Un autre regard sur l’information !

Le cardinal Sarah ne se rendra pas à La Baule

A la suite de la lettre ouverte (voir ci-après) publiée par le site Golias au sujet de la visite du cardinal Sarah à la Baule, cette visite a été finalement annulée – sous prétexte d’usurpation d’identité – par l’évêque de Nantes, histoire de calmer la fronde qui montait dans le diocèse. Golias

Lettre ouverte à Mgr Laurent Percerou (Nantes)

Cher Evêque Laurent Percerou

Vous avez reçu récemment des courriers de la part de plusieurs Baulois concernant l’affaire Sarah. Permettez-nous un dernier envoi. Nous sommes des paroissiens mécontents du sort qui nous est réservé, à nous qui ne demandons qu’à vivre en paix dans nos paroisses Notre Dame et Ste Thérèse, ainsi que dans les églises voisines.

L’annonce de la venue du Cardinal Sarah nous est présentée comme un sujet de grande joie. Vraiment pour qui ? Pas pour nous, qui voyons là un affront à Vatican II, une honte d’être pris pour des chrétiens tradi ou intégristes, alors que nous voudrions enfin que Vatican Il soit compris et appliqué. »

Le scout qui, à travers les réseaux sociaux, a fait appel à Sarah pour une venue chez nous a probablement agi avec une sincère générosité. Mais que sait-il au juste de ce prélat bien connu pour son opposition au pape François. Fallait-il d’emblée lui accorder une confiance sans réserve et organiser un accueil pour une conférence à St Nazaire et pour une messe à La Baule ? Les curés y sont certainement favorables, même s’ils ne sont pas à l’origine de la demande. Qu’arrivera-t-il si demain un deuxième scout demande la venue de l’évêque Rey de Toulon ou de Aillet de Bayonne ?

On a l’impression qu’il faut dérouler le tapis rouge et bouleverser les habitudes de la pratique dominicale, remuer les foules pour que l’église soit pleine et qu’une parole de vérité nous soit adressée ! Le chant des scouts sera probablement très sincère, en espérant qu’il soit plutôt conforme à une liturgie qui respecte dans sa forme les exigences voulues. En ce temps de l’Avent en violet, il n’est pas facile de parler d’optimisme ! Les fidèles sont mis devant le fait accompli, sans concertation aucune.

Les raisons de notre déception ? Elles sont nombreuses ; d’abord et surtout la personnalité du prélat, dont les paroles et les gestes sont bien connus des médias et des théologiens qui fréquentent le milieu romain. L’un d’eux écrit ceci : « Ce cardinal est signataire d’un dubium au pape en même temps que le cardinal Burke qui lui s’est élevé publiquement, au temps du COVID, contre le port du masque et la vaccination des catholiques, car le vaccin comportait une puce permettant aux gouvernements de les contrôler. Heureusement pour lui, rapidement après ses déclarations, il a pu être mis sous respiration artificielle. Sarah se joint aussi, je l’apprends, au même Burke pour multiplier la grâce en multipliant le nombre de messes ! A un moment donné, j’ai souhaité que le Cardinal Sarah quitte son immense appartement du Vatican, renonce à son salaire de cinq mille euros par mois et au service de quatre religieuses : que ne rentre-t-il en son pays dont il fut l’archevêque  pour l’évangéliser puisqu’il compte environ 94/93% de non-chrétiens, au lieu de donner des « leçons » irréelles aux prêtres français ! Après un minimum de réflexion, je préfère qu’il reste dans son confortable appartement du Vatican – les dégâts pour l’Evangile seront moindres. »

J’ajoute ceci : c’est en grande partie à cause de Sarah que le Synode sur l’Amazonie n’a pas donné les conclusions attendues, qui avaient été votées très favorablement par les évêques d’Amérique latine. Notre pape François avait reculé !

Dans le périodique local « Le Souffle de la baie », d’octobre 2023, en page 7 est cité le témoignage de Louis Tessier, prêtre sur notre secteur, récemment décédé à 87 ans : « Enfin, ce qui me rend peut-être moins heureux, c’est l’évolution que semble prendre l’Eglise aujourd’hui, qui paraît se recentrer sur elle-même : les lois, le Droit Canon, semblent prendre plus de place que l’Evangile… Une Eglise qui n’est plus, ou de moins en moins « avec », mais « en face », « à côté », une Eglise plus soucieuse de piété, de dévotions, avec l’influence des mouvements charismatiques, que de présence évangélique même. Voilà ce que j’avais à vous dire.»

Et là nous disons : Amen !

Claude BERNARD, en écho à certains paroissiens déconcertés.


P. S. : ce matin, je sors de l’Eglise Ste Thérèse où j’ai participé à la messe du 8 décembre : nous étions environ une soixantaine de fidèles, une cinquantaine de femmes et une dizaine d’hommes ; moyenne d’âge probablement vers les 85 ans (j’en ai 88). Les problèmes que j’évoque tiennent principalement aux structures de l’Eglise que certain.es essaient de faire évoluer, et au langage théologique et ecclésiologique qui lui aussi a besoin d’une fraîcheur nouvelle. Je me disais : pour un scout, catéchisé tradi ou non, que peut bien signifier « Immaculée  Conception » dans un monde en évolution selon Teilhard, pour qui le péché originel est une notion à dépoussiérer ?

