Un autre regard sur l’information !

Les écoles où le mérite s’hérite

Les élites françaises se reproduisent. Elles s’arrogent des cursus sélectifs, qui leur décernent un capital symbolique qui les distingue du commun des mortels. L’affaire Oudéa-Castéra a mis un coup de projecteur sur les écoles de l’élite et les stratégies de la haute bourgeoisie pour y placer leurs enfants. De quoi tordre le cou au mythe du mérite.

 

Si le portrait de la France n’est pas réjouissant, il suit une certaine logique. Une industrie qui a presque disparue après des années de délocalisations et de ventes des fleurons nationaux à des groupes financiers, hexagonaux ou étrangers. Des pans entiers de l’Etat qui ne fonctionnent plus : en totale déshérence, l’école a été transformée en gare de triage ; les délais d’intervention sont si longs aux urgences hospitalières que plusieurs syndicats de soignants évaluent à 1 500 le nombre de morts qui pourraient être évitées chaque année si des moyens en adéquations avec l’activité étaient octroyés. L’hôpital et l’école ne sont que les exemples les plus visibles de l’asphyxie des services publics. Des ‘‘réussites’’ qui résultent d’une politique de réformes permanentes vantée par les élites politiques, qui ne tiennent pas compte des protestations de l’opposition.

 

Ces élites se félicitent en revanche des records que battent les profits et les distributions de dividendes. Les grands groupes français constituant le CAC 40 ont réalisé près de 154 milliards d’euros de profits en 2023. Un montant inégalé qui a donné lieu au paiement d’un peu moins de 68 milliards d’euros de dividendes et de 30,1 milliards de consacrés aux rachats d’actions. Les profits totalisaient 142 milliards en 2022, à la suite déjà d’une forte poussée. « Il aura fallu aux entreprises du CAC 40 plus de dix ans après la crise financière de 2008 pour franchir la barre des 100 milliards d’euros par an, souligne Arnaud Girod, responsable de la recherche économique et de la stratégie chez le courtier Kepler Cheuvreux (Le Monde, 07.03.24). La crise due au Covid leur a permis de crever ce plafond de verre. Et depuis, elles parviennent à maintenir des niveaux de profits élevés. »

 

Cette augmentation des inégalités se déroule en totale déconnection d’avec les aspirations populaires, comme le montre le Baromètre d’opinion publié l’été dernier par le service des études et de la recherche du ministère des Solidarités et de la Santé. Il est réalisé chaque année, depuis 2000, auprès de 4 000 Français pour recueillir leur opinion à l’égard de la santé, de la protection sociale et des inégalités sociales. Pour les deux-tiers des personnes interrogée considèrent comme « normal » le montant consacré au financement de la protection sociale (33 % du revenu national). Parmi le tiers restant, elles sont autant à déclarer ce montant excessif qu’insuffisant (17 %).

Une profonde blessure

Jean-Guy Nadeau est professeur honoraire à la Faculté de théologie et des sciences des religions de l’Université de Montréal. Spécialiste en théologie pratique et en analyse sociale, il est l’un des premiers experts dans le domaine des abus sexuels du clergé. Dans son livre Une profonde blessure1, il expose les conséquences humaines et spirituelles des abus sexuels dans l’Église. Il esquisse également une analyse des causes, le cléricalisme en étant la principale. Les extraits qui suivent concernent uniquement cet aspect.

Un cléricalisme tenace


Combien de fois depuis la crise des abus sexuels dans les années 1980 a-t-on entendu le pape ou les évêques dénoncer l’animosité du monde à l’égard de l’Église ou encore affirmer leur foi dans le travail de l’Esprit Saint ? Ces affirmations sont devenues gênantes, surtout le recours à l’Esprit Saint qui guide son Église alors que le monde séculier a compris beaucoup plus rapidement tout le mal fait aux enfants ! Le cardinal Ratzinger, à la veille de son élection comme pape Benoît XVI était plus circonspect : « Il y a trop d’exemples de papes que l’Esprit Saint n’aurait évidemment pas choisis 2. » On parlera donc du cléricalisme comme d’un système puissant qui rend l’Église peu perméable à la Parole ou à la Lumière de l’Esprit. Un système clos dans lequel on se protège contre la vérité. (…)

 

