Bien mal en point, le ministère de l’Education nationale a vu sa nouvelle ministre, Amélie Oudéa-Castéra, faire une arrivée en grandes pompes aux responsabilités… Sa nomination relève d’une erreur majeure au vu de sa situation personnelle et familiale. Ses trois fils sont scolarisés à Stanislas, un lycée catholique privé. Pas mal pour qui doit promouvoir l’école publique. Au-delà de cette situation tout sauf inédite (plusieurs précédents sous la Cinquième République, à droite comme à gauche), la ministre a fait à ce sujet une première sortie calamiteuse. Interrogée par des journalistes, Mme Oudéa-Castéra a expliqué ce choix à cause « des paquets d’heures pas sérieusement remplacées » dans le secteur public. De quoi réveiller, d’entrée de jeu, les syndicats enseignants : « Ce sont des propos provocateurs et scandaleux qui montrent certainement les limites d’une ministre qui, dès sa première sortie, réussit l’exploit de marquer un but contre son camp » a déploré la secrétaire générale du Snes-FSU, principal syndicat du second degré. Le président du Snalc, Jean-Rémi Girard, autre syndicat du secondaire, « attend de la ministre qu’elle remédie à la crise d’attractivité qui crée ces semaines, mois, voire années non remplacées. Car désormais, elle a la responsabilité des enfants des autres, et non juste des siens ».
Stanislas / Oudéa-Castéra :
Gaza : «L’air s’est rempli de poussière…»
Etudiante à Gaza, Wejdan témoigne de la fragilité de sa vie, de celle de sa famille et de ses voisins sous les bombardements permanents. L’armée israélienne a tué plus de 25 000 personnes et au moins autant risquent de perdre la vie en raison du blocus auquel est soumis ce territoire palestinien occupé dont la surface équivaut à peine à celles de Paris et Marseille. Golias Hebdo a volontairement enlevé les éléments permettant de la reconnaître, à sa demande, afin de ne pas mettre sa vie encore plus en danger… Plus de 100 journalistes, dont le métier est de raconter ce qui se passe, ont été ciblés et assassinés en trois mois.
«Je m’appelle Wejdan. (…) Je suis étudiante. Normalement, je devrais être dans mon université maintenant, en cours, mais rien n’est normal ces jours-ci. Je voudrais partager avec vous une partie de ma vie quotidienne ici à Gaza, sous les bombes (…), une journée de cette guerre, que je ressens comme une année entière tellement la douleur est grande.
La journée commence le matin à 7 heures, car il faut chercher de l’eau. Nous devons aller dehors chercher de l’eau pour [nous] laver, pour nettoyer, pour cuisiner, pour boire. Cette quête devient de plus en plus difficile avec chaque jour qui passe. Il faut trouver l’eau, remplir des seaux et des bouteilles, les porter jusqu’à la maison. Quels que soient les mots que je choisis pour vous raconter à quel point ce processus est épuisant, ils sont insuffisants.
La deuxième tâche quotidienne est de faire du pain. Il n’y a plus de pain dans les boulangeries de Gaza depuis deux mois, puisqu’il n’y a plus d’électricité, ni de gaz. On se répartit le travail entre nous. Un membre de la famille prépare la pâte, un autre [la] découpe (…), etc. Ensuite, on cuit le pain dehors sur un feu de bois. Le feu nous brûle la peau et les poumons, et la fumée nous fait larmoyer et nous donne mal à la gorge. [On] fait cuire le pain sous le bruit des bombardements, qui semblent ne jamais s’arrêter. La peur est un compagnon constant. Nous travaillons la tête baissée en espérant éviter les éclats d’obus. Les bruits des bombardements viennent de tous les côtés et nous ne savons jamais où tombera la prochaine bombe. Nous travaillons (…) aussi vite que possible pour rentrer à la maison afin de donner à manger aux enfants, qui ont faim (…).