Et puis, à nos âges comme chez les plus jeunes, nos « malheurs » ecclésiaux sont bien peu de choses par rapport aux souffrances réelles de millions d’humains affrontés à la guerre, aux inondations, à la faim, etc… Osons un décentrement à la manière de Louis Tessier…

Focolari : protestation des victimes pour la nomination de Karram au dicastère des laïcs

Margaret Karram et Jesús Morán, président et coprésident des Focolari, on été reçu en audience par le pape le 7 décembre dernier, jour des 80 ans de la fondation du mouvement par Chiara Lubich. Dans l’après-midi, le cardinal Kevin Joseph Farrell, préfet du Dicastère pour les Laïcs, la Famille et la Vie, a présidé une messe d’action de grâce dans la basilique Sainte-Marie-Majeure de Rome, avec d’autres cardinaux et évêques. Une célébration en grande pompe pour un mouvement qui a dû admettre avoir en son sein plusieurs cas de pédophilie (66 cas détectés de 1969 à 2012, selon les données recueillies par la Commission interne des Focolari) : le plus éclatant est sans doute celui de Jean-Michel Merlin, un focolari français qui a violé au moins 37 enfants et qui a été qualifiéd’« abuseur en série de mineurs ». Mais, comme nous l’avons écrit dans Demain (https://www.editorialedomani.it /fatti/chiesaabusi–minorilista-secretaire-li-le-accuse-contre-il-movimento-dei-focolari-h7n1mjbm), Karram et Morán ne veulent pas divulguer les noms de cette « liste de membres » coupables de rapports de violences et de harcèlement. Lors de l’assemblée générale des Focolari de février 2021, le pape François avait mis en garde contre la tentation de l’autoréférentialité, «qui conduit à toujours défendre l’institution au détriment des personnes, et qui peut aussi conduire à justifier ou à couvrir des formes d’abus ».

 

Il y a moins de deux semaines, le 25 novembre, le pape – en personne – a nommé Margaret Karram membre du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie : une décision qui a suscité étonnement et scandale parmi les victimes et les hors du mouvement. L’OREF, organisation ex-focolari, a écrit une lettre ouverte au cardinal Farrell dans laquelle il souligne la grave incompatibilité de la nomination de la présidente des Focolari avec la fonction de tutelle que le Dicastère revêt en cas de dénonciation d’abus à l’intérieur des mouvements. « Cette nomination – lit-on dans la lettre d’Oref – se présente comme un grave conflit d’intérêts : pour nous et pour les victimes d’abus, ce Dicastère était le dernier recours auquel s’adresser dans l’espoir d’obtenir écoute, compréhension et justice. Et maintenant ?». Qui contrôle le contrôleur maintenant ? La contradiction apparaît évidente, surtout si l’on pense à la « tolérance zéro » sur les abus proclamée à plusieurs reprises par le pape François. «Margaret Karram devrait en même temps œuvrer pour résoudre le problème des abus au sein du Mouvement des Focolari et s’exprimer ensuite sur les accusations de ces derniers au sein de son Dicastère», expliquent les anciens focolari.

 

Approuvé par les hiérarchies ecclésiastiques en 1962 (presque vingt ans après sa fondation) sous le nom d’Œuvre de Marie, le mouvement des Focolari a son siège à Rocca di Papa, et est aujourd’hui diffusé dans 182 pays. « On a vraiment du mal à comprendre le sens de cette décision de François. Comment se fait-il que le pape, qui, avec la Constitution apostolique sur la Curie romaine, a réorganisé le gouvernement de l’Église catholique, génère un tel conflit d’intérêts avec ces nominations, au détriment total des victimes qu’il voudrait défendre, protéger et protéger en paroles.» se demandent Martina Castagna et Guido Licastro, anciens focolarini mariés et membres d’Oref. Un contresens qui interroge beaucoup : « Pourquoi Margaret Karram elle-même n’a-t-elle pas eu la promptitude de renoncer à cette nomination au profit des victimes? » demande encore Lycaben.

 

« Le Dicastère ne peut plus être un espace d’écoute neutre où pouvoir dénoncer des situations d’abus ou de difficultés qui devraient être évaluées de manière impartiale et objective », confirme dans un communiqué la coordination contre les abus sexuels dans le clergé Italy Church Too. Parmi les nouveaux membres nommés par le pape au Dicastère, il y a en effet des personnes qui occupent des rôles de direction dans des mouvements ecclésiaux (comme Communion et Libération, Opus Dei, Chemin néocatéchuménal, en plus des Focolari) qui sont depuis quelques années au centre de contestations pour dérives sectaires et abus spirituels, sexuels, de conscience. « Les abus dans certains cas ont été cachés et couverts pendant des années, dans de nombreux cas, ils n’ont pas fait l’objet d’une enquête appropriée et les plaintes n’ont pas été prises en compte, probablement parce que ces mouvements savent qu’ils jouissent de la protection des autorités vaticanes – précise Italy Church Too – Ces nominations démontrent donc que le pape François (ou qui le conseille) n’a pas voulu évaluer objectivement les signalements. » Federica Tourn (source : https://www.editorialedomani.it/fatti/chiesa-abusi-minori-lista-segreta-degli-le-accuse-contro-il-movimento-dei-focolari-h7n1mjbm)

 

La rédacton de Golias remercie Federica Tourn et le journal Domani – (https://www.editorialedomani.it) – pour nous avoir autorisés à traduire et publier cet article

Commencement de l’annonce de ce qui ne se voit pas, mais qui est déjà là

Année B 2ème Dimanche de l’Avent, Mc 1, 1-8

Le début du passage tient lieu de présentation d’un genre repris1 par Marc ; l’Évangile. « Commencement de l’Annonce de “Ce qui ne se voit pas encore mais qui est déjà là” (c’est-à-dire l’Évangile), de Jésus-Christ, (en fait) Fils de Dieu. » Grâce à cette simple présentation, l’auteur fait coup double, le plus innocemment du monde, en apparence :

Primo : Il pose une équivalence entre l’Annonce de Jésus, c’est-à-dire son enseignement et le livre que lui, Marc, propose, et qui s’appellera Évangile. Il fallait oser ! Comme le dit l’exégète protestant Camille Focant2 : « La naïveté de Marc est parfois retorse… » Au vrai, le terme grec “Évangile” c’est exactement l’Annonce de quelque chose qui est bien réel mais qui n’a pas encore été aperçu par les gens concernés. D’où ma transcription.

