Un autre regard sur l’information !

Appel au denier de l’Eglise et mythe de Sisyphe

Sisyphe incarne les mouvements perpétuels de la nature, le soleil, les marées. Pour d’autres, Sisyphe personnifie le malheur de l’Homme, l’absurdité de la vie. C’est la conception qu’en donne Albert Camus dans son mythe de Sisyphe. Mais pour Camus, Sisyphe est aussi et d’abord un lutteur, il ne cède pas au désespoir puisqu’il continue à faire rouler son rocher, il choisit la vie envers et malgré tout. A la place de l’Homme, mettons l’Église de France.


En 2006, l’Eglise de France faisait confiance à une jeune entreprise, la société « Exode 3 », « centre d’appel pour capter le denier du culte ». Les fondateurs, le directeur général Patrick Thuillier et le gérant Olivier Mondot promettaient : « Cinquante emplois à Laval d’ici à trois ans et beaucoup plus ensuite. Mission particulière de ce centre : récupérer par téléphone des promesses de dons pour les diocèses de France. » « Nous ne vendons pas le denier de l’Église. Nous informons les gens. Après, ils reçoivent un courrier et restent libres de transformer leur promesse en don ou pas. Ce que font 25 à 30 % d’entre eux’. C’est un beau score,constate Patrick Thuillier. Il s’appuie sur une grande exigence : nous appelons au nom de l’évêque du diocèse pour lequel nous travaillons. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. »1


Beaucoup de diocèses feront appel à cette entreprise justifiant 1€ dépensé mais 2€ de gain. Le chiffre d’affaire baissera bientôt et l’aventure se terminera mal puisque la société était en liquidation judiciaire avant la Covid 19. Le but de la présente contribution est de constater, par les chiffres et les graphiques, les évolutions depuis 2007. Une lutte à la Sisyphe est engagée : les recettes n’arrivent pas à couvrir les dépenses et les cessions mobilières et immobilières ne suffisent plus à combler les déficits.

Loi asile et immigration…

« Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi (…) la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne1. »

 

Le lendemain de la journée internationale des migrations, sensée mieux faire comprendre les phénomènes migratoires, et à peine deux années après avoir été élu une seconde fois pour faire barrage au Rassemblement national, le président Macron a fait adopter, avec l’aide des idées et des votes parlementaires de l’extrême droite, une loi qui aborde l’immigration sous des aspects sécuritaires, identitaires et utilitaristes. Cette loi attaque de front nos principes d’égalité et de fraternité. Ce que beaucoup n’avaient pas compris en avril 2022, c’est que le barrage ne concernait que les personnalités du parti de Marine Le Pen, pas son idéologie.


Cette loi2 est dans le sillage des vingt-neuf qui la précèdent depuis 1984, qui organisent la diminution permanente des droits des étrangers sur notre sol pour leur faire passer l’envie de venir et de s’y installer, quelles que soient leurs situations et leurs raisons. Les lois précédentes s’attaquaient d’abord aux dispositifs du droit d’asile pour le restreindre. Avec celle-ci, à travers une centaine d’articles qui se lisent comme un concours Lépine pour rendre la vie difficile à tous les étrangers, même ceux en situation régulière et qui travaillent, tous les compartiments de la vie sont touchés : quotas migratoires, déchéance de nationalité élargie, droit du sol écorné, regroupement familial une fois de plus corseté, nouveaux cas de criminalisation de défense des droits des personnes migrantes, ouvrant la voie à la criminalisation du sauvetage en mer, extension des possibilités d’expulsion, aide médicale limitée aux urgences, modalités d’accès aux prestations sociales non contributives conditionnées à la nationalité (la préférence nationale), hébergement d’urgence réduit, accueil des étudiants conditionné au versement d’une caution, obtention d’une carte de séjour au titre du travail liée au pouvoir discrétionnaire des préfets, désarticulation territoriale des procédures de la demande d’asile.

Notre-Dame : un chantier plombé

Plus de quatre ans après l’incendie qui a ravagé Notre-Dame, la cathédrale parisienne retrouve peu à peu sa silhouette avec l’achèvement, le 1er décembre dernier, de la charpente et de la flèche. La structure doit maintenant être recouverte de plomb, comme la précédente, détruite dans l’incendie du 15 avril 2019. Ce qui pose un sérieux problème de santé publique.


L’utilisation de ce métal inquiète des élus, des ONG et des riverains sous la bannière du collectif « Plomb Notre-Dame ». Ils ont manifesté le 30 novembre sur le parvis du monument. La sénatrice écologiste Anne Souyris a demandé au gouvernement la « suspension » du chantier. La toxicité du plomb est en effet avérée et documentée. « Il n’existe pas de concentration de plomb dans le sang qui soit sans danger », indique l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) sur son site. « Il est aujourd’hui établi que le plomb est toxique pour les enfants, les femmes enceintes et les adultes, même à de faibles concentrations », alerte de son côté l’Inserm-Institut national de la santé et de la recherche médicale. Le plomb est dangereux s’il est inhalé. Si des enfants en ingèrent, ils peuvent être atteints de saturnisme, une maladie grave qui entraîne des troubles neurologiques irréversibles. Le nuage qui s’est dégagé lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris avait suscité des inquiétudes. Une exposition durable, à des niveaux élevés, peut causer des troubles digestifs, une perturbation des reins, des lésions du système nerveux ou des anomalies reproductives.