Aujourd’hui, après notre petit déjeuner fruste, ma petite sœur de cinq ans et demi se tourne vers ma mère et dit : « Maman, je veux manger un donut. S’il te plaît, fais-moi un donut, même un seul. » Ma mère nous regarde en silence. Faire un donut semble impossible à cause de la rareté de la nourriture. Mais après quelques minutes, elle dit : « Nous ferons des donuts pour les enfants. » Cette annonce nous remplit tous de joie. Nous n’avons pas mangé de bonbons, de gâteau, de chocolat depuis un mois et demi. Le cœur léger, nous nous sommes mises à préparer les donuts. On avait l’impression d’anticiper un vœu accordé par un génie. Nous travaillions ensemble avec joie, en riant et en parlant, nos mains se synchronisant parfaitement. Bientôt l’air était rempli de l’odeur de la pâte fraîche et du sucre. Nous nous sommes arrêtées pour admirer notre travail presque terminé, lorsqu’un bombardement israélien a violemment secoué la maison. L’air s’est rempli de poussière et des cris des enfants.
Nous nous sommes rassemblées, et c’est là que nous nous sommes aperçues que les hommes n’étaient pas rentrés de leur tournée dehors pour chercher à manger. La panique s’est emparée de chacune d’entre nous. Nous avons vite mis nos manteaux et sommes sorties pour sillonner les rues à leur recherche. Le soulagement a remplacé la panique lorsque nous les avons trouvés sains et saufs. Nous sommes rentrés ensemble à la maison, où les enfants voulaient toujours des donuts. Nous avons enfoui notre peur et notre tristesse pour leur apporter de la joie. Nous avons terminé les donuts et leur bonheur a nourri nos âmes. C’est ainsi la vie à Gaza maintenant. Les choses les plus basiques, les plus insignifiantes, nous paraissent comme des montagnes insurmontables. Telle était ma journée, une journée remplie de peur, de panique, mais aussi d’une lueur de joie. Ce (…) n’est qu’un petit aperçu de la peine immense qui règne à Gaza et dans nos cœurs. »
France Travail,le retour du Léviathan
Avec la fusion de Pole emploi, des missions locales et des guichets pour les allocataires du RSA, dans France Travail, le nouvel opérateur public de l’emploi, c’est une grande machine à discipliner tous les aspects de la vie des travailleurs qui est mise en place. Les associations préconisent une autre voie.
« Nous allons ouvrir un temps 2 de l’accélération de l’attractivité de l’innovation en France », indiquait le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, le mercredi 17 janvier, au Forum économique mondial de Davos, où se réunissent chaque année les plus importants dirigeants économiques et politiques de la planète (20Minutes, 18.01.24). Un Forum marqué cette année par la montée des conflits dans le monde, des graves violations envers les droits humains (comme à Gaza) et un nouveau rapport d’Oxfam montrant que les cinq personnes les plus riches possèdent autant de richesses que 60 % de la population mondiale. Des thèmes que le locataire de l’Elysée a mis de côté pour annoncer qu’il réformerait de nouveau l’assurance-chômage.
« Nous allons (…) ouvrir un deuxième temps sur la réforme de notre marché du travail en durcissant les règles de l’assurance chômage, en ayant aussi beaucoup plus de simplicité sur les embauches et l’organisation, et en favorisant tout ce qu’on peut transférer au niveau de l’entreprise dans les négociations », soulignait Emmanuel Macron, alors que les syndicats favorisent les négociations de branche et un renforcement des règles, notamment de sécurité, alors que l’année 2023 a marqué un record dans les décès liés au travail, plus de 900 cas, quelques années après la suppression, par le chef de l’Etat, des Comités Hygiène et Sécurité dans les entreprises (1er janvier 2020).
Démocratie : de l’air, de l’air,
de l’air…et du vent mauvais
L’activisme proclamé du nouveau chef du gouvernement, s’il a tout du slogan publicitaire, ne saurait tenir lieu du programme dont il n’ose pas décrire les grandes lignes – tant elles s’annoncent violentes et inadaptées au bien commun. On les devine cependant en constatant la présence récurrente des barons du libéralisme autoritaire, l’extravagance des attributions ministérielles ronflantes et le recrutement d’un personnel au lourd passif idéologique et moral. La démarche sarkoziste, qui consistait à faire la politique du FN à l’Élysée pour qu’il n’y entre pas, ne l’a nullement empêché de prospérer. Pourquoi ce qui a échoué naguère réussirait-il aujourd’hui, dans des conditions encore plus dégradées pour la démocratie ?