Secundo : Il relativise l’appellation de Christ (ou Messie) donnée à Jésus, dès les années 80. Marc s’adresse à un public romain pour lequel un Christ est un aspirant à quelque royauté, un rebelle. Il parle de celui que d’autres considèrent comme Messie alors qu’ils devraient le nommer Fils de Dieu. Il conservera donc la scène où les disciples se font rabrouer après avoir annoncé Jésus comme Christ (Mc 8, 27-30) et qui montre l’opposition ferme de Jésus à se voir présenté ainsi : « Si vous me présentez ainsi (c’est-à-dire comme Christ) alors taisez-vous ! » Marc suggère donc de voir en Jésus un « fils de Dieu » ! Quelqu’un qui est plein de lui (pour un Sémite), mais aussi (pour un Grec), quelqu’un qui est de même nature que Dieu lui-même. L’auteur commence alors à préparer ses lecteurs à voir en Jésus une personne divine. Ce qui aurait mis terriblement en colère Jésus de Nazareth lui-même. Encore la naïveté retorse de Marc…

Un recours malicieux aux prophètes

En fait, l’Évangile cite Malachie, un prophète qui annonce “Il est Là”3, envoie quelqu’un préparer son chemin : « J’envoie mon messager préparer le chemin devant moi… Je vais envoyer Élie avant que le jour de “Il est Là” arrive, ce jour grand et redoutable ! » (Mal 3, 1. 5). En faisant le parallèle entre le messager de Malachie et Jean-Baptiste, il laisse entendre, que le chemin que Jean prépare est celui de Dieu en même temps que celui de Jésus. Une manière encore de transformer Jésus de Nazareth en… Jésus-Christ, sans avoir l’air d’y toucher. Le recours à Isaïe (40, 5) donne tout son sens au travail de Marc. Littéralement : « Le parler de notre Dieu se lève pour la durée présente. » Là, le Dieu de la révélation juive parle bien par Jésus de Nazareth. Marc est bien disciple de Jésus, mais un disciple malicieux, voire parfois manipulateur…

Jean le Baptiste

Les historiens sont assez clairs : Jean-Baptiste est d’une génération précédant celle de Jésus. De familles apparentées, ils ont vécu l’un après l’autre. Jean animait un mouvement clos par un rite d’entrée, le baptême de l’eau, ce qui s’opposait à la manière de vivre ouverte à tous qui était la marque du Maître de Nazareth. Mais comme Jésus, il écartait le besoin impératif d’avoir recours aux sacrifices et aux rites divers du Temple pour se purifier ; il se contentait de recommander une vie fraternelle et sincère et de participer à son fameux baptême – c’est-à-dire la plongée dans l’eau du Jourdain. La différence majeure entre les deux personnages tient à leur rapport au prescriptif, aux commandements, et à leur manquement, le péché. Alors que Jésus relativise les commandements en refusant de les considérer comme divins, d’où son hostilité à la caste des Sacrificateurs du Temple, Jean en reste à la conception du judaïsme traditionnel de l’époque qui conditionne la qualité de Fils de « Il est Là » au respect desdits commandements : « Il proclamait un baptême de conversion pour le pardon des péchés » (Mc 1,4). Pardon qui restait donc… à obtenir ! Qu’est-ce à dire ? Sinon que le Baptiste est encore dans le contrat (même allégé) entre Dieu et les hommes. Si vous voulez obtenir le pardon de vos péchés (ou manquements aux commandements), alors vous devez changer de comportement. Jamais Jésus de Nazareth ne conditionnera le pardon des péchés au respect d’un contrat. Il ira même plus loin : « Vous ne pouvez vous donner la force de servir Dieu et un Contrat ! » (Un Mammôn4, c’est d’abord un contrat – Lc 16, 13). Dès son arrivée dans la synagogue de Nazareth (Lc 4), il annonce que les péchés sont remis, une fois pour toutes. Pour lui, notre responsabilité est de vivre, pas de régler une addition. Jamais Jésus n’utilisera la peur, le Jour de “Il est Là” grand et redoutable, en parlant à ses frères et sœurs juifs. Non il ne sera pas, comme le Baptiste l’imagine, un successeur plus féroce que lui. [ABO]

Pourquoi avoir fait de Jean un précurseur de Jésus ?

Exclus du judaïsme orthodoxe par le Mouvement des Sages5 en 90, les disciples de Jésus, soumis à l’arbitraire des juges romains, sont alors forcés de constituer leurs Églises de façon autonome. Dans ce moment périlleux, il s’agit de mobiliser toutes les forces juives qui ne sont pas ennemies, dont les baptistes, alors plus nombreux qu’eux. René Girard disait que « le génie du christianisme c’est qu’il n’avait pas prévu de réussir ». C’est beau mais peut-être moins vrai qu’il n’y paraît, autour de 90 ! André Scheer, exégète et bibliste laïc

1.Il est probable que le genre Évangile a été créé par Jean et non par Marc comme on le dit souvent. 2. Camille Focant. L’Evangile selon Marc, éd. du Cerf 2004. 3. « Il est Là » : transcription littérale de YHWH – יהוה qui signifie exactement « Il surgit », « Il déboule » – au temps de l’inaccompli, c’est-à-dire que c’est loin d’être fini… 4. Mammôn vient de Manah (מנה) qui signifie compter, et qui a le sens de fixer, déterminer par un contrat. Il a ensuite été étendu au sens de monnaie, puisque la valeur d’une monnaie est garantie par le pouvoir en place dans le cadre d’un contrat implicite entre un peuple et son dirigeant. 5. Le mouvement des Sages, constitué quasi exclusivement de Pharisiens – et de quelques prêtres rescapés de la guerre avec Rome -, est mandaté par Rome (après 70) pour reconstruire un Judaïsme sans Temple. Il est à la source du Judaïsme rabbinique d’aujourd’hui.

