Un autre regard sur l’information !

Kissinger
et le Vatican

Le diplomate américain Henry Kissinger, décédé le 29 novembre 2023, est célèbre pour avoir conseillé de nombreux responsables politiques. Fait moins connu, il était très proche du Vatican. Il n’était pas rare qu’il échange des points de vue avec ses homologues du Saint-Siège. Dans le cadre des révélations des Wikileaks, on avait découvert une conversation datant d’octobre 1973 entre Kissinger et l’archevêque Giovanni Benelli, alors substitut de la Secrétairerie d’État. Les deux hommes discutaient du récent coup d’État au Chili, qui avait renversé le gouvernement de Salvador Allende. Giovanni Benelli conseillait à Kissinger d’ignorer les rapports faisant état de massacres et d’exactions commis par les forces du général Augusto Pinochet, en évoquant de la « propagande communiste ». Kissinger a exercé une influence notable sur les papes de son époque, avec lesquels il entretenait de bonnes relations, notamment Paul VI et Jean-Paul II. De manière générale, il admirait la capacité du Vatican à adopter « une vision à long terme » des relations internationales. Il est vrai que l’Eglise catholique a l’éternité devant elle… A. B.

L’épiscopat espagnol repris en main par François

Le 28 novembre 2023, le pape François convoquait à Rome les évêques espagnols. Un rassemblement contraint plutôt rare dans le monde de l’Eglise catholique. Le précédent a eu lieu en 2018, date à laquelle le pape avait demandé à l’épiscopat chilien, dans son intégralité, de venir à sa rencontre avant de lui demander de démissionner collectivement en raison de sa gestion catastrophique des abus sexuels au sein de leurs diocèses.


Cette fois, la raison principale d’une telle convocation réside dans la gestion des séminaires espagnols qui comptent actuellement 974 séminaristes pour 45 séminaires diocésains, contre 1 700 séminaristes il y a dix ans. Un déclin majeur quand certains séminaires ne comptent plus qu’une poignée de futurs prêtres, moins de dix, qui rend une réforme indispensable. En octobre 2022, le pape François avait eu à ce sujet une formule bien trouvée : « Cinq séminaristes dans un diocèse, ce n’est pas un séminaire, c’est un mouvement paroissial. » S’en est suivie une enquête au niveau de l’Eglise espagnole, menée par deux émissaires nommés par le Vatican, les évêques uruguayens Milton Luis Troccoli et Arturo Eduardo Fajardo. C’est leur rapport qui a décidé le pape à convoquer les évêques, afin de les mettre face aux questions concrètes et de les pousser à prendre des décisions.

Autre point essentiel, plus secrètement gardé, l’influence des mouvements charismatiques et traditionalistes sur la formation des futurs prêtres espagnols. Un tiers d’entre eux sont tenus par le Chemin Néocatéchuménal, dont les dérives sectaires et fondamentalistes, en matière de liturgie et de pastorale notamment, sont dans le collimateur de Rome depuis des années. La nomination récente de plusieurs évêques proches du pape n’a pas suffi à inverser la tendance. L’héritage et des réseaux, avec des hommes comme Antonio Rouco Varela, ancien archevêque de Madrid (1994-2014), usent encore de leur influence. L’enjeu pour le pape est bien de relancer une dynamique, mais aussi d’encourager l’ouverture d’une Église jugée trop fermée sur elle-même. Inquiet à juste titre de la nostalgie pour le passé nourrie par certains jeunes prêtres, et de l’interdiction, dans plusieurs séminaires, de certaines revues jugées trop à gauche par une partie du clergé. Rappelons que c’est justement l’influence sectaire et fondamentaliste du Chemin Néocatéchuménal qui avait amené le pape François à geler les ordinations du séminaire de la Castille au sein du diocèse français de Dominique Rey (Fréjus-Toulon).