Pascal Wintzer (archevêque de Poitiers) Bénir des couples homosexuels…
De quoi parle-t-on ?

Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers, approuve la décision du pape François du 18 décembre, d’une bénédiction offerte à tous. A la demande de Golias, il nous transmet un texte1 que nous publions ci-après. Une vision remarquable, tant sur le plan d’une réflexion fondamentale et sociétale que sur celui d’une pastorale d’humanité et de proximité. Un document qui tranche avec les silences et les atermoiements de l’épiscopat français sur la réception de Fiducia supplicans.

 

Il semble que l’actualité dans l’Eglise catholique, en ce tournant d’année, soit marquée par les réactions qui s’expriment au sujet du document du Dicastère pour la Doctrine de la foi, Fiducia supplicans, disant une bénédiction possible pour des personnes vivant en couple, mais de manière irrégulière. Les débats, légitimes, qui surgissent, peuvent offrir l’occasion d’apporter quelques précisions permettant de mieux situer ce texte romain, surtout de mieux éclairer les relations entre les personnes.

Sommes-nous des « irréguliers » ?

D’abord, arrêtons-nous à ce qualificatif, situations « irrégulières ». Il est estimé infamant par certains, marginalisant des personnes, homosexuelles, ou encore remariées civilement après un divorce. La difficulté vient que ce mot est compris comme posant un jugement moral, or, il faut l’entendre pour ce qu’il exprime, une situation juridique. On peut en effet ne pas satisfaire aux préceptes légaux qui ouvrent au sacrement de mariage dans l’Eglise catholique. A la fois les textes du Nouveau Testament et la pratique subséquente des Eglises comprennent le mariage, qui deviendra un des sept sacrements, comme l’union d’un homme et d’une femme qui se donnent l’un à l’autre pour la vie, de manière indissoluble.


Pendant de nombreux siècles, ceci a correspondu à un lien édifiant la famille, la société, garantissant la transmission d’une lignée, aussi de biens, meubles et immeubles… Et en plus, s’ils s’aiment ! Ce n’est que récemment, surtout en Occident, que le mariage est avant tout devenu l’expression d’un lien amoureux, conduisant à en supprimer tous les autres éléments, voire à les considérer de manière négative. Lorsqu’il est question de « régularité », c’est bien de droit dont il est question, non de sentiments, encore moins de bonnes mœurs.

Aucune remise en cause… du sacrement de mariage


Ceci posé, on comprend que l’Eglise catholique ne peut remettre en cause ce qu’elle reçoit au sujet du sacrement de mariage. Cependant, celui-ci ne saurait tout dire des liens qui unissent deux êtres humains. Il ne s’agit pas d’ouvrir le sacrement de mariage à des personnes qui, déjà mariées, divorcées ensuite, voudraient contracter un nouveau sacrement de mariage. Ceci ne se peut. De même, ce sacrement suppose qu’il lie un homme et une femme, et non deux personnes du même sexe. Pour autant, de telles situations sont fréquentes, davantage certes pour les divorces. Faudrait-il alors supposer que leur situation les condamne à être considérés comme en état permanent de péché mortel ? Répondre par l’affirmative conduirait à traduire en terme moral ce qui est d’ordre juridique. En ouvrant la possibilité de donner une bénédiction aux personnes qui font ces choix humains, l’Eglise catholique estime que Dieu ne les condamne pas, ne les considère pas comme des pécheurs invétérés ; elle fait le choix d’être la messagère de Dieu qui « dit du bien » de ces personnes et accompagne les liens qui sont les leurs. Il y aurait une forme d’hypocrisie à poser une distinction entre les personnes, uniquement regardées comme des individus, et ce qui est décisif pour leur vie, ici un choix de couple, de famille.


Nous nous trouvons au croisement de plusieurs dimensions, le juridique, le moral, l’affectif, et il faut ajouter le religieux. On ne peut les séparer ni les isoler, évidemment, mais les confondre n’aide pas à bien poser les choses.

Respect des cultures… ou respect des droits humains ?


Le refus d’accueillir les propositions romaines relève de divers ordres. Il y a, surtout pour les pays du Sud, l’Afrique sub-saharienne essentiellement, quelque chose qui heurte des manières de penser locales, partagées tant par les autorités politiques que religieuses. Il m’est parfois arrivé d’entendre ce propos : « Il n’y a pas de question au sujet du mariage pour tous en Afrique, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’homosexuels chez nous. » Pourquoi alors ces réactions à ce texte romain ? Trêve d’ironie. L’homosexualité est une réalité qui marque des hommes et des femmes, et non le fruit d’une influence délétère venue de l’Occident. Loin d’être une perversion – la perversion est ou une maladie psychique ou une faute morale – l’homosexualité est un fait. Le rappeler participe à la reconnaissance qu’il y a de l’universel dans l’humanité, et non simplement du culturel. Des chrétiens qui croient au Dieu créateur ne peuvent remettre en cause cet universel qui fonde la dignité de chaque être humain, quels que soient son sexe, sa religion, ses opinions, et même son orientation sexuelle.