Cop 28 : un invité qui fait tâche

Actuellement en cours à Dubaï aux Émirats arabes unis (du 30 novembre 2023 au 12 décembre 2023), la COP 28 ne réunit pas que du beau monde. Le Sultan al-Jaber a convié à l’événement le président syrien Bachar al-Assad, tristement célèbre pour avoir gazé son peuple à plusieurs reprises. Les ONG de défense des droits de l’homme sont vent debout contre la venue du dictateur syrien à Dubaï. Le Collectif pour une Syrie libre et démocratique s’indigne : « Il est scandaleux qu’une telle conférence soit exploitée pour ramener Bachar al-Assad dans le giron de la communauté internationale, sans qu’il rende des comptes pour ses crimes de guerre et crimes contre l’Humanité commis en Syrie au cours des douze dernières années. » Rappelons que le 14 novembre 2023, la justice française a émis un mandat d’arrêt international contre Bachar al-Assad pour les attaques chimiques perpétrées à l’été 2013 sur la Ghouta orientale, banlieue de Damas, qui avaient fait plus de 1000 morts en quelques minutes. A. B.

Les rebelles
de Coire

Dans le très conservateur diocèse suisse de Coire, une quarantaine de prêtres, rassemblés sous la bannière du « Cercle sacerdotal », défient l’évêque Bonnemain. Ils ont refusé de signer le code de conduite (Verhaltenskodex) voulu par l’évêque afin de prévenir les abus sexuels. Ils s’opposent à plusieurs passages du texte : « Je renonce à des évaluations négatives globales de comportements prétendument non bibliques en raison de l’orientation sexuelle » ou encore : « Dans les entretiens pastoraux, je n’aborde pas activement les thèmes liés à la sexualité. Dans tous les cas, je m’abstiens de poser des questions dérangeantes sur la vie intime et le statut de la relation. Cela vaut également pour les entretiens que je mène en tant que supérieur hiérarchique. » En 2023, selon l’évêché de Coire, 310 prêtres séculiers et 215 prêtres religieux sont enregistrés, ainsi que 70 diacres permanents et 125 personnes comme assistants pastoraux. Les quelque 43 « rebelles » du « Cercle sacerdotal » représentent clairement une minorité parmi le clergé du diocèse. Mais cela montre que même des dispositifs à la nécessité évidente trouvent encore sur leur route de fortes résistances.

Laudato si’ : une encyclique
sur l’écologie et après ?

Alors que le pape François a actualisé l’encyclique Laudato si’ le 4 octobre dernier, à la faveur de l’exhortation apostolique Laudate Deum, il nous semble opportun de revenir, à l’occasion de la COP28 à Dubaï, sur le texte de Laudato si’ publié en 2015, comme l’a proposé le collectif Anastasis dans une de ses récentes publications. Golias Hebdo reprend ci-après la critique de Laudato si’ du collectif, prolongée par de larges extraits de l’analyse de l’universitaire britannique Philip Goodchild.

 

Publiée en 2015, quelques mois en amont de la COP21, l’encyclique a marqué les esprits, et elle a permis d’accélérer la prise de conscience écologique du monde catholique. Éclairée par un diagnostic scientifique robuste et une analyse sociale lucide, la lettre du pape François invite les catholiques et toutes les personnes « de bonne volonté » à une « conversion écologique ». Critiquant « l’anthropocentrisme déviant » des civilisations traversées par le christianisme, le texte ne mâche pas ses critiques vis-à-vis du désordre économique mondial, des injustices nord-sud mais aussi nationales, ou surtout du « paradigme technocratique », c’est-à-dire sous une certaine forme, de la fascination pour la technique. Endossant presque la critique décroissante, l’encyclique reconnaît aussi le retard de l’Eglise en matière d’écologie, ainsi que la contribution prophétique d’autres confessions et de toutes les personnes engagées dans l’écologie.

 

Novateur théologiquement, acéré sur les plans sociaux et économiques, robuste scientifiquement, le texte a été acclamé par de nombreux écologistes en lutte partout dans le monde. L’Eglise catholique allait-elle mettre en mouvement ses milliards de fidèles au côté des peuples indigènes menacés par l’agro-business, au côté des jeunesses en grève pour le climat, des ZADistes de France et d’ailleurs ?

 

Huit ans plus tard, malgré l’impact considérable du texte, la situation écologique s’est encore considérablement aggravée. Pire, le monde catholique semble n’avoir pas mis en œuvre, dans les actes au moins, la conversion à laquelle François appelle pourtant les fidèles. Dans un article paru plus tôt cette année dans la Nouvelle Revue de Théologie, Mahaut et Johannes Herrmann soulignent l’incapacité à transformer en acte concret l’appel pressant de la doctrine sociale renouvelée par François à l’aune des dernières connaissances scientifiques. La factualité de l’urgence écologique est peu présente dans les discours ecclésiaux en Occident. Certes, en Europe, nous sommes épargnés par le niveau de déni auquel s’adonnent les évêques états-uniens. Néanmoins, on est loin d’une parole prophétique et entendue, si on la compare aux questions dites « bio-éthiques » (un concept à déconstruire d’urgence).

S’interroger sur une réception…

L’encyclique accompagne son diagnostic scientifique et sa critique socio-économique, d’un développement théologique autour de la Création. Ces développements sont importants, et fructueux pour approfondir la relation de chaque croyant avec le Dieu de Jésus-Christ au regard de la crise écologique. L’appel à la conversion écologique qui en découle est même nécessaire : la destruction des conditions de survie de l’humanité trouve sa cause profonde dans l’hégémonie d’un ordre socio-économique désormais planétaire, dont le succès tient à l’assujettissement généralisé du vivant. 

…. avant tout spirituelle

Cela dit, là où la question personnelle/spirituelle ne représente qu’une partie d’un chapitre parmi les six (en comparaison, trois ont une dimension très clairement politique), on constate, dans la réception de l’encyclique par les catholiques français, une surenchère spirituelle bien plus qu’une mobilisation à la hauteur des enjeux et de l’analyse formulée par le Magistère. Tout se passe comme si l’incursion des réalités sociales et écologiques dans la théologie mettait nos communautés chrétiennes dans l’embarras. Le résultat ? Une profusion de retraites éco-spirituelles, de « jardins Laudato si », de « cercles de prière pour la Création » – mais relativement peu d’activités communautaires réellement prophétiques, c’est-à-dire des luttes en mesure de faire dérailler les imaginaires qui nous mènent à la catastrophe.