Si la convocation des évêques espagnols n’a a priori pas la même finalité que le précédent chilien de 2018, il ne faut pas sous-estimer l’importance de la crise des abus sexuels au sein du clergé ibérique dans cette convocation. Une crise longtemps retardée par l’institution, mais qui commence à prendre de l’ampleur dans la presse et dans l’opinion publique espagnole depuis que le Congrès des députés a publié, le 27 octobre, un rapport très critique, mené par une commission indépendante sur la gestion des violences sexuelles au sein de l’Église catholique et qui pointe plus de 400 000 victimes potentielles. Un autre chantier d’envergure. A. B.

Les métamorphoses de Catherine :
histoire d’une sortie de monastère

Après quarante dans un monastère bénédictin depuis l’âge de 22 ans, Catherine s’est mise en quête de sa vie. Sous l’emprise d’une supérieure, qui sera désavouée par Rome en 2015, il lui faudra des années pour retrouver sa capacité de discernement, comprendre son aliénation, le formatage subi dès le plus jeune âge dans sa famille. A la suite de son livre « Métamorphose »1, elle nous raconte en exclusivité un chemin hors du commun.


Je m’appelle Catherine. Je suis la quatrième d’une fratrie de dix enfants. Nous vivons à Versailles, dans un milieu bourgeois, catholique. Nos parents nous aiment ; ils nous donnent tout ce qu’ils peuvent mais peu de tendresse. Pour eux, l’essentiel c’est de faire de nous des croyants ; ils me fournissent en quelque sorte le mode d’emploi de la vie chrétienne qui doit me conduire au bonheur du ciel. J’ai lu dans mon catéchisme : « Une fourmi noire, sur une pierre noire dans la nuit noire, Dieu la voit. » Je ne peux jamais lui échapper, je dois lui obéir. Mais, comme souvent, ce qui m’est demandé me contrarie, je ne découvre pas un Dieu d’amour mais un empêcheur de tourner en rond à qui je dois sans cesse demander pardon.


Je sais aujourd’hui qu’une foi mal comprise, qui nie la liberté des personnes, fussent-ils des enfants, et leur capacité à apprendre à se connaître et diriger leur vie, est une croyance dévoyée. Alors, ai-je eu vraiment la Foi ? L’ai-je faite mienne ? Cette question m’a été posée récemment ; je n’y avais jamais pensé. Honnêtement – ce qui est paradoxal concernant quelqu’un qui a passé quarante ans dans la vie religieuse – je ne sais pas. Je n’ai pas la réponse. Aujourd’hui, je n’emploie plus ces mots liés à la religion : croire, miséricorde, pardon… L’essentiel c’est ma vie de bonheur et d’émerveillement que je partage avec les autres. Dieu existe-t-il ? Je ne saurais l’affirmer. Peut-être est-il cet espace de liberté et d’amour dans lequel je vis, comme l’eau est le milieu vital des poissons ?


Je me souviens avoir toujours pensé que je serai religieuse. Cette idée me poursuit toute mon adolescence sous la forme d’une petite voix intérieure tellement persuasive, que malgré mes efforts elle se transforme en injonction morale. En quatrième année de médecine, j’abandonne mes études pour lui obéir et donner enfin satisfaction à ma mère. Pourquoi ?

La France au Sahel : une page se tourne

Le 14 novembre 2023, avec la force de frappe du groupe Wagner et l’appui logistique des armées burkinabée et nigérienne, les forces armées maliennes ont repris sans difficulté Kidal, la capitale touarègue du nord du Mali que ses défenseurs avaient déjà quittée devant les moyens déployés par les militaires maliens. Cette réelle victoire du régime malien, politique plus que militaire, fait tomber le dernier volet de l’engagement français au Mali : l’appui à une forme très avancée d’autonomie politique de la région touarègue.

