Benoît XVI n’a certes pas lancé une année sacerdotale par simple goà»t des commémorations. Il s’agit bien pour lui de renforcer l’identité spirituelle du clergé, en se posant en véritable pape de contre-réforme, résolument tridentin et autoritaire.
E n pontife intransigeant, antilibéral et réactionnaire, Benoît XVI, se présente ainsi comme l’artisan inflexible d’une reprise en main sans précédent. A la fois en exaltant la figure sacrée du prêtre (la carotte) et en menaçant de sanctions ceux qui la souilleraient (le bâton), y compris le renvoi de l’état clérical, une mesure pourtant rarissime dans la tradition catholique et réservée à des cas d’une extrême gravité.
Allemand et non plus italien, Joseph Ratzinger entend cette fois que la loi soit respectée, et non plus simplement évoquée en pure théorie. Le pape a clairement indiqué les finalités de l’année sacerdotale aux cardinaux et évêques qui composent la congrégation pour le clergé, réunis le 16 mars dernier en assemblée plénière.
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Dans l’esprit du pape Ratzinger, reconstruire l’identité spirituelle du clergé implique donc aussi d’apporter un soin particulier à sa formation et opérer une sélection très rigoureuse, sinon une purge drastique. De même que les séminaires ont été un élément fondamental de la réforme de l’Eglise voulue par le concile de Trente, de même, aujourd’hui, c’est dans les séminaires que se forge l’identité des nouveaux prêtres.
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Avec une sévérité peu commune, il décrit et dénonce en termes clairs les « dégâts » de l’après-concile, notamment en Europe, y compris l’ignorance impressionnante sur des points de doctrine élémentaires dont font aujourd’hui preuve les jeunes qui entrent au séminaire (point qui n’est pas faux d’ailleurs). Cette ignorance est telle que, parmi les remèdes, Mgr Bruguès souhaite qu’une année entière de séminaire soit consacrée à apprendre le Catéchisme de l’Eglise catholique. Il s’y livre surtout, dans une veine typique de l’intransigeantisme, à une dénonciation virulente sinon hystérique de la sécularisation, source de tous les maux. En ce qui concerne la formation, l’archevêque Bruguès pose une exigence première : « Que les formateurs renoncent à une formation initiale caractérisée par un esprit critique – comme ce fut le cas de ma génération, pour laquelle la découverte de la Bible et de la doctrine a été contaminée par un esprit de critique systématique – et à la tentation d’une spécialisation trop précoce. » Il met également en cause, de façon tout-à -fait obscurantiste, l’étude des sciences humaines qu’il considère comme inutile sinon néfaste au profit d’un retour à la vieille métaphysique !
Avec une clarté et une netteté remarquables, qui donnent froid dans le dos, Jean-Louis Bruguès, qui y gagnera sans doute une barrette de cardinal à l’occasion du prochain consistoire, fustige férocement la fascination pour la sécularisation des prêtres plus âgés. Il parle même de « conversion à la sécularisation ».
L’archevêque distingue deux conceptions théologiques et pastorales face à la sécularisation : l’une de « composition » (qui, je cite « nous conduit à penser qu’il y a, dans la sécularisation, des valeurs à forte matrice chrétienne comme l’égalité, la liberté, la solidarité, la responsabilité et qu’il doit être possible de trouver un accord avec ce courant et de définir des domaines de coopération ») et un second courant qu’il qualifie de « contestation » et qui est en fait le courant intransigeant dans une version relookée, ainsi défini par lui. Mgr Bruguès considère que « les différences ou les oppositions, surtout dans le domaine de l’éthique, vont devenir de plus en plus marquées » et propose donc un modèle alternatif « par rapport au modèle dominant et accepte de tenir le rôle d’une minorité contestatrice ». Moins bon historien, Mgr Bruguès oublie de rappeler que ce clivage a toujours existé en catholicisme, au moins depuis les temps modernes, et qu’il trace une ligne de séparation entre le courant dit autrefois « libéral » et le courant « intransigeant ».
De façon sociologiquement assez juste, l’archevêque applique sa distinction aux candidats au sacerdoce : « Les candidats de la première tendance sont de plus en plus rares, au grand déplaisir des prêtres des générations les plus âgées. Les candidats de la seconde tendance sont aujourd’hui plus nombreux que les premiers, mais ils hésitent à franchir le seuil de nos séminaires parce que, souvent, ils n’y trouvent pas ce qu’ils cherchent. » Sans rien cacher, au final, du dessein caressé par le pape, Mgr Bruguès parle, comme du défi d’aujourd’hui, du « passage d’une interprétation du concile Vatican II à une autre et, peut-être, d’un modèle ecclésial à un autre ».
Sans doute, à court et éventuellement à moyen terme, la tendance actuelle devrait se poursuivre et se renforcer, mais elle représente bien, par rapport à une évolution pluri-séculaire et décisive d’émancipation un contre-courant dont nous ne pouvons ignorer la faiblesse intellectuelle (reconnue d’ailleurs par Mgr Bruguès au début de sa réflexion) et plus encore humaine. Les déboires des Légionnaires du Christ, outre ce qui concerne en propre le Père Maciel, traduisent et trahissent un grand flottement humain, une « immaturité affective » (expression choisie par Bruguès au demeurant) et un arrière-fond vulnérable, sinon explosif, qui pourrait très vite sourdre de manière inattendue et fracassante.
Le Vatican, et en particulier Benoît XVI à sa tête, entendent surfer sur une telle vague qui rassure les plus inquiets et fait espérer les conservateurs, parfois éprouvés jadis par l’après Vatican II. Cette grande erreur de perspective, faute de voir assez loin, pourraient leur être fatale.
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