L’Église catholique est gouvernée par une structure hiérarchique dans laquelle les responsables ont très peu de compte à rendre et ne les rendent qu’à des gens comme eux qui sont aussi célibataires et prêtres. Les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires sont entre les mains des mêmes personnes, comme le souligne la Commission royale australienne (vol. 16, t.1, p.44). Ces clercs prennent leurs décisions derrière des portes closes, sans transparence aucune, et gèrent comme ils le veulent les avis d’experts laïcs qu’il leur arrive de consulter, mais qui n’ont aucun pouvoir sur les décisions, à peine leur mot à dire, en fait, et sont exclus de ce leadership ecclésial fermé sur lui-même. Dans cette structure, les nominations relèvent de l’adhésion à la culture et aux fonctionnements de l’Église. (…) Tout se passe pour plusieurs comme si un statut plus élevé dans cette hiérarchie équivalait à être un bon serviteur selon le cœur de Dieu, voire à être plus proche de Dieu.


Le déséquilibre du pouvoir est notable entre les clercs et les laïcs. La constitution Lumen Gentium de Vatican II, pourtant célébrée comme un grand pas en avant par rapport à la mentalité précédente, affirme : « Le Christ Seigneur pour paître le Peuple de Dieu a institué des ministères variés qui visent au bien de tout le corps » (LG 18). Oui, il s’agit bien de paître, et cela reste le vocabulaire actuel ! Ainsi, le pape François convoque les prêtres et les évêques à être « des pasteurs pénétrés de ‘l’odeur de leurs brebis’ », c’est-à-dire « au milieu de leur troupeau3 » Belle image pastorale, mais qui confirme on ne peut mieux la différence radicale dans ce système entre le pasteur et les brebis.


Le gouvernement ecclésial relève d’une monarchie pyramidale sur le plan diocésain comme sur le plan mondial. Bien qu’une certaine supervision soit effectuée par le Vatican (et donc par d’autres clercs), ni les diocèses ni les communautés religieuses n’ont vraiment de compte à rendre, surtout pas à quelque organisation laïque ou civile que ce soit. (…)

Le cléricalisme viendrait aussi des laïcs !


À la suite du rapport du grand Jury de Pennsylvanie qui a fait le tour du monde, le pape François a appelé tous les baptisés à lutter contre le « cléricalisme » dont il les fait complices4 : « Le cléricalisme est une attitude négative. Et elle est complice, car elle se fait à deux, comme le tango qui se danse à deux 5. » Le mois suivant, Mgr Aupetit, l’archevêque de Paris, reprenant le propos du pape, demandera lui aussi leur aide aux laïcs dans la lutte contre le cléricalisme, pour lequel il leur attribue une part de responsabilité : « Les fidèles ont peut-être trop attendu du prêtre, projetant sur lui quelque chose qui n’appartient qu’à Dieu 6. » Le propos est choquant. (…)

 

Ce ne sont pas les laïcs qui ont construit la théologie du sacerdoce, de la potestas sacra (puissance sacrée) du prêtre alter Christus (autre Christ). Ce ne sont pas non plus les laïcs qui ont déterminé la formation dans les séminaires. Ce ne sont pas les laïcs qui refusent l’ordination des femmes. Ce ne sont pas les laïcs qui décident de modifier le Droit canonique. Ce ne sont pas les laïcs qui résistent à l’application des demandes de la Commission pontificale pour la protection des mineurs ou même aux normes contre les abus sexuels envoyées par le Vatican aux évêques du monde entier. Et ce sont les laïcs qui peuvent régler cela !

 

Ce slogan qui demande aux laïcs de collaborer est presque indécent. Quelle belle démonstration de cléricalisme, tout en le dénonçant ! Comme si la théologie du ministère ordonné, toute écrite par des prêtres, n’avait pas magnifié la figure du prêtre au-delà de toute décence, en inventant son identité d’alter Christus (autre Christ), puis en la faisant déborder sur tout son être. Comme si c’était un laïc et non le pape Jean-Paul II qui avait magnifié la figure du prêtre, alors que ce dernier était déjà au courant des abus sexuels commis par les prêtres.