 

Les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger sont en train de former une alliance militaire et font passer un message fort : nous prenons en main notre souveraineté sur la totalité de nos territoires, Wagner nous est utile, l’emploi de la force est nécessaire pour lutter contre les djihadistes armés qui veulent établir un califat au Sahel.

Persistance des crises

D’une certaine manière, on souhaite aux militaires de réussir là où la France et les coalitions internationales (G5 Sahel et MINUSMA-Mission multidimentionnelle intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali) ont échoué. Les armées nationales ont la légitimité pour le faire. Cependant, la prise du pouvoir politique par les militaires n’est jamais une bonne nouvelle, et ces coups d’Etat déstabilisateurs favorisent les djihadistes. Les brutales méthodes wagnériennes questionnent. Ce succès politique ne doit pas cacher les crises qui se superposent au Sahel et qui sont pour une majeure partie à l’origine de la situation sécuritaire.


L’anthropologue franco-nigérien Jean-Pierre Olivier de Sardan1 voit huit crises enchevêtrées, ce qui rend leur lecture complexe : la crise agro-pastorale, la crise de l’emploi, la crise des services publics, la crise des élites politiques, la crise de l’islam, la crise de l’occidentalo-centrisme, la crise sécuritaire, la crise des armées nationales. Un récent travail de l’Agence française de développement, sur les sociétés civiles au Sahel2, montre aussi cette complexité de lecture des sociétés sahéliennes, qui obéissent à des dynamiques diverses parfois contradictoires et toujours ancrées dans l’histoire longue de cette zone géographique du nord du continent africain. C’est la méconnaissance ou le refus de voir les contextes sociaux-politiques qui nous a fait passer à côté du projet émancipateur que l’aide au développement portait en lui, malgré ses profondes ambiguïtés.

Ventes d’armes : une baisse
en trompe-l’oeil

Le chiffre d’affaires issu des ventes d’armes et de services à caractère militaire par les cent plus grandes entreprises d’armement s’élève à 597 milliards de dollars en 2022, soit 3,5 % de moins qu’en 2021 en termes réels. C’est ce que révèlent les nouvelles données publiées le 4 décembre par le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI). Cette diminution s’explique principalement par la baisse du chiffre d’affaires issu des ventes d’armes des plus grandes entreprises américaines. Le chiffre d’affaires a en revanche augmenté de manière significative en Asie, Océanie et au Moyen-Orient. Les commandes en cours et la multiplication de nouveaux contrats laissent présager que le chiffre d’affaires mondial issu des ventes d’armes pourrait augmenter considérablement au cours des prochaines années. Si la production peine pour le moment à s’aligner, les demandes sont fortement en hausse. A. B.

Enquête Pisa : le décrochage scolaire sans précédent de la France

Programme international pour le suivi des acquis des élèves, l’enquête Pisa, montre un décrochage sans précédent de la France et une très forte inégalité scolaire. Ces résultats traduisent les effets extrêmement violents de la direction suivie par les trop nombreuses réformes des deux dernières décennies… dont le ministre actuel de l’Education nationale n’a, semble-t-il, pas tiré le bilan.

 

Le coup de bambou. La gueule de bois. Après les parents d’élèves, les syndicats enseignants, les lycéens, les chercheurs en science de l’éducation, c’est au tour de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de dresser un constat alarmant sur l’évolution du système scolaire français. Et les remarques sont alarmantes.

Un dérèglement continu depuis vingt ans

L’OCDE, forum des pays les plus riches qui gravitent dans l’orbite de l’Occident, publiait, le 5 décembre, les résultats de son Programme international pour le suivi des acquis des élèves, le Pisa, enquête menée dans quatre-vingt-cinq pays, auprès d’environ 700 000 adolescents de 15 ans. Rien qu’en France, pas moins de 8 000 élèves ont été évalués, dans trois cents collèges et lycées, publics comme privés. Devant la chute des résultats du système éducatif français, l’OCDE émet, pour la première fois, des critiques directes à l’encontre de son dérèglement continu depuis vingt ans, à la suite d’une pluie de réformes. D’abord, le contexte : cette enquête PISA 2023 est la première à évaluer les conséquences négatives du Covid-19 sur les apprentissages : entre 2018 et 2022, le niveau a baissé dans presque tous les pays étudiés. Dans certaines régions du monde, les effets sont même dévastateurs, en Amérique latine en particulier, où la perte de niveau est équivalente à un retard de dix ans.