Alors que le pape François est tant attaché à une forme de décentralisation de l’Eglise, à la prise en compte du spécifique des histoires et des cultures, des Eglises locales aussi, on pourrait s’étonner qu’un texte universel, romain, soit publié sur ces sujets du mariage, du couple, de la famille, de la sexualité. Ne conviendrait-il pas de mieux respecter les diversités qui s’expriment dans les continents à ce sujet ? Le choix romain manifeste que, pour le Saint-Siège, il s’agit en l’espèce d’un universel humain. En quelque sorte, la dignité des personnes et le respect de leurs droits ne peuvent se modifier au gré du bon vouloir des uns et des autres.


Distinguer le juridique et le moral n’entend pas relativiser ce dernier mais le situer plus justement, tout particulièrement mesurer que ses enjeux sont aujourd’hui davantage situés dans la défense du respect de chacun, de sa liberté, que dans celle de droits patrimoniaux, voire de transmission familiale. C’est tout ce qui ressort du pouvoir, de l’emprise, de la domination que notre époque, très heureusement, condamne.

Comprendre l’inquiétude des familles


Un autre motif au refus de la bénédiction de couples homosexuels tient, et certainement davantage en Occident, au « mauvais exemple » qu’elle pourrait donner aux enfants et aux jeunes. Je peux comprendre que des parents puissent redouter qu’un enfant ne se découvre homosexuel, mais comment penser qu’une éducation stricte et surtout des préceptes juridiques religieux seraient d’un quelconque poids face à ce que découvre un jeune de lui-même ? De telles attitudes génèrent plutôt des névroses, tant chez ce jeune que chez les parents. Ces derniers peuvent estimer que par mes propos je donne des leçons, alors que, évêque, je ne suis ni marié, ni pacsé, ni père… Les mêmes jugeant sans doute que l’ordination d’hommes mariés retirerait aux prêtres le caractère de sacré qui leur sied.

 

Des personnes faisant d’autres choix ont dit se sentir négligées, non soutenues du fait de la publication de Fiducia supplicans. Lorsque l’on a choisi de ne pas se remarier après un divorce, ou bien, se sachant homosexuel, s’abstenir de construire une vie de couple, et lorsque les motifs de ces choix sont inspirés par le respect de l’enseignement de l’Eglise catholique, c’est même une forme de trahison qui est éprouvée. Comment ne pas sentir ces souffrances ? Surtout, comment exprimer que le choix de certains n’est pas une insulte ou un désaveu du choix des autres ? Plus profondément, devant sa conscience et devant Dieu, je crois que nos choix personnels doivent être motivés non par une contrainte extérieure, qui peut certes les soutenir, mais par une décision libre et gratuite. Même des choix héroïques, qui sont vécus parfois dans de vrais combats intérieurs, ne peuvent être posés dans l’attente d’une quelconque récompense. C’est en effet sous la loi de la grâce que nous place l’Evangile.

Dieu présent à la vie telle qu’elle est

Fiducia supplicans pose des distinctions quant aux formes que pourraient prendre ces bénédictions, mais surtout invite les Eglises locales, tenant compte des précisions apportées par ce texte, à faire preuve de créativité. Certainement que les diocèses de France, s’appuyant sur leurs pratiques, concernant ce qui existe au profit des couples remariés, des personnes homosexuelles, mais aussi des obsèques, pourraient souligner que les ministres ordonnés ne sont pas les seuls en capacité d’être les témoins de l’amour du Seigneur pour les personnes. Des laïcs, des consacrés, au nom de leur baptême et d’une mission reçue, peuvent être témoins de Dieu et de l’Eglise et porteurs, soit de la bénédiction de Dieu, soit de sa simple présence aimante auprès des personnes dans ce qu’elles vivent de profond dans leur vie. Et parler de « présence » ne minimise en rien ce qui est exprimé, ce mot étant la manière dont Dieu lui-même se révèle à Moïse (cf. Exode 3, 14).

Un seul mot, une diversité de sens


Enfin, puisqu’il s’agit de distinguer des mots, l’origine des confusions tient au mariage lui-même. Il est en une réalité qui s’exprime de diverses manières – on pourrait en dire autant du mot « famille ». Ainsi, avant d’être un sacrement, le mariage est une réalité naturelle, une des expressions les plus fondamentales qui exprime ce qu’est l’humanité, le lien entre deux êtres. Pour les catholiques, il pourrait donc être bénéfique de mieux exprimer cette distinction en manifestant davantage ce qu’a d’original le sacrement. Je m’étais déjà interrogé à ce propos (cf. En chemin vers le Synode. Proposer une espérance aux familles. Bayard, 2015), envisageant que l’expression religieuse à l’occasion d’un mariage puisse ne pas uniquement s’exprimer dans la célébration d’un sacrement, qui suppose une participation consciente à la foi chrétienne, une manière de comprendre et d’en vivre les sacrements fondamentaux que sont le baptême, la confirmation et l’eucharistie.