 

Heureusement, les laïcs n’ont pas attendu le pape François ou Mgr Aupetit pour apporter leur contribution. Sinon, on en serait encore en 1985, voire en 1960-70, au plus fort des abus. Mais on fait semblant de ne pas voir ce qu’ils ont fait. Ni qu’on leur a constamment résisté. Les laïcs ont dévoilé les abus dont eux ou leurs enfants ont été victimes. Ils ont dénoncé ces crimes dans les (méchants) médias et même au cinéma. Ils ont été l’objet d’opprobres, comme l’ont reconnu les évêques chiliens et le pape François en mai 2018. Ils ont été accusés de calomnie, même par ce pape pourtant sympathique aux victimes. Ce sont des laïcs qui ont été membres de différentes commissions d’enquête aux États-Unis, en Irlande, en Australie, en Allemagne, etc. Ce sont des laïcs qui étaient membres du grand jury de Pennsylvanie, dont le rapport a déclenché la convocation à Rome « sur la protection des mineurs » et la publication du motu proprio Vos estis lux mundi sur la gestion des allégations d’abus. Par ailleurs, ce ne sont pas les laïcs qui peuvent modifier la théologie romaine, fût-elle réputée universelle, le Droit canon, la liturgie, les signes cléricaux, etc. Tout au plus peuvent-ils y participer. Si on les y invite. Si on les écoute sérieusement. Mais ils n’ont aucun pouvoir décisionnel dans le gouvernement ecclésial.

 

Je parlerai donc d’un cléricalisme aveugle sur ses sources et ses constructions théologiques, un cléricalisme fermé à toute critique. Depuis des décennies, des théologiens et des théologiennes dénoncent et analysent le cléricalisme, mais s’en trouvent soupçonnés d’hérésie, voire sanctionnés par la Congrégation pour la doctrine de la foi, qui paraît cependant moins portée sur la chose depuis l’élection du pape François. (…)

La théologie du ministère le prêtre, alter Christus


Le Directoire pour le ministère et la vie des prêtres considère le prêtre comme un frère qui agit au nom du Christ-Tête et pasteur, un père, un médiateur, fils de la Vierge Marie, etc. Les identités s’accumulent, comme c’est la norme dans les textes du Magistère sur les prêtres. On comprendrait que le prêtre lui-même soit perplexe sur son identité. Chose certaine, à tout le moins, il est supérieur à tous, même à la Mère du Seigneur. Pas seulement représentant du Christ mais autre Christ. Dans mon enfance, on racontait que, si la Vierge Marie et un prêtre se présentaient en même temps à une porte, c’est le prêtre qui avait la préséance. Ce n’est jamais écrit ainsi, mais à force de représenter Dieu et d’agir en son nom même à l’extérieur de la fonction sacramentelle, c’est là qu’on arrive. (…)

 

Bien que le terme ne soit pas utilisé comme tel, la théologie d’un changement ontologique du prêtre fait problème à plusieurs. Cette conception théologique n’a évidemment aucun fondement empirique ni même évangélique. Nous sommes dans le domaine de la religion, et non de la foi, et cela pourrait toujours aller. Sauf que cette affirmation porte une lourde dose de supériorité contre laquelle les papes ont récemment réagi, signifiant ainsi que ce sentiment est bien réel et ne constitue pas l’exception. « Les clercs se sentent supérieurs, ils sont très distants du peuple 7 », affirmait le pape François. Il sentait ailleurs le besoin de préciser : « La configuration du prêtre au Christ-Tête (…) n’entraîne pas une exaltation qui le place en haut de tout le reste. Dans l’Église, les fonctions « ne justifient aucune supériorité des uns sur les autres » (8). » S’il faut le préciser, c’est que l’expérience montre le contraire. Même lorsque le prêtre est renvoyé de l’état clérical (l’expression officielle dans le Droit canonique), il ne perd pas ce caractère ontologique, si ce n’est par une décision spéciale du pape. Ce qui suggère que le pape, même hors d’un acte sacramentel, aurait le pouvoir de modifier ontologiquement un être humain. Est-ce le sommet du cléricalisme ou du papisme ? Je ne sais. Quoi qu’il en soit, le prêtre que l’ordination dote aussi d’un pouvoir sacré (sur le plan liturgique), en devient lui-même un être sacré, extrait du monde9, au-dessus, et ce n’est pas sans raison que le pape François demande aux prêtres de sentir la brebis ou la chèvre. Selon cette théologie, ils n’en sont plus. (…)


Devant le spectacle de certaines ordinations, mais surtout la foule de prêtres et d’évêques qui s’y presse parfois, il faudrait penser à des ordinations moins triomphalistes. Tout se passe comme si ce sacrement était le plus important de la vie de l’Église, plus même que le baptême. (…) De telles célébrations contribuent fortement à assurer le statut supérieur du prêtre. Et d’abord aux yeux du jeune prêtre lui-même, pour qui se sont déplacés tous ces gens importants et très occupés. Contrairement aux discours papaux, le prêtre n’est pas un frère parmi les frères. Ce que disent ces célébrations, c’est qu’il est extrait du monde des frères pour devenir un clerc parmi les clercs. Jean-Guy Nadeau, en partenariat avec le blog : Dieu maintenant