Drame de Crépol et attentat de Paris : le risque d’un basculement

C’est à quoi le meurtre de Thomas à Crépol et la récupération immédiate de ce drame par l’extrême droite exposent notre société. Les réactions politiciennes, à l’attentat mortel perpétré le 2 décembre à Paris, accentuent le désarroi de tous ceux qui n’en profitent pas pour contribuer encore plus au renversement des principes républicains fondamentaux qui permettent au débat civil de contenir la violence sociale.


La violence dans les bals n’est pas une nouveauté, à tel point que lors de la mort du général De Gaulle, Hara Kiri avait titré « Bal tragique à Colombey : un mort ». À cette époque, les festivités populaires étaient souvent perturbées par des violences opposant les participants à des bandes venues d’un village ou d’un quartier voisin. Ces faits sont devenus plus rares, mais la violence reste latente et explose alors à l’extérieur des lieux de loisirs (armes à feu, automobiles).


La mort de Thomas est un fait divers tragique, sans respect pour sa mémoire et le deuil de sa famille, l’extrême droite en a fait une récupération cynique. Elle se plaît à voir dans ce meurtre la confirmation des thèses de Mme Le Pen : la saine campagne peuplée de « nationaux » issue de la terre est victime du déferlement des hordes barbares. Elle dénonçait déjà, en 2012 à Châteauroux, « la violence [qui] se déverse sans résistance sur la France des champs et des clochers, venant de nos villes et de nos banlieues ». De même, dans Valeurs actuelles, quelques heures après le drame de Crépol et sans rien savoir des circonstances, elles s’en prend aux « banlieues criminogènes dans lesquelles se trouvent des milices armées qui opèrent des razzias ». Ce dernier terme n’est évidemment pas choisi au hasard.

« Lutte et contemplation » : un collectif qui s’affirme

Sur le front de l’écologie, des chrétiens sortent de l’inertie et s’engagent concrètement, conscients que dans ce domaine s’en remettre à Dieu n’est pas suffisant. C’est le cas du collectif Lutte et Contemplation, récemment créé en septembre 2023, qui porte la voix des chrétiens au nom de leur foi. Les membres du collectif agissent aussi bien auprès des institutions que sur le terrain aux côtés d’autres activistes. En pleine COP 28, Lutte et Contemplation appelle, avec vingt-quatre autres organisations, à une mobilisation pour « interpeller les décisionnaires sur leur pouvoir d’agir ».

 

Le mouvement était jusque-là très confidentiel. Il y a un an, Lutte et Contemplation n’était encore qu’un groupe WhatsApp. Une quarantaine de jeunes chrétiens franciliens engagés pour le climat s’y donnaient rendez-vous « pour se ressourcer en priant ensemble et se soutenir dans nos luttes ». Parallèlement, une protestation se faisait entendre depuis les rangs d’une jeunesse chrétienne progressiste, sous la forme d’une tribune parue dans la presse en octobre 2022. Initiée par un collectif politique chrétien ancré à gauche, Anastasis, elle appelait les évêques français à dénoncer le projet pétrolier Eacop mené en Afrique par TotalEnergies. Plus de 400 jeunes catholiques l’ont signée, dont les futurs membres fondateurs de Lutte & Contemplation.