S’interroger sur l’inflation théorique

Dans l’encyclique, François propose une analyse théologique qui tente de corriger « l’anthropocentrisme déviant » de la tradition chrétienne, et pour affirmer l’ancrage de l’humanité pèlerine dans la Création. De nouvelles questions s’ouvrent : de quelle manière les roches, les plantes, les animaux participent-ils à l’histoire du salut ? Quelle place occupe l’humanité dans le plan divin, dès lors qu’on la fait redescendre un peu de son piédestal ? Quels nouveaux sens la notion de Création peut-elle prendre ?

 

On peut voir dans cet approfondissement théorique, et dans cette redécouverte des théologies de la Création des Pères de l’Eglise (Basile le Grand, Maxime le Confesseur, etc.), une tentative de dépasser la polarisation interne à l’Eglise. Mais ces questions, si passionnantes soient-elles, ne se suffisent pas à elles-mêmes. Elles risquent constamment de faire écran à la réalité crue, bien moins propice à l’émerveillement et à la poésie : un réchauffement climatique déjà constaté de +1,3°C, sur une trajectoire à +3°C, des désastres réguliers qui lui sont déjà imputables, ainsi qu’une incapacité collective du régime politico-économique à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre.

 

Il est bon de réfléchir au degré de dignité d’une créature ou d’un milieu, mais les théologiens catholiques ont une responsabilité pratique à ne pas oublier. La réflexion théologique peut être une pensée qui, à très court terme, suscite des affects et met en mouvement – ou qui, à défaut, trouve refuge dans des débats certainement intéressants, mais trop inoffensifs. Face à l’urgence matérielle de l’effondrement encours, qui prend, aujourd’hui, la mesure d’une nécessaire pensée de l’agir chrétien ? Aux Philippines, aux Etats-Unis, en Australie, en République Démocratique du Congo, au Brésil, en Allemagne, et dans bien d’autres lieux encore, nombre de nos frères et sœurs chrétiens s’engagent sur le terrain, et le caractère à chaque fois très concret de leurs engagements peut nous inspirer. 

S’interroger enfin…

Enfin, et c’est sans doute le problème fondamental de Laudato si’, qui explique une bonne  partie son manque d’effectivité, il y a l’incapacité à formuler une critique radicale de « l’économie ». En appelant à « un chemin de développement productif plus créatif et mieux orienté » qui « pourrait corriger le fait qu’il y a un investissement technologique excessif pour la consommation et faible pour résoudre les problèmes en suspens de l’humanité » (§ 191-194), le texte semble manquer sa cible. De même, en critiquant avec vigueur la financiarisation sans jamais en nommer les acteurs, le pape pêche par naïveté. François laisse relativement intouché un édifice idéologique qui est pourtant la principale source des problèmes concrets auxquels nous sommes confrontés.

… sur les faiblesses analytiques

Ainsi, même en acceptant la conception orthodoxe et positive du travail, il aurait été possible de formuler une critique du capitalisme en ce qu’il considère le travail comme une marchandise et non comme une capacité humaine fondamentale. Même en acceptant les bienfaits du principe de la propriété privée, il aurait été possible, au nom de la destination universelle des biens, de formuler une critique claire de la logique du capital, qui organise une extraction systématique des ressources librement disponibles (corps des travailleurs et travailleuses, aménités offertes par les écosystèmes, etc.) et une concentration des richesses entre les mains d’un petit nombre.

 

C’est ici que nous vous renvoyons à la lecture du texte de Philip Goodchild, professeur de sciences religieuses à l’université de Nottingham au Royaume-Uni1. Celui-ci suggère que Laudato si’ ne prête pas une attention suffisante à la manière dont ce que nous appelons « l’économie », cadre nos priorités et notre perception du temps, affectant ainsi nos capacités à prendre des décisions justes. Autrement dit, Philip Goodchild pointe l’absence d’analyse, dans l’encyclique papale, de l’aliénation induite par le mode de production économique dominant.

La Création, le péché et la dette : une réponse à l’encyclique Laudato si’

Il est indéniable que la récente encyclique papale Laudato si’ représente un changement radical dans la doctrine sociale de l’Église. D’une part, elle ne s’adresse pas simplement aux évêques ni même aux seuls catholiques, mais « à chaque personne qui habite cette planète » (§3) ; d’autre part, elle s’exprime dans la perspective du Sud et nomme les dettes du Nord envers le Sud (§51). Après des décennies de tension entre les théologies de la libération ayant émergé dans les pays en développement et la foi catholique traditionnelle telle qu’elle a été « préservée » dans le monde développé (notamment par le prédécesseur immédiat du pape actuel), François rend explicite sa dette envers la théologie de la libération en reprenant mot à mot l’expression qui constitue le titre de l’ouvrage fondateur et influent de Leonardo Boff, Cri de la terre, cri des pauvres (voir §49). Alignée avec l’analyse de Boff, l’encyclique fait remonter les racines de la crise écologique à l’état d’esprit d’une civilisation moderne qui a des effets tout aussi destructeurs sur la vie des pauvres que sur l’état de la planète. (…)

 

L’encyclique désigne comme « péché » la rupture d’une triple relation d’une personne à Dieu, au prochain et à la terre, à la fois vers l’extérieur et à l’intérieur d’elle-même. Ces relations sont tellement imbriquées que la rupture de l’une d’entre elles entraîne la rupture des autres. Le pape commence par le récit augustinien traditionnel du péché, comme l’affirmation de la liberté humaine sans reconnaître les obligations humaines ou la finitude naturelle (§6). (…) Une fois que les sentiments subjectifs deviennent un critère de ce qui est bien ou mal (§224), la quête de pouvoir et de satisfaction personnelle incarnée par la technologie et la culture du déchet nient effectivement l’existence d’autrui, surtout lorsque la consommation d’une petite minorité de la population prive les générations actuelles et futures de ce dont elles ont besoin pour survivre (§95). La crise écologique actuelle n’est donc qu’un petit signe de la crise éthique, culturelle et spirituelle de la modernité dans son ensemble (§119).