1. Jean-Guy Nadeau, Une profonde blessure, Médiaspaul 2020. 
2. Cardinal Ratzinger « Entrevue avec Avvenire 1997 », Avvenire, 12 mars 2013 
3. Pape François, Homélie, Messe chrismale du Jeudi saint, Basilique vaticane, 28 mars 2013. 
4. Pape François, Lettre au peuple de Dieu, 20 août 2018. 
5. Pape François, Entretien du pape François avec l’Union internationale des supérieures générales (UISG), Vatican, 12 mai 2016. 
6. Mgr Aupetit : « Les fidèles doivent nous aider dans la lutte contre le cléricalisme », Vatican News, 8 sept 2018.
7. Pape François, Homélie devant les membres du Conseil des cardinaux, 13 décembre 2016, n° 104. 
8. Pape François, exhortation apostolique Evangelii gaudium sur l’annonce de l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui, 24 novembre 2013, n° 104. 
9. Ignace Maduku Ndongala et Ruphin Isay Onkiri, Le sacerdoce : un métier vocationnel ? chap. 2.

Charles de Foucauld, saint de la colonisation ou saint tiers-mondiste ?

La vie de Charles de Foucauld (1858-1916), canonisé ce 15 mai 2022, a donné lieu à une pluralité d’interprétations. Officier de cavalerie, il s’est illustré par une mission d’exploration au Maroc en 1883-1884 et a eu une réputation de débauché jusqu’à sa conversion sous l’influence de l’abbé Huvelin en 1886. Charles de Foucauld a fait de la vie de Jésus à Nazareth son modèle, qu’il exprime par un désir d’ensevelissement, de fuir les vanités de ce monde, lui qui avait eu une vie de plaisirs, celle d’un jeune homme de la noblesse devenu officier de cavalerie, même s’il avait manifesté peu de goût pour la vie militaire.

 

Foucauld affirmait vouloir revivre la vie de pauvreté, de détachement affectif, d’humilité et de recueillement de Jésus à Nazareth. Cette passion explique ses choix radicaux d’installation. Après être entré à la Trappe de Notre-Dame-des-Neiges, avoir séjourné sept ans à la Trappe de Cheikhlé en Syrie, Foucauld a vécu trois ans en Terre Sainte de 1897 à 1900. Ordonné prêtre en 1901, il installe d’abord un ermitage en Algérie à Beni-Abbès de 1901 à 1904. Foucauld profite de la victoire du Tit en 1902 remportée par la France sur les Touaregs pour s’installer dans le Hoggar. Il bénéficie du soutien de l’armée française, le Sahara, séparé des départements de l’Algérie dite française, relevant de l’administration militaire. D’où les accusations contre Foucauld d’avoir été un espion des militaires français, ce qui n’est pas prouvé même s’il correspondait bien avec eux.

Un défricheur évangélique

En 1904, Charles de Foucauld réalise sa première tournée en pays touareg avec Laperinne, commandant militaire des oasis sahariennes. Grâce à la protection de l’armée française, à l’occasion d’une tournée avec le capitaine Dinaux dont les écrits ont été étudiés par Paul Pandolfi, il a eu en 1905 l’autorisation des Touaregs du Kel Ahaggar de s’installer dans le Hoggar à Tamanrasset. Il se lie, à cette occasion, avec l’amenokal, le chef des Touaregs, Moussa Ag Amastan, mais il choisit de vivre auprès des Touaregs roturiers, les Dag-Ghâli, dans une région très pauvre. Foucauld ne se considérait pas comme un missionnaire mais comme un « défricheur évangélique », préparant le terrain à ceux qui allaient semer. Prêtre du diocèse de Viviers, détaché auprès de l’Eglise d’Algérie, il ne vit pas en ermite, mais en amitié avec les Touaregs. Lors de son séjour dans le Hoggar, Foucauld travaille à la rédaction d’un dictionnaire illustré de la langue touarègue et d’une grammaire, rassemble des textes de poésie et de prose. Si cette activité scientifique était mue par des buts religieux, préparer la venue de missionnaires, Foucauld a joué un rôle majeur dans la connaissance de la culture touarègue. Il est tué en 1916, suite à un mouvement de panique, lors d’un rezzou de Touaregs qui avaient pris le parti de l’insurrection senoussie en 1916-1917, du nom de la confrérie religieuse.