Le remue-ménage médiatique, consacré à l’âge du « plus jeune » Premier ministre de la République, n’aura duré que quelques heures. De savants docteurs du « management » se grattaient le front pour savoir si jeunesse et autorité iraient de pair, si M. Attal ne serait pas immédiatement dévoré par les très vieux politiciens que son pas très nouveau gouvernement recèle. Mieux vaudrait se demander pourquoi les Le Maire, les Darmanin ou les Dupond-Moretti sont encore et toujours à la manœuvre. Ces questions seront balayées par la nomination – ahurissante – de Mme Dati au ministère de la Culture. Comme quoi la réalité peut toujours dépasser – disons-le – l’affliction.
Cette nomination, à elle seule, est une gifle ultime à Mme Borne, petit soldat sans doute honnête à sa manière. Avec une férocité ostensible, M. Macron lui inflige les marques d’une sorte de haine dont l’intensité est sans proportion avec l’importance d’éventuelles divergences politiques. Séquelles d’un « complexe maternel » mal liquidé ? Dommage pour elle, qui semble incapable d’éprouver la moindre passion, d’avoir tant tenu à s’accrocher à celle du pouvoir. Après la défaite aux législatives de 2022, a-t-elle pensé être indispensable au point de ne pas dire à tous ces drôles « débrouillez-vous sans moi pour réaliser vos mauvaises intentions », comme la mise à mal du régime des retraites, déjà annoncée ? Ni Mme Borne, ni M. Macron ne sortent grandis de ces mois calamiteux. Ce n’est pas très grave. Ce qui l’est plus, c’est l’image dégradée qu’ils auront donnée, eux aussi, des mœurs politiques. Et pourtant, nous apprenons que Mme Borne a l’intention de persévérer et de siéger désormais en tant que députée. Elle est en effet élue en 2022 dans la Calvados par 52,46 % des suffrages des 24,30 % des électeurs inscrits au second tour. Ce qui révèle son ancrage populaire et comment les citoyens sont de plus en plus démobilisés. Y compris les opposants qui pérorent d’abondance, mais répugnent à se déranger un quart d’heure un dimanche pour empêcher l’élection d’un complice d’une politique qu’ils refusent.
« Fiducia supplicans » : tous les coups
sont permis
Dans un document, publié le 18 décembre et approuvé par le pape François, le Dicastère pour la Doctrine de la foi avait autorisé la bénédiction des couples « irréguliers » aux yeux de l’Eglise, incluant les couples remariés et les couples de même sexe, à condition qu’elle soit effectuée en dehors des rituels liturgiques. (cf. Golias Hebdo n° 800). Intitulée « Fiducia supplicans », cette note a provoqué une levée de boucliers chez de nombreux évêques, notamment en Afrique. Mais pas que. Le patron du Dicastère pour la Doctrine de la foi est pris pour cible par les milieux conservateurs et traditionalistes.
Des âmes désœuvrées n’ont rien trouvé de mieux que de déterrer un ouvrage publié il y a plus de vingt ans, en 1998, par le cardinal espagnol Victor Manuel Fernandez, alors qu’il était aumônier de jeunes couples, intitulé La pasión mística : espiritualidad y sensualidad (« La passion mystique : spiritualité et sensualité »). Un court exposé sur les expériences mystiques-sensuelles avec Dieu. Publication stoppée par son auteur, peu de temps après sa sortie, lorsqu’il s’est rendu compte qu’elle pouvait être mal interprétée. Il y parlait, non sans caricatures parfois, d’orgasmes et de sexualité. Non sans justesse néanmoins : « Si Dieu peut être présent à ce niveau de notre existence, il peut aussi être présent lorsque deux êtres humains s’aiment et atteignent l’orgasme ; et cet orgasme, vécu en présence de Dieu, peut aussi être un acte sublime d’adoration envers Dieu », a-t-il écrit. Déjà trop pour certains esprits étriqués. « La Passion mystique » a un ton similaire à celui d’un autre livre de Fernandez qui a déclenché un scandale peu après sa nomination comme préfet du Dicastère pour la Doctrine de la foi intitulé « Guéris-moi avec ta bouche. L’art du baiser ». Suffisant pour une cabale en ligne.
Entre omerta, abus et emprise :
Aux sévices de l’Eglise
Le mythe de la page blanche fut une réalité en septembre 2022. Ce livre-enquête, « Aux sévices de l’Eglise », est parti d’un étonnement ou plutôt d’une stupéfaction. L’Église maltraiterait, à entendre les propos de Sœur Camille, ma coauteure, au ban de sa communauté, la communauté Saint-Jean. Elle m’a fait rencontrer d’autres sœurs qui avaient été abusées par des frères et des sœurs de sa congrégation. Pour entrer dans ce monde, dans ce milieu catholique, il faut en comprendre les codes. Je commençais de provoquer l’hilarité générale en appelant les sœurs des « nonnes ». Voilà d’où je suis parti.