Qu’est-ce qui a été perdu dans cette affirmation de soi contre le Créateur ? La modernité ne parvient pas à considérer la vie comme une création, comme un don : alors que la « nature » est généralement considérée comme un système qui peut être étudié, compris et contrôlé, la « création » accorde à chaque créature sa valeur et sa signification dans le plan d’amour de Dieu (§76). (…) Traiter le monde comme simple “nature”, c’est donc rompre le lien de gratitude envers le Créateur. Cette traditionnelle théologie de la création est élargie dans l’encyclique, en reliant la valeur et la signification de chaque créature non pas simplement à son statut de créature dans l’amour de Dieu et non pas simplement à sa propre finalité téléologique, mais également à son rôle dans un écosystème.

Tout comme chaque organisme est bon et admirable, en soi, parce qu’il est une créature de Dieu, il en est de même de l’ensemble harmonieux d’organismes dans un espace déterminé, fonctionnant comme un système. Bien que nous n’en ayons pas conscience, nous dépendons de cet ensemble pour notre propre existence. Il faut rappeler que les écosystèmes interviennent dans la capture du dioxyde de carbone, dans la purification de l’eau, dans le contrôle des maladies et des épidémies, dans la formation du sol, dans la décomposition des déchets, et dans beaucoup d’autres services que nous oublions ou ignorons. Beaucoup de personnes, remarquant cela, recommencent à prendre conscience du fait que nous vivons et agissons à partir d’une réalité qui nous a été offerte au préalable, qui est antérieure à nos capacités et à notre existence. (§140 ; c’est nous qui soulignons)

 

(…) Le fait que nous vivions presque entièrement sur la base d’une réalité qui nous a été donnée signifie que les individus ne contribuent que très peu à la création de la richesse dont ils jouissent : la plus grande partie de celle-ci a été fournie par l’ordre naturel, par les générations précédentes et par d’autres. Il n’est plus possible de considérer le monde d’une manière purement utilitariste, comme si tout ce qui comptait n’était que la maximisation de bienfaits individuels par l’amélioration de l’efficacité et de la productivité. On pourrait remarquer qu’ici, être un « acteur rationnel » ne consiste plus à être purement orienté vers la maximisation de l’intérêt personnel ; être vraiment rationnel, c’est maintenir son interdépendance de manière proportionnée. Ceci constitue la base d’un enseignement radical sur la propriété privée : il existe toujours un ensemble de liens de dépendance invisibles et donc un ensemble d’obligations, ou une hypothèque sociale, sur la propriété privée. (…)

 

Toute richesse gagnée à travers un actif quelconque (foncier, immobilier, ou autre) est le résultat d’un réseau préalable de relations et n’est que marginalement affectée par la manière dont celles-ci sont gérées. La propriété est conçue avant tout comme une intendance, car la terre entière appartient originellement à Dieu et doit être gérée en vue du bien commun, défini comme « l’ensemble des conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée » (§156). En revanche, faire de la propriété privée un principe absolu, c’est perdre le sens de la responsabilité sur lequel se fonde toute société civile (§25). (…) Un exemple de cette disparition de responsabilité se trouve dans la privatisation de l’approvisionnement en eau. L’eau est une condition d’existence ; la dépendance de l’homme à l’égard de l’eau est l’une de ces relations invisibles qui caractérisent l’écologie intégrale. Ainsi, « l’accès à l’eau potable et sûre est un droit humain primordial, fondamental et universel, parce qu’il détermine la survie des personnes, et par conséquent il est une condition pour l’exercice des autres droits humains » (§30 ; souligné dans l’original). (…) L’abus de la propriété privée pour négliger les personnes et la planète s’exprime dans un système de relations commerciales et de propriété qui est « structurellement pervers » (§52). La tension principale, dans cette analyse, se situe entre l’appréciation du tout, des relations entre les choses, de leur inscription dans un horizon plus large (§110), et, d’autre part par la recherche de profits rapides et faciles (§36). Le fonctionnement des écosystèmes est exemplaire : chaque déchet est un nutriment pour une autre créature dans une série de cycles. En revanche, le système industriel moderne est largement linéaire, épuisant les ressources non renouvelables et accumulant les déchets de la consommation. Il existe une incompatibilité fondamentale entre la croissance exponentielle et illimitée – qu’il s’agisse de la production, de la consommation ou des profits, qui exige une efficacité et une rapidité toujours plus grandes – et la finitude et l’échelle de temps fondamentale des processus écologiques cycliques tels que le cycle du carbone et le cycle hydrologique (…) « Dans le schéma du gain il n’y a pas de place pour penser aux rythmes de la nature, à ses périodes de dégradation et de régénération, ni à la complexité des écosystèmes qui peuvent être gravement altérés par l’intervention humaine. » (§190).

 

(…) L’encyclique interprète le rôle de la finance en fonction d’un paradigme technocratique unidimensionnel qui exalte le rôle d’un sujet utilisant des procédures rationnelles et logiques pour obtenir le contrôle d’un objet. La méthode scientifique est celle de la possession, de la maîtrise et de la manipulation, comme si la nature était une toile blanche, sans lien préexistant de dépendance mutuelle. Appliquée à la vie économique, la recherche du profit devient le critère suprême, sans se soucier des effets sur les autres êtres humains. « La finance submerge l’économie réelle » (ibid.). La production n’est pas toujours rationnelle. La finance submerge également la vie politique : les secteurs économiques et financiers étant transnationaux, ils tendent à l’emporter sur le politique (§175). Dans les démocraties électorales et les cultures consuméristes, les intérêts et les profits à court terme ont tendance à résister aux plans écologiques à long terme. C’est ce qui ressort de la réponse à la crise financière de 2007-2008, fondée sur les « critères dépassés qui continuent de régir le monde » (§189).