Conversion et tourments intérieurs


Dès sa mort, Foucauld a fait l’objet et fait encore aujourd’hui l’objet de tentative de captation et d’appropriation de son héritage par divers acteurs. Il a d’abord été le « saint de la colonisation » dès les années 1920. En réalité, il a dénoncé les excès de la colonisation sans toutefois la remettre en cause. Certains de ses écrits glorifient, il est vrai, un nationalisme impérial. Paradoxalement, c’est à son disciple préféré Louis Massignon (1883-1962), pourtant de sensibilité progressiste, à qui nous devons cette captation par les conservateurs. L’universitaire et islamologue a confié à l’académicien maurrassien René Bazin la rédaction de la biographie de Charles de Foucauld, publiée en 1921 sous le titre Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au Sahara. Ce travail quelque peu hagiographique a durablement marqué les esprits. Massignon n’était pas pleinement satisfait du résultat. Il reprochait à René Bazin d’avoir mis en avant la soi-disant piété sulpicienne de Foucauld, accompagnée de « bondieuseries ». La narration du parcours de conversion de Foucauld par l’académicien ne rend pas suffisamment compte de ses tourments intérieurs. Cette conversion est loin d’avoir été linéaire.[…] Pour aller plus loin : https://www.golias-editions.fr/produit/france-algerie-de-tragedies-en-esperance/

Le salut offert à tous les hommes

Année B. 5ème Dimanche du Carême, Jn 12, 20-33

Le tableau des Assemblées puis des Églises après la chute du Temple de Jérusalem

Dans son Évangile, écrit après 70, Jean ne parle jamais de Jésus de Nazareth, mais du “Christ” (1), la figure du Nazaréen transformée par les Églises. Les personnages, les lieux et les circonstances qui y sont présentées composent le tableau de ce qui se déroule dans l’Empire à la fin du 1er siècle, entre 70 et 100.

 

La grande foule qui s’est avancée vers la fête, est celle des membres des Assemblées créées après la mort de Jésus à Jérusalem puis dans toute la diaspora du bassin méditerranéen. Foule de disciples encore juifs, mais qui seront bientôt exclus du judaïsme par l’édit de Gamaliel II, en 90. Ces foules constitueront l’amorce de l’Église après 90, Église qui deviendra alors la rivale du mouvement des Sages (Judaïsme Rabbinique) dans une lutte sans merci.

Le témoignage de Lazare et l’ouverture aux Grecs. À tous !

L’ouverture de l’enseignement de Jésus aux Grecs, c’est à dire aux hommes de l’Empire, va être liée à la proclamation de la Résurrection de Jésus ; Jean commence ici par évoquer celle de Lazare (Jn 12,1) pour préparer le terrain. Lazare n’est en rien un mort que “Le Christ” aurait ressuscité : il était mort depuis le début, dès le moment où ses sœurs envoient prévenir “Le Christ” que celui qu’il aime est malade (2 jours avant que “Le Christ” ne le trouve au tombeau, où l’on va lui dire qu’il y est depuis… 4 jours !). Lazare est la figure du disciple qui n’arrive plus à vivre sans son Maître. Figure du disciple des années qui ont suivi la crucifixion. De ceux qui vont constituer cette foule dont parle Jean. La foule des disciples qui vont comprendre que Jésus vit toujours en eux, par la présence de toute sa vie partagée avec eux, celle aussi de son enseignement, bientôt communiquée à tous. Ce que l’on nommera justement la Résurrection.

Franchise

C’est pour beaucoup une qualité, et je reconnais qu’elle est appropriée à certaines situations. Mais pas à toutes. Dernièrement, notre président, répondant à une question qui lui avait été adressée, avait évoqué la possibilité d’envoyer des troupes combattre aux côtés des Ukrainiens. Mais dès le lendemain, la plupart des dirigeants européens ont démenti cette option, en disant qu’aucun soldat de l’OTAN ne participerait à cette guerre. Je me pose donc la question de savoir, si erreur il y a, qui a pu la faire dans cette situation.

 

Le président français d’abord. Il aurait pu, tout en maintenant sa menace, rester dans le vague, ne pas prononcer le mot de « troupes » qui d’ailleurs ne figurait pas dans son exposé en forme. Il faut toujours laisser planer le doute pour alarmer l’adversaire, le faire réfléchir. Le jeu de poker est un bon modèle, qui se base sur l’indécision : on ne sait jamais si la menace est réelle, ou si elle participe du bluff. Le résultat est efficace.