Ce choix est désormais ouvert pour les personnes en « situation irrégulière ». J’estime que cette pratique pourrait être étendue. C’est bien ce qui est propre à chacun qui demande à être pris en compte. Il faut rappeler que le droit de l’Eglise en fait sa priorité, en mentionnant, en toute fin du Code de droit canonique : « Le salut des âmes doit toujours être dans l’Eglise la loi suprême » (article 1752). Sans doute ces distinctions au sujet de mots, de leur sens, peuvent sembler secondes au regard des enjeux du débat. J’aimerais penser, qu’en saisissant mieux ce que nous disons, en faisant preuve de nuance, nous pourrons mieux honorer les personnes. Pascal Wintzer, archevêque de Poitiers (illustration : xbrchx @ 123RF.com)

 

  1. Texte également disponible sur le site du diocèse de Poitiers.

Baptême (suite)

Ancienne présidente irlandaise d’un groupe autoproclamé réformateur de l’Église catholique, Mary McAleese, a déclaré, en marge du dernier synode, que le baptême des bébés viole les droits de l’homme (Source : tribunechrétienne.com, 09/10/2023)

 

C’est un fait que le baptême des enfants, ou pédobaptisme, peut être vu comme un geste intrusif sur des êtres sans défense, qui ne l’ont jamais demandé et de toute façon ne peuvent en comprendre le sens. Maintenant, le dommage de quelques gouttes d’eau versées sur la tête du bébé ne me semble pas si grave, moins en tout cas que la circoncision irréversible des petits enfants en judaïsme, ou celle qu’on peut faire plus tard en islam, et qu’on peut voir comme une mutilation.

 

Pourquoi l’Église catholique a-t-elle instauré le pédobaptisme ? La raison tient sans doute à l’érection en dogme du péché originel, dû à Augustin, pour qui l’humanité toute entière est une masse de condamnés (massa damnata). L’enfant nouveau-né est déjà souillé d’une « tache originelle », dont le baptême le délivre.

 

On comprend que certaines Eglises aient pris leurs distances avec le pessimisme augustinien, et pratiquent soit le baptême des seuls adultes, soit le rebaptisage (anabaptisme). Dans ces cas, l’important est que celui qui reçoit le baptême soit conscient ce qu’il fait, et demandeur de la chose.

 

Pour l’Église catholique, le sacrement se suffit à lui-même. Il constitue en soi un rituel magique de délivrance, aussi irréversible et indélébile que la tache qu’il est censé effacer. On ne peut en effet se faire débaptiser, se faire rayer des registres ecclésiaux, comme notification en a été faite à ceux qui l’ont tenté. Ce serait admettre l’apostasie, ce à quoi l’Église se refuse. Maintenant, y a-t-il dans ce refus une vraie atteinte possible aux « droits de l’homme » ? Cela dépend évidemment de l’importance qu’on lui donne.

 

En tout cas, on peut faire au pédobaptisme la critique de sacraliser le rite et de s’en contenter, au risque d’infantiliser les fidèles, comme il se voit chaque fois qu’on a d’un sacrement une conception magique. Le vrai baptême mature suppose en préalable la foi de l’impétrant, et ne fait que la manifester. S’il n’y a pas cette foi, il est sans substance. C’est ce que dit bien l’Évangile : « Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné. » (Marc 16/16) Michel Théron et ses ouvrages sur ses blogs : www.michel-theron.fr (général) et www.michel-theron.eu (artistique)

Bénédiction
des couples homosexuels… courage, fuyons !

La polémique qui entoure la réception du texte Fiducia supplicans, ouvrant à la bénédiction de couples en situation irrégulière, et de couples homosexuels dit quelque chose de la fébrilité extrême de l’Eglise catholique. Et de son incapacité à regarder simplement le réel en face. Cette polémique possède deux mérites essentiels : elle éclaire les réticences radicales d’une partie du clergé, prêtres et évêques, vis-à-vis de l’orientation voulue par François, portée par le synode actuel, pour sortir l’Eglise de l’ornière ; elle confirme le blocage total d’une majorité de l’opinion publique catholique sur la question homosexuelle. « L’abomination » biblique semble ici sans appel ! Ultime mérite de ces chicaneries, qui n’est pas le moindre : l’obligation faite à chacun d’entre nous de se positionner clairement, de sortir des faux-fuyants et des certitudes faciles. Ce que je vais essayer de tenter dans ce billet.


Inutile de revenir ici longuement sur le texte de la Déclaration du 18 décembre, par laquelle le Dicastère romain de la Doctrine de la foi, avec l’assentiment du pape François, ouvre aux ministres du culte catholique « la possibilité de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, sans valider officiellement leur statut ni modifier en quoi que ce soit l’enseignement pérenne de l’Église sur le mariage ». J’ai consacré, dès le 22 décembre, un long billet à l’analyse de ce texte auquel je renvoie les lecteurs. Dès le lendemain, la Conférence des évêques du Cameroun appelait les prêtres de ce pays à ne pas appliquer les recommandations romaines. D’autres épiscopats africains allaient suivre, de même qu’en Europe ceux de Pologne et de Hongrie, à l’inverse de leurs confrères Suisses et Allemands. Cela m’a conduit à actualiser mon article, notamment dans la perspective de sa reprise, le 4 janvier, par Golias Hebdo n° 798. 