 

(…) C’est à ce stade que l’on peut s’arrêter pour réfléchir. Dans quelle mesure le pouvoir du système financier est-il « absolu » ? La décision de sauver les banques à tout prix a-t-elle établi et intensifié ce « pouvoir absolu » ? Ou si ce pouvoir était vraiment absolu, n’y avait-il pas d’autre choix que de sauver les banques ou de faire face à une catastrophe économique ? Toute production dans l’économie contemporaine dépend du crédit et de l’investissement : la finance semble être une condition de production tout aussi importante que la fertilité de la terre, la santé de l’écologie au sens large et la culture de la société humaine avec ses lois de gouvernance, chacune de ces conditions étant soulignée dans l’encyclique (…)

 

Permettez-moi d’expliquer ce qui, à mon avis, fait défaut ici : il s’agit de la compréhension de la signification économique du temps. Dans certains de ses passages les plus tendres, l’encyclique invite à  une spiritualité universelle d’une joie profonde, libérée de toute obsession de la consommation.


« Le fait d’être sereinement présent à chaque réalité, aussi petite soit-elle, nous ouvre beaucoup plus de possibilités de compréhension et d’épanouissement personnel. » (§222). Prendre son temps permet de se défaire des besoins insatisfaits et superflus. « Nous parlons d’une attitude du cœur, qui vit tout avec une attention sereine, qui sait être pleinement présent à quelqu’un sans penser à ce qui vient après, qui se livre à tout moment comme un don divin qui doit être pleinement vécu » (§226). Je ne voudrais en aucun cas sous-estimer combien cette proposition est significative, attrayante et même nécessaire. Mais qui peut atteindre une telle sérénité ? Même si elle est à la portée de ceux qui poursuivent la vie religieuse, elle est facilement perturbée par une rafale de courriels, un fil d’actualité ou Twitter, les demandes de personnes qui dépendent de nous, les obligations au travail ou une petite crise familiale. Une telle vision de la sérénité repose sur l’illusion de la maîtrise de son temps, tout comme le paradigme technologique repose sur l’illusion de la maîtrise de l’espace environnant. La société contemporaine, même si elle a perdu de vue la famille comme premier lieu d’obligation envers autrui, a eu tendance à fragmenter et à multiplier les obligations dans ses tentatives de réduire leur charge globale. Pour beaucoup, le motif de l’acceptation de tant d’obligations est un sentiment préalable de dette, qu’elle soit morale, sociale ou purement économique. Les dettes sont autant d’exigences placées sur le temps d’une personne qui nuisent à tout sentiment de sérénité. Si elles focalisent l’attention en dehors de l’épanouissement profond de l’expérience immédiate, elles conduisent également à ce sentiment d’insatisfaction qu’est le « cœur vide », d’où l’envie d’acheter, de posséder et de consommer.

 

Quelle est la pertinence économique de tout cela ? Toute production économique est intrinsèquement temporelle : elle implique une activité intentionnelle qui anticipe un futur possible. Elle est également rendue possible par le crédit et l’investissement, même si les auto-entrepreneurs n’investissent que leur temps et leurs ressources. Ce crédit et cet investissement, dans la mesure où ils impliquent une relation avec autrui, sont intimement liés à un niveau d’endettement. Même lorsqu’il n’y a pas de dette monétaire, toutes les relations de travail, de contrat et d’échange impliquent des obligations mutuelles. (…) Nous risquons de tomber dans l’illusion si nous imaginons que l’économie est un « marché libre » composé d’agents économiques autonomes (…) La finance a un pouvoir absolu sur l’économie. Elle le fait parce que la vie économique ne dépend pas simplement de la réalité qui nous a été donnée, pas plus qu’elle ne dépend simplement de nos efforts dans le présent : elle dépend de nos anticipations du futur et de nos engagements à rendre ce futur possible. Les trois dimensions temporelles sont nécessaires. Mais l’orientation vers l’avenir est purement une question de foi – et, en tant que telle, elle est mûre pour une analyse théologique.

 

Bien que je sois fermement d’accord avec une grande partie de l’encyclique, et que je sois enthousiaste quant à sa publication, je ne crois pas que la sécurité écologique (ecological security) puisse être assurée dans le contexte d’un système économique destructeur, à moins que la réforme du système financier ne soit placée au cœur de l’agenda. Philip Goodchild

 

1.Article publié dans la revue Environmental Humanities, novembre 2016, vol. 8, pp. 270-276, traduit par le collectif Anastasis.

Le Puy : un diocèse dans
le rouge

Le diocèse du Puy-en-Velay vient d’annoncer plus de 1,5 million d’euros de déficit enregistré pour l’année 2022. Une situation qui s’explique par une augmentation des charges, due notamment à l’inflation au regard de ressources qui stagnent. « Nous avons des difficultés financières, explique Yves Baumgarten, évêque de Haute-Loire. Nos réserves nous permettent de tenir mais la situation est sérieuse, il faut revenir à l’équilibre. » Comme toujours, le diocèse mise sur l’année 2023 pour rattraper ce déficit, en relançant sa campagne du denier du culte. L’an dernier, le denier du culte a permis de rapporter plus d’un million d’euros, mais la hausse de 1 % ne suffit pas à couvrir l’inflation qui est plus forte. L’objectif est de récolter 1,2 million d’euros à moyen terme. Autrement dit, reste à trouver, d’ici la fin de l’année, 550 000 euros. La situation de ce diocèse est loin d’être exceptionnelle. D’ici quatre à cinq ans, au moins un tiers des diocèses de France seront en faillite, voire la moitié selon les différentes enquêtes menées par la rédaction de Golias ces dernières années. Et les plus petits passeront à la casserole en premier. A. B.

La justice des larmes

Chaque vie humaine est égale et digne de compassion… C’est ce qu’exprime ce texte d’une profonde humanité du collectif chrétien Anastasis1, dans le contexte actuel de la guerre Hamas-Israël au Proche-Orient.