Il fallut surtout instaurer un climat de confiance pour que ces victimes livrent leur intimité en décrivant les actes qu’elles avaient subis. A Saint-Jean, le concept « d’amour d’amitié », mis au point par le père Marie-Dominique Philippe, permettait toutes les déviances dès lors qu’on était attiré par un frère ou une sœur. Lors de ma première rencontre avec les religieuses de Saint-Jean, la parole se libéra vite. La raison en était simple. Elles demeuraient outrées, plus d’un an après la sortie du rapport de la Ciase en octobre 2021 (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église), que les responsables de leur communauté et l’Église, par leur attitude de modération, minimisent les faits dont elles avaient pu être victimes. Selon elles, il existait un gouffre entre les postures de pardon, le discours et la réalité qu’elles décrivaient au quotidien. Comment accepter, par exemple, que son auteur soit condamné à jeûner deux fois par semaine après une agression sexuelle ? Comment continuer à vivre dans une communauté que je ne citerai pas, alors que celle-ci réclame à la victime une part de l’argent quelle a obtenu en réparation du préjudice subi ? Les raisons de cette demande ? La religieuse serait en partie responsable des abus sexuels subis, a minima à hauteur de 30 %. En clair elle l’aurait bien cherché !
J’ai constaté que l’absence de reconnaissance des siens, avec lesquels on a vécu des années, voire des dizaines d’années, ajoute un peu plus d’acidité sur une plaie loin d’être refermée. Elle avive les méfiances et isole dans un silence le plus souvent destructeur. Malgré la communication de l’Église après le rapport de la Ciase, en octobre 2021, les religieuses craignent souvent de parler aux médias à visage découvert, de peur des représailles. Beaucoup de celles qui ont investi des dizaines d’années dans le monde catholique ne se voient pas retourner dans le monde civil, livrées à elles-mêmes. Un monde dont elles ne maîtrisent plus toujours les codes. Ouvrir, ne serait-ce qu’un compte en banque représente, pour certaines, une aventure périlleuse. J’ai pu vérifier qu’il fallait souvent plusieurs années pour assimiler son histoire, la digérer en partie et pouvoir la restituer. Certaines portes se sont refermées… Les plaies d’une agression étaient encore trop vives. Il a fallu patienter parfois et faire avec ces atermoiements si compréhensibles.
Exemplarité
La nouvelle ministre de l’Éducation, à peine entrée en fonctions, connaît de sérieux déboires. Elle a avoué avoir retiré ses enfants de l’école publique pour les mettre dans une prestigieuse et très conservatrice école privée catholique, en raison de sa « frustration » devant « les paquets d’heures » d’enseignement « qui n’étaient pas sérieusement remplacées » dans l’Enseignement public, lors des absences de professeurs. Dans un premier temps, devant le tollé provoqué par ces propos, elle a dit simplement « regretter » d’avoir pu choquer « certains » de ces derniers. Ensuite, sous la pression, elle a décidé de s’excuser publiquement, remplaçant « certains » par « tous ». Mais ces excuses de mauvaise grâce n’ont pas suffi… Le personnel de l’école publique qu’elle a stigmatisée l’a accueillie sous les huées quand elle s’y est rendue pour présenter ses excuses, et il a témoigné qu’il n’y avait pas eu au sein de l’établissement les absences qu’elle dénonçait. Elle a donc ajouté à sa critique, pour la justifier, un vrai mensonge.
Tout cela a justifié le dépôt d’une plainte en diffamation, déposée le 16/01/2024 devant la Cour de Justice de la République par le Syndicat national des agents publics de l’Éducation nationale (SNAPEN).
Il me semble qu’un ministre, en tant que personne chargée de gérer un organisme public, doit faire preuve d’exemplarité. On ne peut pas défendre cet organisme, et en même temps le décrédibiliser aux yeux de l’opinion. Que penserait-on d’un directeur des ventes, chargé de faire la promotion d’un produit, qui dirait qu’on en trouve un meilleur chez un concurrent ? La ministre a-t-elle informé celui qui l’a nommée, de son choix passé pour l’enseignement privé ? Si oui, pourquoi a-t-elle été nommée ? Et aussi et surtout, pourquoi a-t-elle ajouté ensuite un mensonge à des propos dépréciateurs, hostiles à ce qu’elle devait défendre et protéger ?