 

Mais quand même, les plus fautifs sont à mon sens les dirigeants européens qui l’ont durement contredit, et spécialement le chancelier allemand. Jurer ses grands dieux que jamais il n’y aura une participation militaire occidentale à ce conflit, c’est totalement faire le jeu de l’adversaire et capituler à l’avance devant lui. Il comprendra clairement que cette promesse est marquée par la peur de représailles, de la part d’un pays possesseur de l’arme nucléaire.

 

Que l’on ait peur à la perspective d’un élargissement incontrôlable du conflit, je le comprends. Mais il ne faut pas le montrer de cette façon, avec une franchise désarmante. Je pense aussi à l’annonce du président états-unien au début de ce conflit, quand il a dit qu’aucun soldat américain ne foulerait le sol de l’Ukraine. C’était là évidemment rassurer le président russe, et autoriser l’invasion.

 

Il faut y regarder à deux fois avant de tout dire. Parfois simplement maladroite, la franchise peut aussi être dangereuse quand elle est signe de faiblesse. Cette naïveté, cet irénisme ont de quoi plaire au régime russe, qui ne comprend que les rapports de force. Il vaut mieux au contraire lui montrer sa détermination, son souci de ne pas lâcher un pays qui demande la démocratie, et combattre aux côtés de ce dernier sans forcément dévoiler d’avance toutes ses armes. Car si on se bat, on peut perdre. Mais si on ne se bat pas, on a déjà perdu. Michel Théron et ses ouvrages sur ses blogs : www.michel-theron.fr (général) et www.michel-theron.eu (artistique)

Flambée de violence au Burkina Faso

Le Burkina Faso est à nouveau à feu et à sang. Plus de 170 personnes ont été exécutées lors d’attaques meurtrières massives de trois villages au cours d’une seule journée, à la fin du mois de février 2024 dans le nord du pays. Des massacres dirigés par des militaires, qui font face à des groupes djihadistes. Le même jour, le 25 février, des assassinats distincts avaient été commis dans une mosquée et une église. Une équipe d’enquêteurs s’est rendue le 29 février dans les villages concernés, afin de « procéder à toutes les constatations et de recueillir tous les éléments de preuve », selon le procureur de Ouahigouya (nord), Aly Benjamin Coulibaly. Pour rappel, le Burkina Faso, dirigé par des militaires qui ont pris le pouvoir par la force en 2022, est confronté depuis 2015 à des violences djihadistes attribuées à des mouvements armés affiliés à Al-Qaïda et au groupe Etat islamique, ainsi qu’aux représailles attribuées aux forces armées et à leurs supplétifs, qui ont fait près de 20 000 morts et plus de deux millions de déplacés. Golias

Anti-IVG : réseaux en action et épiscopat moralisateur

Dans la bataille perdue contre la constitutionnalisation du droit à l’IVG, les réseaux « pro-vie », fidèles à eux-mêmes, n’auront pas chômé. Les sénateurs de tout bord ont reçu une propagande de prospectus. Notamment de la part des Associations familiales catholiques (AFC) afin de les convaincre de ne pas voter un texte « ni symbolique, ni historique ». De son côté, l’association « Choisir la vie », a envoyé aux sénateurs une brochure sur laquelle figurent des photos de femmes l’air désespéré, un numéro dit « d’écoute et d’accompagnement » et des textes évoquant une vie de l’être humain « qui commence dès la fécondation ». Mais aussi plusieurs photos sordides de fœtus avortés. Le but étant de faire flancher les élus républicains (LR) dont certains se sont appropriés les arguments et éléments de langage de ces associations. Mais cela n’aura pas suffi.

 

De son côté, la Conférence des évêques de France a également joué son va-tout le 4 mars 2024, en appelant au jeûne et à la prière dans un communiqué sans équivoque : « De tous les pays européens, même d’Europe occidentale, la France est le seul où le nombre des avortements ne baisse pas et a même augmenté ces deux dernières années. Beaucoup de nos parlementaires, sans doute, vont voter ce texte avec la conviction d’affermir un droit essentiel ; certains, assez nombreux en fait, vont le voter honteux et contraints. » Non sans condescendance : « Prions surtout pour que nos concitoyens retrouvent le goût de la vie, de la donner, de la recevoir, de l’accompagner, d’avoir et d’élever des enfants. » En toile de fond, le communiqué sous-entend la défense du droit des femmes et des enfants. On connaît la chanson qui sonne comme une hypocrisie majeure. Quid de la place des femmes dans l’Eglise et des abus sexuels systémiques ? Que dire encore de toutes ces femmes, souvent des religieuses, mises enceintes par des prêtres et que l’Église s’est empressée de faire avorter ? Sans oublier la frilosité, voire pire, de l’enseignement catholique vis-à-vis de l’éducation sexuelle. Enfin, on se demande encore pourquoi, face à l’augmentation des recours à l’IVG, les mêmes évêques ne sont toujours pas en mesure de lancer un appel à utiliser des moyens de contraception efficaces. D’ailleurs, ils font semblant d’ignorer que la majeure partie des couples catholiques utilise des contraceptifs. Quoi qu’il en soit, les offensives de l’Eglise catholique et des réseaux conservateurs ne sont ni plus ni moins qu’une entreprise avortée. Golias