Dans sa prière, saint Ephrem le Syrien demande à Dieu : « Ne m’abandonne pas à l’esprit de paresse, de découragement, de domination et de vain bavardage. » Il est difficile, lorsqu’on s’essaie à mettre des mots sur ce qu’il s’est passé le 7 octobre dernier en Israël et Palestine, de ne pas tomber dans ces quatre écueils. Il est difficile aussi de rester muet au milieu d’un déferlement médiatique qui ne clarifie pas les événements, mais les obscurcit souvent encore davantage tant il est pleinement partie prenante de la guerre en cours. Chercher des mots justes pour saisir la situation n’est pas un maniérisme : c’est chercher à être, autant que possible, de plain-pied avec ce qui se passe là-bas depuis notre vie ici, c’est-à-dire refuser que « là-bas » reste dans l’abstraction, et affirmer qu’il nous concerne pleinement et à divers titres. Ephrem nous donne peut-être, à cet égard, une piste sur la nature de ce qui se joue, et la juste attitude à adopter lorsqu’il demande à Dieu de lui accorder « l’esprit d’intégrité, d’humilité, de patience et de charité ». Ce que nous révèle ce 7 octobre depuis le point de vue, limité mais qui est le nôtre, de l’opinion publique occidentale, c’est peut-être une crise de la compassion. 


La vision des crimes commis par le Hamas sur des innocents Israéliens, en particulier sur des personnes âgées et des enfants, est insupportable. Elle suscite en nous, à juste titre, la colère, le dégoût, le désespoir et la peur. Elle vient aussi nous marteler, en creux, cette question : où était ton cœur, toutes les autres fois où ont été tués, sous tes yeux, des vieillards et des enfants innocents palestiniens ? Qu’on ne s’y trompe pas. Il ne s’agit nullement de nourrir une « compétition entre victimes » ou de s’essayer à la fabrication d’une odieuse échelle des crimes permettant de relativiser les uns par rapport aux autres. Mais de remonter à la source de notre juste colère : dès qu’une vie humaine est détruite, c’est une singularité absolue, voulue par Dieu comme telle, qui disparaît de la Création. Chaque vie humaine est un absolu et doit être pleurée en tant que telle. Il y a de la justice dans les larmes aussi. C’est de cette justice dans la compassion, dont nous avons manqué affreusement lorsque nous nous sommes collectivement accoutumés au « conflit israélo-palestinien » et à sa morne litanie de morts, qui n’a pas commencé ce terrible 7 octobre 2023 et qui se continue aujourd’hui par les bombardements sur Gaza – lesquels ne détruisent pas des « masses » indifférenciées, parfois même animalisées, mais des vies singulières, pleines et complexes, dignes. Cette date nous invite peut-être à ne pas être « paresseux » en matière de compassion, à ne pas nous « décourager » face à une situation enlisée, et, semble-t-il, parfois inextricable, à ne pas non plus faire de ce qui se passe là-bas un objet de voyeurisme ou de « bavardages ». Mais à considérer chaque vie humaine comme égale et infiniment digne de compassion, et à élaborer en conséquence l’attitude politique la plus juste. Anastasis : Golias Hebdo n° 791, « Godo pris au mot », et 793, « Le Christ rouge », par Guillaume Dezaunay, membre du collectif.

 

1.Le collectif Anastasis est voué à la recherche théologique et à la force révolutionnaire de l’Evangile qui engage l’homme à se relever. Site : collectif-anastasis.org

Des taxes pour combler
le gouffre climatique

Alors que la COP 28 bat son plein, les pétroliers poursuivent leurs mégaprojets qui vont se traduire par des centaines de milliers de victimes, à la suite des effets extrêmes du déréglement climatique. Il est urgent de sortir des énergies fossiles et de financer ce Big Bang en mettant à contribution les détenteurs de grandes fortunes.

 

M algré les alertes des scientifiques et des Nations-Unies, le gouffre climatique est plus profond que jamais, entre les plus riches dont l’appétit en matière de carbone continue d’augmenter et la masse de la population, surtout dans les pays pauvres, plus que jamais vulnérable aux phénomènes météo extrêmes que le dérèglement du climat est en train de multiplier. Oxfam, l’Institut de l’environnement de Stockholm et le quotidien britannique The Guardian publiaient une enquête le 20 novembre, « Egalité climatique : une planète pour les 99 % », à quelques jours de l’ouverture de la 28e Conférence des Parties sur le changement climatique (COP 28) à Dubaï (Emirats arabes unis, 30 novembre-12 décembre). Au moment où l’année 2023, sans doute la plus chaude jamais enregistrée, a connu des records de chaleur depuis le printemps dernier.

Le capitalisme d’influence ou la révolution culturelle des grands barons

« Maîtres de forges », « Deux cents familles » : on désignait ainsi, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, les possesseurs des industries lourdes, agents des guerres correctrices des problèmes de surproduction et de revendications ouvrières. Ce capitalisme opérait par des immobilisations corporelles considérables – mines, réseaux ferrés et d’énergie, grands travaux, etc. – dont le rendement nécessitait l’emploi d’une main-d’œuvre abondante, de plus en plus qualifiée et organisée, et l’acceptation d’un lent retour sur investissements. En Occident, ce capitalisme caduc est désormais confié aux « usines du monde ». Pour accroître la captation de plus-value, le capital se dématérialise. L’emploi aussi ! Les capitalistes et les Etats à leur service doivent trouver les moyens de convaincre les victimes que c’est un progrès. La nouvelle matière première à travailler, c’est l’opinion. Bernard Arnauld, Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé, Xavier Niel, David Kretinsky (liste non exhaustive), les nouveaux barons du capitalisme d’influence, s’en chargent.

 

Depuis le milieu des années 1970, la part de l’industrie manufacturière a baissé de moitié dans la production de richesse en France. Elle est passée d’environ 22 % à 11 %. Cette baisse a été particulièrement marquée entre 2000 et 2007 « en raison notamment de la baisse des prix des biens de l’industrie qui nécessitent de moins en moins de travail humain, et entre 2007 et 2014 car l’industrie manufacturière, en particulier traditionnelle comme la sidérurgie, les chantiers navals, a été durement touchée par la crise économique »1. La disparition du textile français et de la sidérurgie en sont des exemples frappants.

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