Selon le pape François, « masculiniser » l’Église a été un péché

« L’un des grands péchés a été de « masculiniser » l’Église ». C’est ce qu’a reconnu le pape François au cours d’un discours improvisé, le 9 décembre dernier, en donnant audience à la Commission théologique internationale. Le pape n’a pas voulu lire le discours destiné aux membres de la Commission, car parler trop longtemps le fait souffrir, suite à ses problèmes pulmonaires. Mais il n’a pas voulu renoncer à énoncer des paroles franches : « Je vous remercie pour ce que vous faites, la réflexion théologique est très importante. Mais il y a quelque chose qui ne me plaît pas chez vous, excusez ma sincérité », déclare François en regardant les spectateurs, et en comptant les femmes : « Une, deux, trois, quatre femmes… Ah, excuse-moi : cinq », cinq sur les 28 présents. « La question est que – ajouta-t-il – si l’Eglise est féminin, et si nous ne comprenons pas ce qu’est la théologie de la femme, nous ne comprendrons jamais ce qu’est l’Église. »

 

 

« Sur cette question, nous devons aller de l’avant – exhorta t-il -. La femme a une capacité de réflexion théologique différente de celle que nous avons nous, les hommes. J’ai beaucoup étudié la biographie de Romano Guardini1, qui a été rédigée par une femme Hanna-Barbara Gerl2 », a-t-il rappelé. « L’un des grands péchés a été de « masculiniser » l’Église. Et ceci ne se résout pas par la voie ministérielle, ceci est une autre chose – souligna t-il cependant-. Il se résout par la voie mystique, par la voie réelle. La pensée balthasarienne m’a tant apporté : principe pétrinien et principe marial. On peut discuter de cela, mais les deux principes sont là. Le marial est plus important que le pétrinien, parce qu’il y a l’Église épouse, l’Église femme, sans masculinité. » « Vous vous demanderez – a-t-il conclut – où mène ce discours ? Non seulement pour vous dire que vous devriez avoir plus de femmes, mais pour vous aider à réfléchir : « l’Église femme, l’Église épouse ».  » Eletta Cucuzza – Golias en partenariat avec Adista (www.adista.it)

 

1. Un des plus grands théologiens du XXe siècle, R. Guardini (1885-1968). D’origine italienne, il a enseigné la théologie dogmatique dans des universités allemandes et influencé le pape Benoît XVI dans l’écriture de sa trilogie sur Jésus de Nazareth.

2. Hanna-Barbara Gerl-Falkovitz est docteur en philosophie.

600 séminaristes rassemblés à Paris : quand l’épiscopat compte ses troupes

Chaque parti politique organise tous les ans un rassemblement dénommé Université d’été. Il s’agit de se serrer les coudes, de se motiver, alors même que les rangs des militants se dépeuplent à vue d’œil. Autre but, non déclaré officiellement : pour les chefs, se mesurer aux autres ténors, faire valoir sa ligne de pensée, placer ses pions pour un futur leadership et une éventuelle élection. En ce début d’hiver et de l’Avent, voilà que l’Eglise catholique en France organise à son tour un grand rassemblement de ses troupes… ou plutôt de son futur clergé : six cents séminaristes à Paris. Dans quels buts ? Sans doute les mêmes que les partis politiques : se compter, faire voir qu’on existe encore, se remonter le moral alors que les rangs s’éclaircissent…

 

Le week-end du vendredi 1er au dimanche 3 décembre 2023, 600 séminaristes arrivaient à Paris, accompagnés d’une centaine de leurs formateurs et d’une trentaine d’évêques. Ils ne sont pas passés inaperçus – un de leur but étant de se faire voir – ni dans le métro qui n’avait pas vu autant de soutanes depuis longtemps, ni sur le parvis de Notre-Dame pour une prière dans le froid matinal du samedi. Les paroisses parisiennes les ont reçus et logés vendredi soir et samedi après-midi, une longue veillée d’adoration au Sacré-Cœur avait lieu le samedi soir et une grand-messe solennelle couronnait ce meeting à l’église Saint-Sulpice.