Une bénédiction du couple, mais séparé


Concernant la France j’écrivais ceci : « C’est pour l’heure le silence le plus total du côté de la Conférence des évêques de France. Et il est peu probable qu’elle en sorte. Nouvelle illustration de différences de sensibilités épiscopales qui empêchent tout consensus et renvoient chaque évêque à sa liberté de faire ou de ne pas faire, de parler ou de se taire. »  Le loup n’allait pas tarder à sortir du bois. Le 29 décembre, le diocèse de Bayonne faisait connaître la décision de Mac Aillet de demander à ses prêtres de ne bénir les personnes qu’individuellement et pas les couples. Le 1er janvier c’est l’ensemble des neuf évêques de la Province ecclésiastique de Rennes qui, à son tour, recommandait à ses prêtres et diacres de « bénir de façon spontanée, individuellement, chacune des deux personnes formant un couple ». Donc pas le couple lui-même comme souhaité par le pape François. Le 4 janvier, devant tant de crispations et de refus, le Vatican publiait une « note explicative » justifiant – parfois en des termes maladroits – la parfaite orthodoxie (si je puis dire) de la Déclaration. Elle rappelait que ce texte ne remet aucunement en question la doctrine de l’Eglise catholique sur le mariage, et précisait : « En réalité, c’est à chaque évêque local de faire ce discernement dans son diocèse ou en tout cas de donner des orientation complémentaires. » 

Une liberté de discernement, toute…

Il ne s‘agit ici aucunement d’une reculade. Une lecture attentive de la Déclaration du 18 décembre permettait déjà d’en faire une telle interprétation. Cela me conduisait, dans ma propre présentation, à commenter en ces termes les premières réactions hostiles de certains épiscopats africains : « On peut soit s’inquiéter de cette rébellion et y voir un risque pour l’unité de l’Eglise et un affaiblissement de l’autorité du pape, soit émettre l’hypothèse qu’on serait déjà ici, finalement, dans l’après Synode sur la synodalité où la liberté serait offerte aux Eglises continentales ou à certaines Conférences épiscopales de trancher pour ce qui les concerne sur ce type de questions pastorales étroitement liées aux « cultures » locales. Il n’est pas dit que le pape n’y trouve pas confirmation du bien-fondé de sa démarche synodale de recherche d’autonomie des épiscopats… parfois contestée par ces évêques mêmes qui ici s’en réclament ! »

… synodale, pour les Eglises locales

Pour ce qui me concerne, je ne trouve pas illégitime l’initiative de ces épiscopats, même si elle m’interroge sur leurs motivations réelles. Je peux comprendre la position africaine sur un continent où l’homosexualité, plus qu’ailleurs, est jugée « contre-nature » et passible, dans trente-deux pays, de poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement ou même la condamnation à mort. Le 29 décembre, le président du Burundi appelait à « lapider les homosexuels dans les stades ». Nombre d’évêques et de prêtres africains partagent en réalité cette culture, où ils ne voient aucune contradiction avec la lecture qu’ils font des Ecritures.


Et qu’on ne leur objecte pas que l’homosexualité existe aussi sur leur continent, et que leur rigorisme concernant les questions de morale sexuelle fait peu de cas du vécu réel d’une partie du clergé. Cela me remet en mémoire cette anecdote rapportée il y a une vingtaine d’années par un ami rentrant d’Afrique, à une époque où je dirigeais la rédaction du Pèlerin. D’un évêque auquel il demandait si ça ne le gênait pas que certains de ses prêtres vivent avec une femme, il avait obtenu cette réponse non dénuée d’humour et de franchise : « Ce qui me gène surtout, c’est de savoir que certains vivent avec deux. Voyez-vous, le dilemme du prêtre africain, c’est : comment vivre en prêtre catholique pendant le jour et en africain pendant la nuit. » Mais là, il s’agissait d’hétérosexualité. On restait donc peu ou prou dans le dessein de Dieu. A tout péché miséricorde ! Alors qu’avec l’homosexualité c’est l’abomination de la désolation… 

En France : désobéir à son évêque…

Concernant les évêques de France, l’interrogation est tout autre. Le contexte culturel, radicalement différent, devrait rendre l’ouverture pastorale du pape plus facile, sauf que le microclimat catholique, lui, est africain. Et que les évêques n’ont pas envie de trop heurter ce qu’il leur reste de fidèles. L’argument le plus souvent évoqué est l’ambigüité du texte romain qui prétend pouvoir bénir les couples sans bénir l’union qui le consolide. A bien y réfléchir, il est pourtant une explication possible de cette apparente contradiction qui donne raison au pape. Le mot union a d’évidence une connotation juridique. Il suppose la ratification, par un tiers institutionnel extérieur au couple, de l’existence d’un lien entre ces deux personnes. Rien de tel dans la notion de couple qui est tout simplement la prise en compte du réel : deux personnes vivent ensemble une vie de type conjugal. Point ! Si ces deux personnes vont voir un prêtre pour lui demander sa bénédiction, il est probable qu’elles vont se présenter à lui en disant : « On est en couple », pas : « On vit en union. » Et c’est bien pour leur couple qu’elles demandent bénédiction. Le couple préexiste à l’union qui, éventuellement, en officialise l’existence. C’est d’ailleurs la même chose pour le sacrement de mariage1. Les fiancés constituent bien déjà un couple avant même que le prêtre vienne consacrer leur union. 