La caste politique se déshonore à ne plus pratiquer l’exemplarité, qui devrait être la colonne vertébrale de la démocratie. Elle se plaint de la défaveur et de l’irrespect qu’elle rencontre auprès des citoyens. Mais précisément le respect se mérite, et pour respecter quelqu’un il faut qu’il y ait une cohérence entre sa position et ses actes, il faut qu’on le sente respectable. Est-ce le cas, quand sa conduite revient à un : « Faites ce que je vous dis, mais ne faites pas ce que je fais » ? Michel Théron et ses ouvrages sur ses blogs : www.michel-theron.fr (général) et www.michel-theron.eu (artistique)
Femmes dans l’Eglise : de l’égale dignité à la quête d’égalité
Lorsque sept théologiennes invitent l’institution catholique à « se réformer ou mourir », ça décoiffe !
En ces temps où l’Eglise catholique traverse une crise parmi les plus profondes de son histoire dont nul ne peut présager du terme, c’est une « divine surprise » que de lire l’invitation qui lui est faite de « se réformer ou mourir » par sept théologiennes. Des femmes donc, « laïques » dans l’Eglise, puisque les religieuses, les vierges consacrées et à plus forte raison les femmes mariées ne sont pas des clercs, terme réservé aux prêtres ou diacres ordonnés, tous de sexe masculin. La lecture, passionnante, de ce livre, nous aide à mieux comprendre combien l’ouverture progressive de la théologie à des femmes (et plus largement à des non-clercs) a pu en modifier profondément la teneur et la portée. Avoir, au cours des siècles, réservé le monopole de cette réflexion à des hommes célibataires consacrés, dont l’intelligence et l’intégrité ne sont pas ici en cause, a eu pour effet la construction d’un univers religieux où ils se sont octroyés la place centrale. Il leur a suffi de justifier théologiquement ce cléricalisme dont nous découvrons aujourd’hui les impasses. Ouvrez la théologie aux femmes et le regard devient autre !
Nous y sommes ! Les sept contributrices1 s’expriment, dans cet ouvrage, à partir de leur domaine d’expertise propre. On n’est pas surpris que sœur Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref) et à ce titre commanditaire avec la Conférence des évêques de France (Cef) du rapport de la Ciase, évoque la question des abus dans l’Eglise qui ont tant contribué à sa décrédibilisation et pose la question d’une possible dissolution des communautés dès lors qu’elles apparaissent irréformables. On s’interroge avec Laure Blanchon sur l’absence dans nos églises – et le peu de questionnements que cela suscite en nous – de ces pauvres qui sont pourtant omniprésents dans les récits évangéliques. On s’inquiète, avec Lucetta Scaraffia, du délitement d’une institution ecclésiale qui n’a pas compris que l’accumulation de croyances devenues non-crédibles pour l’homme contemporain fait aujourd’hui obstacle à la rencontre de nombre d’entre eux avec Dieu. Il faut les lire !
L’apport décisif des femmes…
Mais il est clair que le cœur de la réflexion portée par le livre, concerne, sans surprise, la place des femmes dans l’Eglise. Les perspectives ouvertes à ce propos par Anne-Marie Pelletier, Marie-Jo Thiel, Isabelle de La Garanderie et Anne Soupa sont tout à fait passionnantes. Faut-il s’étonner avec elles qu’une exégèse longtemps laissée aux mains des clercs de sexe masculin ait eu pour effet de privilégier une lecture de la Genèse où la femme est « tirée » de la côte de l’homme, une approche christologique où l’accent est mis sur la masculinité de Jésus plus que sur son humanité ? Faut-il s’étonner de même que l’affirmation de Paul : « Il n’y a plus l’homme et la femme » puisque tous « ont été baptisés en Christ »2 soit interprétée dans l’Eglise de manière euphémisée comme « égale dignité » ? Faut-il s’étonner enfin avec Anne-Marie Pelletier que : « La liturgie dominicale au temps de Pâques ignore le récit de l’apparition à Marie-Madeleine, qui la charge de l’annonce de la Résurrection » ?