« La vie communautaire peut rassurer »

Le chiffre peut impressionner : 600 séminaristes. Et pourtant, il n’est guère glorieux. Malgré les prières pour les vocations, malgré les « Années de l’Appel » vécues dans les diocèses, les statistiques sont formelles. Le nombre de séminaristes, donc de prêtres, ne cesse de baisser, pour ne pas dire de s’effondrer. Prenons un exemple : dans le diocèse de Nantes, entre 1955 et 1966, plus d’une vingtaine de nouveaux prêtres étaient ordonnés chaque année. Ils n’étaient plus que huit en 1973, six en 1975, et l’année suivante aucun pour la première fois depuis la Révolution1. En 2023, le séminaire regroupe trente-neuf jeunes des cinq diocèses des Pays de la Loire, ainsi que ceux originaires des Comores, île Maurice et île de la Réunion. La situation est la même, voire pire, dans tous les diocèses de France. A une exception près : le séminaire Saint-Martin ouvert en 2014 à Evron en Mayenne, où se forment une centaine de séminaristes2. Ces séminaristes souvent ensoutanés ont une moyenne d’âge de 26 ans ; ils viennent « de milieux plutôt aisés et de droite. Le catholicisme, en devenant minoritaire, tendanciellement, se gentrifie : le recrutement aussi » assure le sociologue Yann Raison du Cleuziou.

 

Ce qui motive ces jeunes, diocésains ou Saint-Martin ? « Le conservatisme et la tradition attirent les jeunes. C’est un mouvement de fond, qui ne s’appuie pas exclusivement sur une tendance idéologique ou politique. Dans un monde qui change, la soutane, le style de vie fermé et protecteur, la vie communautaire, peut rassurer » reconnaît François Euvé3. Les expressions de ces jeunes, de leurs formateurs et des évêques, sont différentes de cette analyse. « Nous nous encourageons les uns les autres, dit l’un des jeunes. Il y a quelque chose de l’ordre du soutien. » ; « Même si nous ne sommes qu’une poignée, que les temps sont durs, dit un autre, nous sommes quand même là, avec un but commun qui nous rassemble : servir l’Église. C’est ensemble, avec les laïcs, que le Seigneur nous appelle à porter cette mission d’annonce de l’Évangile aujourd’hui. » De Marc Micas, évêque de Lourdes : « Certains vivent en petit cercle durant l’année; là, ils font l’expérience du nombre. » Pour Thomas Poussier, recteur du séminaire à Aix-en-Provence, un point positif : « Certes, il y a une baisse des vocations, mais aussi cette réalité de plusieurs centaines d’hommes disponibles pour répondre à l’appel de Dieu : c’est un signe d’espérance pour l’Église de France. »

Les abus sexuels restent à la périphérie de la mission…

Pour ces six cents séminaristes, qu’en est-il des tensions et problèmes du catholicisme actuel et des révélations faites par la Ciase-Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise ? « Nous sommes confiants mais pas aveugles,affirme G. Nous savons les difficultés et l’image dégradée que l’Église a aux yeux de la société. Mais tout cela reste la périphérie de ce qui est le cœur de la mission à laquelle je me sens appelé. Ce n’est pas ça qui nous arrêtera. Au contraire, je ressens d’autant plus l’urgence d’amener le Christ au monde et notamment à tous ces jeunes qui ont un besoin criant de spiritualité. »

 

Il n’est pas question, bien sûr, de juger les jeunes sur leurs motivations. Mais on peut se poser des questions sur des expressions comme « répondre à l’appel de Dieu », « le Seigneur nous appelle », « servir l’Église ».Les sciences humaines, l’exégèse biblique sont là pour nous rappeler que la vocation est au croisement d’un attrait personnel et de l’appel de la communauté chrétienne, et qu’il est pour le moins risqué d’affirmer que Dieu intervient dans la vie et l’orientation de vie de tel ou tel. Par ailleurs, il est grave de dire que « tout cela – dont la mise au jour des délits et crimes sexuels – reste la périphérie du cœur de la mission. » Si la Ciase a mis au jour que cela n’est pas le fait d’individus mais est systémique, il faut revoir le système ecclésiastique et ne pas balayer la réalité d’un revers de main.