… pour obéir au pape ?

La décision prise par les évêques de Bayonne et de la région Ouest, de demander la bénédiction des personnes séparément, est une profonde erreur. Par cette décision, ils se montrent en réalité plus autoritaires que le pape lui-même qui leur laisse le choix du discernement. Pourquoi n’ont-ils pas fait de même avec leurs prêtres ? Puisque la bénédiction permise par Rome suppose la plus grande discrétion, quel risque de scandale y avait-il de confier à chaque prêtre ou diacre le soin de décider en conscience, au cas par cas ? Les voilà, par cette décision, qui mettent leurs collaborateurs au défi de leur désobéir s’ils veulent obéir au pape ! On voit l’avancée pastorale.

Un pape pasteur qui pousse les évêques…


 Ces chicaneries ne sont pas pour autant à prendre à la légère. Elles traduisent un double mal profond. Le premier est de servir de révélateur à l’incompréhension et à la suspicion d’une partie de « l’appareil ecclésiastique » vis-à-vis de François. Ce qui n’est qu’une confirmation. Beaucoup, dans l’Eglise, n’ont pas pris la mesure du renversement de perspective opéré par son pontificat. Ou le désapprouvent. Sous les papes précédents, il était entendu que Rome était là pour rappeler la doctrine à temps et à contretemps. « Dura lex sed lex ». Quitte à ce que les évêques et les prêtres, localement, en adoucissent les exigences, dans la plus grande discrétion bien entendu. Ce n’était pas sans conséquence. L’opinion publique non catholique, qui n’avait connaissance, par les médias, que des « interdits romains », pouvait rester, sa vie durant, dans la plus totale ignorance d’une quelconque bienveillance pastorale. 

… à jouer les docteurs de l’Eglise


Avec François c’est Rome qui tient le discours pastoral. Et voilà que nombre d’évêques se sentent investis de la mission de défendre la loi et la Vérité. C’est ainsi que nombre de déclarations épiscopales – comme celle des évêques de Bayonne et de l’Ouest – prennent forme d’encyclique, où abondent citations et références. Avec pour effet de durcir et rétrécir, plus que d’expliquer, l’ouverture pastorale à laquelle ils étaient invités. Tout cela me remet douloureusement en mémoire cette phrase du pape François dans son livre d’entretiens avec Dominique Wolton, à propos de certains (jeunes) prêtres : « Ils ont tellement peur de l’Evangile qu’ils se réfugient dans le code de droit canonique. » Les évêques avec eux !

L’homosexualité : péché absolu ?


 Le second mal profond révélé par cette affaire est l’homophobie radicale d’une grande partie des catholiques. Son appréhension des homosexuels, fondée sur les interdits bibliques, les transforme en êtres consentant à leur péché et refusant, pour des raisons incompréhensibles, le chemin de sainteté dans la continence que leur propose maternellement l’Eglise. Alors que François, ici encore, part du réel, d’hommes et de femmes en demande, et nous invite à nous interroger, synodalement, sur la compatibilité de leurs requêtes avec les exigences de l’Evangile. Est-ce vraiment un  hasard si c’est le même homme, le pape François, qui plaide, « vox clamans in deserto », pour qu’on considère l’immigré en nos pays, et l’homosexuel en nos paroisses, comme des personnes dignes de respect, à l’heure où spontanément les sociétés comme les communautés ecclésiales semblent vouloir se protéger de la « menace extérieure » en faisant prévaloir une « préférence » (nationale ou confessionnelle) qui rassure, au risque assumé de l’exclusion ? Je retiens de cet épisode, que dans leur grande générosité les catholiques de France et leurs évêques ne peuvent supporter « 10 à 15 secondes »2 de bénédiction pour des couples homosexuels. Sans doute parce qu’à leurs yeux ce n’est pas là le dessein de Dieu. Au-dessus de leurs forces spirituelles !

Ce n’est pas moi qui vais leur refuser…


En commençant ce – trop – long article, j’écrivais que le troisième mérite des polémiques enclenchées par cette Déclaration romaine était l’obligation faite à chacun de nous de se positionner clairement, de sortir des faux-fuyants et des fausses certitudes. Les lecteurs de ce blog savent que je n’ai pas pour habitude de me réfugier dans le flou, sinon, parfois, d’avouer le doute qui m’habite. Comme nombre de catholiques, car ils existent aussi3, je me réjouis avec les associations LGBT+ d’un document pastoral dont elles écrivent : « Sans toucher au volet doctrinal, source de bien des résistances et crispations conservatrices, le pontife marque sa volonté de sortir d’une logique de régulation par le haut, des schémas doctrinaux ou disciplinaires. » 

… ma bénédiction


Je peux comprendre, pour ma part, que l’Eglise considère que le mariage hétérosexuel homme-femme correspond seul à ce qu’elle comprend du dessin de Dieu pour l’humanité. Et j’admets donc, qu’à ce stade de son histoire et de sa réflexion exégétique, elle ne puisse envisager un mariage religieux homosexuel4. En revanche, je ne vois toujours pas en quoi le « croissez et multipliez » devrait avoir pour contrepartie la continence absolue pour celles et ceux dont l’inclination sexuelle est autre5. Tel est mon combat. Et ce n’est pas moi qui vais leur refuser ma bénédiction. Golias en partenariat avec Cath’lib, le blog de René Poujol

 

1.On pourrait faire le parallèle avec la loi pénale et l’interdit. Ce n’est pas la loi qui fonde l’interdit mais l’inverse. Dans une société laïque, c’est bien parce que les citoyens, en conscience (même si pour des chrétiens cette conscience est éclairée par Dieu), réprouvent le meurtre qu’ils légifèrent sur son interdiction. 

