs, mais il allait de soi comme aujourd’hui que l’on ne pouvait faire plus que d’aider à soulager leurs douleurs et leurs souffrances. La perspective d’une législation sur le suicide assisté et l’euthanasie était violemment et systématiquement repoussée alors que celle-ci se mettait en place d’une façon très encadrée et satisfaisante en Belgique par exemple.
L’entêtement de médecins en responsabilité et l’opposition permanente des responsables religieux – mis à part des exceptions dans le protestantisme – a repoussé jusqu’à ce jour le vote d’une loi sur l’aide à mourir. Elle sera toutefois certainement votée mais avec bien des restrictions qui endommageront maints malades. C’est tout ce contexte qui m’a fait évoluer d’une position traditionnelle vers le soutien d’une législation qui permet à des humains accablés de décider de leur fin de vie. Elle ne s’impose à personne mais soulagera bien des malades qui se sentent concernés. Dans un pays démocratique dont les membres pensent légitimement mais diversement leur vie et leur mort, n’est-il pas heureux que chacun puisse terminer sa vie selon son désir ? Jacques Musset, membre du groupe « Pour un christianisme d’avenir »





2 réponses sur “Front commun des religions à la télévision contre le projet de loi sur l’aide à mourir”
Notre liberté s’arrête ou celle des autres commence, alors respectons les choix de chacun. Dans les pays qui ont déjà légiféré sur la fin de vie, ce n’est qu’une minorité de citoyens qui demandent cette aide… Tout comme après le vote de la loi Veil, toutes les femmes ne se sont pas précipitées pour avorter, mais enfin, une issue humaine leur était proposée. Liberté, Égalité, Fraternité
Le bon côté de l’histoire c’est que cette réunion n’a concerné que des convaincus par avance. La communauté française prouve depuis longtemps au travers de sondages dont certains réalisés pour des journaux conservateurs que la population est très largement favorable à une ouverture de la loi vers une fin de vie choisie. D’autre part la loi de 1905 qui établit la laïcité de l’État déclare que la République ne reconnaît… aucuns cultes. Il est temps que nos élus se rallient à cette loi et mettent de côté leur opinion personnelle.
Enfin ce projet de loi demande d’une part de nombreuses conditions pour qu’un patient puisse en bénéficier et d’autre part ne concerne que des malades en fin de vie et pas tous ceux qui par choix souhaitent mettre fin à leur vie sans violence.