… à la recherche théologique
En retour, on n’est donc pas surpris que des théologiennes soulignent que dans le récit de la Genèse, la femme n’est pas « tirée de l’homme » mais de l’humain (l’Adam) avec apparition simultanée du masculin et du féminin différenciés mais non hiérarchisés. On n’est pas surpris qu’elles adhèrent au propos de Mgr Albert Rouet selon lequel : Tertullien a écrit : « Christianus alter Christus » (le chrétien est un autre Christ) et non « Sacerdos, alter Christus » (le prêtre est un autre Christ), ce qui ouvre de plus larges perspectives3. On n’est pas davantage surpris qu’elles tirent de l’épitre aux Galates une exigence d’égalité hommes-femmes et du récit de la Résurrection le rappel qu’aux premiers siècles Marie-Madeleine était reçue comme « l’apôtre des apôtres » non réduits aux Douze puisque des femmes avaient également reçu l‘effusion de l’Esprit à la Pentecôte.
L’accent mis sur un « sensus fidei »…
Dans sa contribution, Anne-Marie Pelletier pose ce diagnostic sans appel : « Une conviction, très partagée, veut que le masculin soit en capacité à la fois de se dire lui-même et de porter la figure universelle de l’être humain, donc de pouvoir parler pour tous et toutes, justifiant que les femmes restent silencieuses mais qu’elles tiennent ce que l’on dit d’elles pour la vérité de ce qu’elles sont. »
…qui rend leur place aux femmes
C’est pourquoi on perçoit que ces théologiennes reçoivent comme une « divine surprise » qu’à l’initiative du pape François l‘actuel synode sur la synodalité ait intégré des femmes, avec voix délibérative, dans sa session plénière d’octobre 2023. Et, de même, que l’ensemble du processus synodal, depuis sa phase de consultation ait été placé sous le signe du « sacerdoce commun des baptisés » (et non de la seule collégialité épiscopale) et de l’expression du « sensus fidei », ce bon sens de la foi commun aux baptisés hommes et femmes que la Tradition de l’Eglise dit infaillible.
Isabelle de La Garanderie rappelle fort justement que c’est là l’enseignement du Concile Vatican II dans la continuité de la période médiévale où même si l’Eglise des clercs semblait prédominante on continuait « à promouvoir sous différentes formes que l’Eglise en son ensemble est infaillible dans le « croire » (…) Ce qui, aujourd’hui, confère au sensus fidéi de manière sous-jacente un rôle essentiel dans l’actualisation temporelle de la foi dans le monde et dans la vie de l’Eglise. »
Pour les femmes : ordination presbytérale…
Or, souligne Marie-Jo Thiel, le sensus fidei ne « reçoit » pas (n’accepte pas comme vérité incontestable) la déclaration de Jean-Paul II de 1994 selon laquelle serait définitivement clos le débat sur le sacerdoce féminin. Opposition de deux infaillibilités? « Comprenons-nous bien cependant, poursuit-elle, l’enjeu n’est pas de permettre aux femmes d’être intégrées dans un système cléricaliste, mais de prendre en considération la passion évangélique et baptismale de l’égalité homme-femme et conséquemment de chercher ensemble, synodalement, de nouveaux modèles de ministères accessibles à toutes et tous dans une Eglise renouvelée. » Il y a là, selon elle, l’un de ces « signes des temps » que le Concile Vatican II appelait à interpréter à la lumière de l’Evangile de telle sorte que l’Eglise « puisse répondre d’une manière adaptée à chaque génération aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques ». (Gaudium et Spes n°4)
… ou promotion du baptême ?
On trouve la même tonalité chez Anne Soupa. Partant du constat que depuis la Réforme Grégorienne au XIe siècle, l’exercice du pouvoir dans l’Eglise est lié à la prêtrise dont les femmes sont exclues, elle pose la question : comment faire accéder les femmes à des responsabilités égales : par l’ordination presbytérale ou la promotion du baptême ? Certains seront peut-être surpris de sa préférence affichée lorsqu’elle écrit : « Peut-on sérieusement envisager d’ordonner des femmes quand le ministère est autant fragilisé et même remis en question ? » Et si l’on cherchait plutôt du côté des charismes dont parle l’Evangile qui peuvent sembler aujourd’hui confisqués par les seuls ministres ordonnés ? « Cette distinction n’inviterait-elle pas alors à inventer une ordination particulière (et temporaire) qui permette à ceux des laïcs pourvus de charismes pastoraux de jouir de la plénitude de la fonction pastorale ? » Au fond, n’est-ce pas ce qu’esquisse, encore timidement, le synode sur la synodalité, lorsqu’il propose, dans le document de synthèse de la première session de créer par exemple à destination des laïcs : « Un véritable ministère de la Parole de Dieu qui, dans des contextes appropriés, pourrait inclure également la prédication. » ?