L’Alliance des Cœurs unis – « Mission divine » et dérives mystiques

Fondée autour d’une certaine Virginie dont la raison d’être serait de diffuser les révélations, l’association des Cœurs unis serait un simple groupe de prières… où l’on retrouve  le très traditionaliste évêque de Bayonne Marc Aillet… Au programme, relèvement de la France fille aînée de l’Eglise, restauration monarchique, refus des avancées sociétales, opposition au pape François. Depuis mars 2022, plusieurs signalements ont été adressés à la cellule des dérives sectaires de la Conférence des évêques de France.

 

De son vrai nom Gaëtane de Lacoste Lareymondie, la soixantaine, mère de cinq enfants, Virginie affirme avoir des visions de Jésus, de saint Louis, de Jeanne d’Arc… Une mission divine lui a été confiée, celle de la restauration de la royauté dans laquelle la France retrouvera son statut de fille aînée de l’Eglise. L’Alliance des cœurs unis, qui revendique près de 3 000 membres, est très présente en Bretagne, en particulier dans le Morbihan. Le mouvement, devise « Servir ou Mourir », s’est réuni à Josselin, Vannes, Rennes, au Mont-Saint-Michel, et à plusieurs reprises à Sainte-Anne-d’Auray, célèbre pour son pèlerinage en l’honneur de la mère de Marie. Sainte-Anne-d’Auray, pas seulement pour la dimension spirituelle, mais parce qu’à quelques mètres de l’église, se trouve la statue en pied du comte de Chambord, petit-fils de Charles X, qui aurait pu restaurer la monarchie.

 

Le 9 septembre 2022, dans une grange du Morbihan, environ 250 personnes ont commencé à prier. Devant une table où on inscrit ses coordonnées, on indique si on souhaite recevoir le scapulaire de l’Alliance, médaillon original remis lors de la cérémonie d’entrée dans la communauté. Virginie raconte que le Seigneur lui parle régulièrement, et lui donne des visions depuis 1994 : « C’est tout simplement quelque chose que j’ai remis à l’Eglise, par l’intermédiaire de Mgr Aillet, et de mon père spirituel, qui est aussi l’aumônier de la communauté Saint-Jean. » Virginie décrit le visage sanglant de Jésus qu’elle aurait vu sur l’autel de Domrémy-la-Pucelle : « L’une de ses paupières était totalement transpercée par une aiguille de 8 cm. » Mariée depuis 1980, Virginie se présente comme « la veuve » ou « l’épouse » du Christ qui l’aurait embrassée sur la bouche lors d’une apparition.

Alabama : la folle dérive conservatrice

Le 16 février 2024, la Cour suprême de l’Alabama (sud des Etats-Unis) a statué sur le sort des embryons congelés, qu’elle considère désormais comme des personnes à part entière. Ce qui signifie qu’en cas de destruction des embryons, l’individu peut être inculpé pour meurtre. « Bébé Aysenne, embryon/mineur décédé.»  C’est ainsi qu’est décrit l’embryon cryogénisé de Felicia et Scott Aysenne, partie plaignante de cette affaire, dans laquelle plusieurs embryons cryogénisés qui, à la suite d’une négligence de la part d’une clinique, ont été détruits. En 2011, la justice avait considéré qu’un « enfant à naître » pouvait être considéré comme un « enfant mineur », et ce sans égard pour sa viabilité. Il s’agissait désormais, pour la justice d’Alabama, de savoir si le terme « enfant mineur » pouvait également couvrir un embryon cryogénisé. A sept contre deux, les juges ont approuvé, justifiant leur interprétation par le récent amendement constitutionnel voté dans leur état, lequel protège le « caractère sacré de la vie des enfants à naître ».