 

Les évêques de France, nombreux au rassemblement de Paris du début décembre, ont le souci de pérenniser le modèle « sacerdotal » et de remplir l’organigramme de leur diocèse. Ils viennent puiser là où ils trouvent des candidats à la prêtrise. Et l’on constate que beaucoup de séminaristes ne sont plus le fruit du monde ouvrier et paysan mais viennent des JMJ chères à Jean-Paul II et des Scouts d’Europe, et aussi de familles de l’aristocratie. Autres sources : les Saint-Martin maintenant présents dans au moins un tiers des diocèses, et les prêtres africains Fidei Donum qui représentent désormais plus d’un tiers des prêtres diocésains en France : ils sont prés de trois mille… ce qui n’est pas sans poser des problèmes aux diocèses d’Afrique qui ont d’énormes défis à relever entre l’islam et les évangéliques, et aussi aux chrétiens français devant une mentalité africaine souvent éloignée de la leur.

Le célibat : d’abord mystique !

Le pape Françoisa envoyé un message aux séminaristes par l’intermédiaire du cardinal Parolin, secrétaire d’Etat. Comme d’habitude, le pape pratique le tango argentin : trois pas en avant, deux pas en arrière. Qu’on en juge : « (Le pape) rend grâce pour l’appel singulier que le Seigneur vous a adressé, vous ayant choisis parmi tant d’autres, aimés d’un amour privilégié et mis à part… Le prêtre célèbre la messe où, rendant présent le sacrifice du Christ, il s’offre en union avec lui sur l’autel… Au cœur de votre identité, en conformité avec le Seigneur Jésus, se trouve le célibat. Le prêtre est célibataire – et il veut l’être – parce que Jésus l’était, tout simplement. L’exigence du célibat n’est pas d’abord théologique, mais mystique : comprenne qui pourra ! Personne n’a le pouvoir de changer la nature du sacerdoce et personne ne la changera jamais, même si les modalités de son exercice doivent nécessairement prendre en compte les évolutions de la société. »

 

On reste dans une conception sacrée de la prêtrise (choisis, amour privilégié, mis à part). La mort de Jésus n’est pas lue comme la conséquence de son engagement de vie mais comme un sacrifice offert à Dieu, sacrifice rendu présent par le prêtre. Et enfin – on croit rêver ! – la motivation du célibat : parce que Jésus l’était… comprenne qui pourra ! En effet, rien à comprendre, sauf qu’un peu d’exégèse et d’histoire de l’Eglise éclairerait autrement le dit célibat.

 

Si comme le pape le dit, rien ne changera dans la nature du sacerdoce, il nous reste à désespérer de voir arriver quelque résultat sérieux au Synode en cours. Et à assister, impuissants, à l’écroulement de l’Eglise, et surtout de l’Evangile. Mais… mais reste un espoir : « Le Souffle souffle où il veut et tu entends le bruit qu’il fait, mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. » (Jn 3, 8). Paul Fleuret

 

1. Source : D’une terre de chrétienté à un catholicisme minoritaire. Le diocèse de Nantes dans la seconde moitié du XXe siècle par Marcel Launay, historien, Beauchesne, 1985.

2. Fondée en 1976 en Italie, pour ne pas suivre Marcel Lefebvre dans son schisme, la communauté traditionaliste Saint-Martin compte 185 prêtres et diacres dans une quarantaine de lieux en France et dans le monde.

3. François Euvé, rédacteur de la revue Etudes. Citation lue dans Ouest-France, 2-3 décembre 2023.

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