Un autre regard sur l’information !

Israël : le courage de refuser la guerre


Depuis le 26 décembre 2023, Tal Mitnick, un jeune Israélien de 18 ans, est détenu dans une prison militaire pour avoir refusé d’effectuer son service dans l’armée. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, il était le premier « refuznik » à faire ce choix, communément perçu comme une trahison au sein de la société israélienne. Cette minorité, habituellement peu visible voire inaudible, tente de sortir de l’ombre et clame haut et fort son refus de rentrer dans l’armée. Un geste d’un extrême courage dans une société ou l’armée s’appuie presque essentiellement sur les réservistes. Les hommes doivent s’enrôler pendant 32 mois, les femmes 24. Ils sont ensuite mobilisables respectivement jusqu’à leurs 40 et 38 ans. Au lendemain des massacres du 7 octobre, l’armée a ainsi appelé plus de 360 000 personnes. Les objecteurs de conscience se font entendre de plus en plus, mais ils restent largement conspués dans une société en pleine dynamique belliciste. Golias

Disparition de Robert Badinter : de l’hommage à la fidélité

L’abolition de la peine de mort, grâce aux efforts de Robert Badinter, est un effet du « travail de civilisation » dont notre République lui est à jamais redevable. Cependant, les éloges sont parfois plus conventionnels que sincères. Leurs auteurs prétendent partager aujourd’hui des idéaux qu’ils ont combattus hier. D’autres peinent à dissimuler leur haine de l’œuvre et celle qu’ils vouent à son auteur pour des raisons que nul n’ignore. Beaucoup plus nombreux encore sont ceux qui espèrent, qu’après les hommages ostensibles, on ne viendra pas examiner comment ils piétinent les couronnes qu’ils ont tressées. Monsieur Badinter a accompagné son combat pour l’abolition d’une exigence de justice que certains trouvent bien incommode et négligent sans vergogne.

 

Intellectuel polyvalent, Robert Badinter s’oriente vers le droit. Il devient professeur (école de droit de la Sorbonne) et exerce parallèlement à sa carrière universitaire la profession d’avocat dans le cabinet fondé en 1965 avec Jean-Denis Bredin. Jusqu’en 1972, sa carrière se partage entre celle d’avocat d’affaire au service de gens huppés : Coco Chanel, Boussac, baron Empain, l’Aga Khan, etc. et la défense de criminels de droit commun. Ainsi, en 1972, il défend Roger Bontems et ne parvient pas à lui éviter d’être condamné à mort – bien qu’il n’ait pas versé le sang. Il ne peut obtenir sa grâce auprès de Pompidou (qui ainsi se déshonore). R. Badinter devient dès lors un adversaire résolu de la peine de mort sans exception et de façon universelle.

 

Il défend des criminels dont les actes révulsent – à juste titre – l’opinion et, contre toute attente, il leur épargne par ses plaidoiries ardentes la peine capitale. En 1976, il défend Patrick Henry, coupable d’avoir tué un garçon de sept ans à la suite d’un enlèvement crapuleux. Le passé de ce personnage est déjà marqué de divers forfaits et crimes. Pourtant – ou par le fait d’une étrange disposition d’esprit – Henry, avant la commission de son dernier crime, réclamait bruyamment sur la voie publique la peine de mort pour Bontems et Buffet. Me Badinter y verra une nouvelle confirmation de l’absence de vertu dissuasive de la peine de mort. Sa plaidoirie ne sera pas « pour » Henry, mais contre la peine capitale.

Guerre en Ukraine – La paralysie de la volonté

Dans l’affrontement entre l’Occident et la Russie, ouvert le 24 février 2022, les Occidentaux et l’Ukraine avaient tout pour gagner : des ressources économiques infiniment supérieures à celles de la Russie, l’avantage technique dans le domaine militaire et, enfin, le droit de leur côté. Mais Poutine croit aujourd’hui avoir le vent en poupe, au point qu’il ne dissimule même plus que ses objectifs n’ont pas changé en Ukraine et ailleurs. Comment en sommes-nous arrivés là ?

 

« Les gens de bien sont faibles, personnels et timides ; il n’y a que les vauriens qui soient déterminés… Comment tenir contre des hommes à qui tous les moyens sont bons ? »(1)

La situation de l’Ukraine d’aujourd’hui rappelle de façon dramatique celle de la Finlande en mars 1940. Ce petit pays avait été envahi par l’Armée rouge le 30 novembre 1939. « Dans trois jours nos troupes seront à Helsinki », confie Molotov à Kollontaï, l’ambassadrice soviétique en Suède, en octobre 19392.  Staline avait déjà préparé un gouvernement communiste à installer à Helsinki. La résistance héroïque du peuple finlandais, ses succès initiaux éclatants suscitèrent l’admiration des démocraties et un torrent de déclarations de soutien à Paris, Londres et Washington. Mais après les revers initiaux, Staline mit le paquet. Le 11 février 1940, les lignes finlandaises furent enfoncées. Le maréchal Mannerheim reconstitua sa défense sur une seconde ligne, mais elle céda également le 19 février. Le 28 février, Mannerheim estima que la défense était à bout. Les réserves de munitions étaient épuisées. Le 29 février, le gouvernement finlandais décida d’entamer des négociations de paix. Le front risquait de s’effondrer intégralement. Le 11 mars, la France et la Grande-Bretagne qui, depuis des mois, avaient palabré sur la forme de l’assistance à fournir à Helsinki, promirent officiellement leur aide à la Finlande si celle-ci en faisait la demande : il était prévu d’envoyer un corps expéditionnaire allié dès le 15 mars 1940. Mais le 13 mars, l’armistice était signé.