Réaliser l’égalité dans la différence
L’ouvrage contient bien d’autres réflexions susceptibles de nourrir les échanges dans nombre de paroisses et de communautés désireuses de s’approprier la culture synodale en vue d’une réforme de l’institution où les femmes puissent trouver une juste place et une juste reconnaissance de cette place. Lucetta Scaraffia écrivait déjà dans un livre précédent : « L’Eglise n’a pas cherché à définir en quoi consiste réellement de son point de vue, la différence féminine. Voilà la question-clé et c’est de sa réponse (ou de son manque de réponse) que découle la marginalisation des femmes dans le monde catholique. » 4 Elle poursuivait : « L’Eglise a toujours combattu l’idée que la femme puisse devenir « un homme comme un autre ». Elle a toujours refusé le fait que la femme puisse parvenir à l’égalité en niant sa propre réalité biologique, en renonçant à son propre corps. Elle n’a pourtant pas su passer à l’étape suivante, qui aurait été d’expliquer et de réaliser en son sein l’égalité dans la différence. » 5 Nous y voilà poussés ! Par la réflexion stimulante de sept femmes théologiennes. En partenariat avec Cath’lib, le blog de René Poujol
1. Il s’agit de : Laure Blanchon, Isabelle des La Garanderie, Véronique Margron, Anne-Marie 2.Pelletier, Lucetta Scaraffia, Anne Soupa et Marie-Jo Thiel. Se réformer ou mourir. Salvator 2023, 184 p.
3.Epître aux Galates : 3, 27-28
4.Albert Rouet, J’aimerais vous dire, Bayard 2009,
p. 246.
5.Lucetta Scaraffia, Du dernier rang, Salvator 2016, p. 125.
6.op cit p. 155.
Espagne :
les évêques se moquent du monde
En octobre 2023, le rapport inédit d’une commission indépendante a évalué à plus de 200 000 le nombre de mineurs victimes de violences sexuelles de la part du clergé catholique, de 1940 à nos jours, soit 0,6 % de la population espagnole adulte (près de 39 millions de personnes). Ce bilan passe à plus de 400 000 victimes (1,13 % de la population adulte) si l’on tient compte des agressions commises par des laïcs dans des contextes religieux, toutes confessions confondues. Selon des chiffres communiqués par la Conférence épiscopale espagnole le 21 décembre 2023, seulement 2 056 mineurs ont été victimes de violences sexuelles au sein de l’Église catholique espagnole. L’audit en question était très attendu. Il a été réalisé par le cabinet d’avocats Cremades & Calvo-Sotelo et avait été commandé en février 2022 par la Conférence catholique espagnole. Il s’agit de la première enquête sur le sujet, critiquée pour son opacité. Le président de la Conférence catholique, le cardinal Juan José Omella, avait mis en doute, à l’automne dernier, la fiabilité des chiffres avancés dans le rapport de la commission d’enquête indépendante. Les chiffres communiqués à présent par l’institution relèvent, eux, d’une véritable mascarade.
« Fiducia supplicans » : un cadeau pour l’Eglise selon l’archevêque de Bombay
Le 28 décembre 2023, le Dicastère pour la Doctrine de la foi publiait une déclaration intitulée « Fiducia supplicans », qui officialisait la possibilité de bénir les couples dits « irréguliers », unions formées par deux personnes de même sexe et couples non mariés, divorcés et remariés. Si le texte explicite clairement la différence entre bénédiction et mariage, en précisant que « la doctrine sur le mariage ne change pas », et que « la bénédiction ne signifie pas l’approbation de l’union », il marque un signe d’ouverture de la part de l’Eglise sous l’impulsion du pape François. Un texte qui a suscité beaucoup de rejet, en particulier dans les diocèses d’Afrique. Mais aussi des approbations fortes dont une nous vient de l’Inde.