 

Connu pour ses positions farouchement conservatrices, hostile à l’avortement comme au droit au mariage des personnes de même sexe, le Républicain Tom Parker, président de la Cour suprême d’Alabama depuis 2019, s’illustre ici par un jugement qui fait la part belle à la religion : le terme « Dieu » y figure en effet à quarante et une reprises. La Maison-Blanche a réagi à cette nouvelle : « C’est exactement le type de chaos auquel nous nous attendions lorsque la Cour suprême a annulé Roe v. Wade (arrêt de la Cour suprême fédérale de 1973, qui protège le droit à l’avortement sur l’ensemble du territoire américain, NDLR) et ouvert la voie aux politiciens pour dicter aux familles certaines des décisions les plus personnelles », a déclaré la secrétaire de presse de la présidence des Etats-Unis, Karine Jean-Pierre. Jeudi 22 février, Joe Biden lui-même a qualifié de « scandaleuse » cette décision de justice.

 

Dans le camp d’en face, Donal Trump a approuvé sans surprise. La campagne présidentielle est belle et bien lancée sur un terrain Ô combien difficile. Le constat est d’autant plus inquiétant lorsque l’on sait que cette décision, bien que limitée aux frontières de l’Alabama, s’inscrit dans le cadre d’une vague conservatrice incarnée par les mouvements « pro-life », des activistes qui militent contre le droit à l’avortement et la procréation médicalement assistée. Ils se sont réjouis d’une « clarté morale » traduite en décision de justice. « Des enfants sont créés à volonté dans des boîtes de Petri, puis détruits et utilisés à des fins d’expérimentation », affirmait Lila Rose, présidente et fondatrice de Live Action, organisation nationale de lutte contre l’avortement. « Il n’est pas acceptable de laisser des êtres humains dans de la glace. Il n’est pas acceptable de les détruire. » Une position à rebours de bon nombre de professionnels de santé, qui se déclarent extrêmement préoccupés d’une décision qui ne dispose d’aucun fondement médical. Golias

Maintenir les pauvres la tête sous l’eau

Vous êtes pauvres ? Le gouvernement va s’occuper de vous… en réduisant votre filet de protection. Il prévoit de réduire une nouvelle fois les droits des chômeurs, des allocataires du RSA ou des malades. Pour le gouvernement, il s’agit de continuer à diviser pour mieux régner.

 

Une pluie de mesures s’abat sur les plus pauvres. On croyait Emmanuel Macron obnubilé par la situation internationale et le réarmement du continent européen, mais tout le monde a pu constater qu’il a aussi les dépenses sociales dans sa ligne de mire. L’exécutif vient d’annoncer une batterie de mesures destinées à restreindre à nouveau les droits des chômeurs, ceux des allocataires du RSA, ainsi que des usagers de l’assurance-maladie.

 

D’abord, l’annonce de la suppression de l’Allocation de solidarité spécifique (ASS) que perçoivent les demandeurs d’emploi de longue durée, souvent les plus âgés. Les plus de 50 ans représentent plus de la moitié des 322 000 bénéficiaires. Ces derniers seront renvoyés vers le RSA, une fois l’ASS supprimée. Cette suppression va faire économiser jusqu’à 2 milliards d’euros aux caisses de France Travail (ex-Pôle emploi). La charge du financement pèseradonc sur les Conseils départementaux dont dépend le RSA.Ces dernières dénoncent la faible compensation qui leur est apportée par l’Etat, qui ne respecte ainsi pas la loi. Les Conseils départementaux ne sont pas les seules perdants, les familles concernées aussi, qui se trouvent être parmi les plus précaires : l’ASS laisse une certaine souplesse dans la variation des revenus, contrairement au RSA, pour lequel tout revenu supplémentaire est immédiatement déduit.

 

« La suppression de l’ASS ferait perdre entre 100 et 150 euros par mois pour un ménage dont un des conjoints travaille au Smic (…) et où l’autre est sans revenu, soit une perte de 5 % à 10 % de leurs revenus », calcule l’économiste Michaël Zemmour (Alternatives économiques, 29.03.24). Ce dernier estime que le gouvernement envoie ainsi un signal « aux chômeurs âgés qui seraient en situation d’attente avant la retraite ». En plus de la perte de revenus, l’allocataire de RSA vit un calvaire tant il doit rendre des comptes en permanence sur ses revenus, son compte en banque, etc. Ce qui n’est pas du tout le cas pour l’ASS.

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