2.Précision, oh combien maladroite sinon scandaleuse, portée par la note explicative du Vatican en date du 4 janvier pour illustrer combien la bénédiction ouverte par Rome serait en réalité bien modeste.

3.Qu’il me soit permis de saluer ici fraternellement nombre d’amis et amies catholiques qui ont un, parfois deux, enfants homosexuels qu’ils aiment sans réserve et qui souffrent de l’incompréhension de l’Eglise à leur égard. 

4.Je parle ici de mariage religieux. La reconnaissance de la conjugalité homosexuelle dans la loi civile ne me pose aucun problème. Les questionnements partagés avec d’autres au moment du débat sur la loi Taubira portaient non sur cette conjugalité mais sur les modalités (PMA, GPA…) de la filiation à laquelle ouvrait automatiquement le mariage. 

5.Faut-il redire ici que les couples hétérosexuels stériles ou ménopausés ne sont pas interdits de relations sexuelles. 

Marko Rupnik :
dix de chute

Le prêtre mosaïste slovène Marko Rupnik voient ses œuvres démantelées les unes après les autres dans de nombreux édifices religieux. Le sombre bilan de l’homme accusé de multiples abus sexuels ne s’arrête pas là. Rome vient de donner un an à la Communauté de Loyola, qu’il a cofondé avec la religieuse Ivanka Hosta, pour achever sa dissolution. En cause, de graves problèmes de gouvernance. Pour rappel, le pape François a ordonné fin octobre le lancement d’un procès canonique contre Marko Rupnik, jusque-là protégé par la prescription canonique couvrant habituellement les affaires d’ordre sexuel entre personnes majeures. Plusieurs victimes présumées ont affirmé que Sœur Ivanka avait refusé d’agir contre lui après avoir eu connaissance des accusations (cf. Golias Hebdo n° 787, 790). A. B.

L’épiphanie
comme apocalypse

Il est courant d’établir un contraste et une gradation entre l’intimité de Noël, dont les témoins sont des bergers, et la symbolique internationale de l’Epiphanie, avec la visite des mages. Mais qu’est-ce qui se trouve proprement manifesté au moment de cette visite ? Est-ce la royauté de Jésus, la domination de Jérusalem ou bien le retour des exilés ? Comment articuler ces différentes dimensions ?


Is 60, 1-6, attribué au « second Isaïe » (qui écrit une centaine d’années après le premier, au moment où Cyrus le Grand fait rebâtir le temple et domine les peuples voisins) comporte deux thèmes : la domination de Jérusalem, vers laquelle afflueront les richesses du commerce maritime et terrestre ; le retour des exilés (« tes fils reviennent de loin »). Dans le contexte de ce chapitre, la lumière de Dieu n’est pas seulement le rayonnement extérieur, c’est la présence de Dieu au milieu d’un peuple éclairé par la justice, lumière qui éclipsera le soleil et la lune (Is 60, 19). Le second Isaïe annonce un Messie qui apparaît aussi comme un serviteur souffrant (Is 53). Le Ps 71, 1-13 souligne à la fois l’importance de la justice et de la paix (comme en Is 60, 17) et celle du souci du faible et du pauvre dans le royaume messianique.


En Mt 2, 1-12, les mages ne sont pas tant des rois que des sages qui scrutent les signes des temps. Mazdéens ou zoroastriens, ils sont adorateurs de la lumière. Les plus éclairés des hommes ont appris que la lumière s’est levée sur Jérusalem, grâce à ce nouveau roi qui éclipse Hérode, roi de Judée allié des Romains (mais reconstructeur du Temple), mort en – 4. À Bethléem (« maison du pain »), ils offrent à l’enfant l’or et l’encens de Saba mentionnés par Isaïe, mais aussi la myrrhe, qui annonce le passage du Messie par le tombeau.


Ep 3, 2-6 insiste sur la révélation (apocalypsis) inédite faite à Paul : « Toutes les nations sont associées au même héritage », celui de la promesse faite à Abraham (voir Ga 3, 16). Ce qui est manifesté à travers cet enfant, ce n’est pas la domination d’un peuple sur les autres, c’est l’avènement d’un règne de justice et de paix, sous l’égide d’un roi qui rassemblera tous les peuples en une cité sainte dont les murailles s’appellent salut et les portes louange (Is 40, 18). Un même corps nourri du pain de Bethléem. L’Epiphanie annonce déjà la ville resplendissante que sera la véritable Église (Ap 21, 23). Frédéric Gain

L’écho des plus pauvres

Dans la foulée des alertes données depuis plusieurs semaines par les associations présentes sur le terrain, l’Équipe des Chrétiens en classe ouvrière du Calvados s’indigne de la montée en flèche de la pauvreté. Dans un communiqué du 13 décembre, elle rappelle que sous l’ère Macron, « les minima sociaux n’ont évolué que de 1,6 % en 2023, bien inférieur à l’inflation évaluée autour de 5 %, mais qui pèse plus de 20 % pour les plus démunis correspondant aux frais d’alimentation, d’énergie et de logement ». Ceux qui ont recours à l’aide alimentaire : « Essentiellement les bénéficiaires des minima sociaux, des travailleurs pauvres, des familles monoparentales, des retraités pauvres, des travailleurs précaires, des étudiants sans ressources… Parmi les associations qui fournissent cette aide, les Restos du Cœur ont déjà aidé, au 1er septembre 2023, 1,3 million personnes (1,1 million en 2022). Vu cette progression, en beaucoup d’endroit, les bénévoles se trouvent contraints soit de diminuer le contenu des paniers repas, soit d’être plus exigeants sur les conditions de ressources. » Un constat qui exige la poursuite des luttes. « Pour nous, Chrétiens en classe ouvrière, la politique du pouvoir actuel en faveur des riches, au détriment des pauvres et d’une majorité de la population, est contraire à nos luttes pour plus de justice et d’égalité menées avec nos organisations syndicales, associatives et politiques. » A. B.

Loi immigration : comment ils ont rompu le pacte républicain

« Leurs votes m’obligent », disait-il à propos de ceux qui avaient voté non pour lui mais contre Mme Le Pen. « Je ferai tout durant les cinq années qui viennent pour [que les électeurs] n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes. » Formule ambiguë, car après avoir pointé l’extrême droite – ce qui est assez précis -, le nouvel élu désignait aussitôt et confusément des « extrêmes » indéterminés. C’est le même qui désavoua vertement sa Première ministre quand elle énonçait cette pure vérité : le RN, malgré sa « normalisation », est « l’héritier » du régime de Vichy. M. Macron, qui dédaigne ainsi l’histoire, y puise pourtant la référence éculée au « bouclier » pour justifier sa politique. Il ne se situe pas ainsi du côté du « glaive » – moral – pour s’opposer à l’idéologie brune à qui les manœuvres de son gouvernement et d’une partie de ses troupes viennent de donner un crédit abject avec cette loi immigration votée le 19 décembre dernier. 

 

Depuis des décennies, politiciens, médias et intellectuels de droite se sont voués plus ou moins insidieusement à supprimer les obstacles  – ceux de la morale comme de la raison – qui gênaient le cheminement des idées d’extrême droite dans les allées du pouvoir. Ils s’y emploient désormais ouvertement. Longtemps confinée aux cercles des anciens collaborateurs pétainistes, voire nazis actifs, et des débris de l’OAS, cette entreprise a été jugée peu dangereuse ou cyniquement instrumentalisée.


C’est grâce à Mitterrand que l’extrême droite, incarnée par le FN, a retrouvé depuis Vichy sa visibilité politique lors d’une réforme électorale (1986) pour diviser les forces de la droite classique. Mesquine manipulation qui aura de grands effets. De 0,8 % des voix à la présidentielle de 1974, par sa présence médiatique de plus en plus grande nourrie de ses « dérapages », le FN obtient 11,00 % des voix aux européennes de 1984. Ces élections jugées accessoires par beaucoup d’électeurs permettent une sorte de laisser-aller intellectuel et moral « pour voir », comme l’adolescent s’enivre pour la première fois. La débauche est telle que J. Bardella obtient plus de 23 % des suffrages en 2019. Ce succès indécent aide Mme Le Pen à obtenir plus de 23 % des voix à la présidentielle de 2022. Mais, cette fois, les Français sont plus de 8 millions à avoir voté pour elle et ses « idées ». Il s’agit bien d’un vote actif.


Le premier mandat de M. Macron pouvait, à bien des égards, avoir déçu les attentes populaires et son programme pour le second être des plus menaçants (retraites), mais celui de Mme Le Pen pouvait-il lui être opposé de manière crédible (par exemple sur le pouvoir d’achat ou les retraites) ou pour garantir la sécurité du pays (inféodation à la Russie) ? Il était donc loisible de s’abstenir. Cependant, Mme Le Pen – à la suite de son père – proposait un petit plus à des Français inquiets, déçus et désorientés : la joie malsaine de s’en prendre aux étrangers pour expliquer les difficultés rencontrées à cause de la politique économique du dernier quinquennat et des précédents. La xénophobie, le racisme, la haine de la liberté sont des puissants moyens de séduction quand, depuis si longtemps, les Français les plus mal lotis sont conduits à y voir des solutions à leurs difficultés. D’autant qu’ils ont perdu toute confiance en ceux qui, prétendant s’opposer à ces idées, prennent les décisions qui les nourrissent en aggravent la vie quotidienne des citoyens les plus modestes, par ailleurs objets de leur mépris exprimé sans vergogne.

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