 

« Jours tragiques et médiocres en vérité »

 

Selon le témoignage du diplomate Raymond Boyer de Sainte-Suzanne(3), jusqu’au bout le général Gamelin et son homologue britannique le général Ironside « noient l’exécution des décisions du Conseil suprême dans les lenteurs des préparatifs, pour être prêts trop tard ». Il est même question de « sabotage très conscient » dans le cas de Gamelin. Quant à Daladier, chef du gouvernement français, belliqueux en paroles, « in extremis, il cale »(4). La propagande du Kremlin a réussi à bloquer toute velléité d’agir dans le camp occidental, en susurrant qu’une intervention alliée aux côtés de la Finlande allait encore davantage jeter Staline dans les bras d’Hitler, alors que le maître du Kremlin ne demandait pas mieux que de négocier avec les Occidentaux. Ainsi, durant toute cette période, le couple germano-soviétique parvint à tétaniser les démocraties et à les empêcher d’agir. « Impression de faiblesse, de frilosité : jours tragiques et médiocres en vérité », note Boyer de Sainte-Suzanne(5). « Le terrible c’est  que nous faisons une politique de grande puissance et que nous ne sommes plus une grande puissance. L’Empire, c’est du boniment », constate amèrement Daladier(6). Ce lamentable fiasco des démocraties préfigurait la catastrophe de mai-juin 1940.

 

L’histoire est une chambre d’écho. Si aujourd’hui nous livrons l’Ukraine à son bourreau russe comme nous avons laissé tomber la Finlande pendant l’hiver 1939-40, nous risquons de connaître bientôt une débâcle d’une toute autre ampleur face à l’Axe des dictatures cimenté par la haine de la civilisation occidentale.

 

Avant tout, il nous faut comprendre les causes de cette paralysie de la volonté qui frappe les peuples démocratiques, lorsqu’ils ont affaire à des régimes voyous, similaire à ce saisissement qui pétrifie les modérés lorsqu’ils se trouvent en face de factions minoritaires mais agressives et pratiquant la terreur ; ce que notait déjà le perspicace Pierre de l’Estoile au moment de la première crise révolutionnaire qui secoue Paris en 1589, lorsqu’en pleine guerre de religion, la Ligue rassemblant les catholiques extrémistes prend le pouvoir : « Les gens de bien sont paralysés par la terreur. Le courage manquait et non la force »(7) chez les partisans du monarque légitime (Henri III puis Henri IV) restés nombreux. Nous oublions trop que Poutine est un révolutionnaire qui a le dessein de renverser l’ordre mondial. Nous ne voyons pas qu’un projet passéiste, comme celui du Kremlin, peut parfaitement s’accompagner de pratiques révolutionnaires : c’était le cas de la Ligue évoquée plus haut, c’est celui de Poutine aujourd’hui.

L’intimidation et la démoralisation

Les causes immédiates de notre passivité tiennent d’abord à la propagande insidieuse de l’ennemi et de ses relais dans les démocraties. Donnons la parole à Marc Bloch, dont le livre L’Etrange Défaite, rédigé à chaud entre juillet et septembre 1940, mérite d’être relu aujourd’hui. Comme nos « réalistes » d’aujourd’hui, les pacifistes, constate Bloch : « Invoquaient avant tout l’intérêt ; et c’est en se faisant de cet intérêt prétendu une image terriblement étrangère à toute vraie connaissance du monde qu’ils ont lourdement induit en erreur les disciples, un peu moutonniers, qui, en eux, mettaient leur foi… Ils enseignaient, non sans raison, que la guerre accumule les ravages inutiles. Mais ils omettaient de distinguer entre la guerre qu’on décide volontairement de faire et celle qui vous est imposée, entre le meurtre et la légitime défense… Ils chuchotaient – je les ai entendus – que les hitlériens n’étaient pas, en somme, si méchants qu’on affectait de les peindre : on s’épargnerait sans doute plus de souffrances en leur ouvrant toutes grandes les portes qu’en s’opposant, par la violence, à l’invasion… Comme la parole qu’ils prêchaient était un évangile d’apparente commodité, leurs sermons trouvaient un facile écho dans les instincts paresseusement égoïstes qui, à côté de virtualités plus nobles, dorment au fond de tout cœur humain. »

 

La guerre psychologique menée par la Russie contre « l’Occident collectif » fait appel aux mêmes penchants. Ce travail de sape utilise deux leviers : l’intimidation (chantage nucléaire) et la démoralisation. Il ne s’agit pas seulement de faire peur aux démocraties occidentales de manière à les inciter à interdire la victoire à l’Ukraine (ce qui fut acquis dès le début du conflit), mais, surtout, de donner des arguments permettant de justifier leur lâcheté et leur abandon de l’Ukraine. Et là, le Kremlin se montra d’une inventivité sans défaut. L’objectif numéro un était de détruire l’idée de la supériorité morale de la cause ukrainienne. Tout fut bon à ces fins : on monta en épingle la corruption des élites de Kyiv, la zizanie au sommet, l’engouement de Zelenski pour les feux de la rampe, etc. Le discours pseudo humanitaire était appelé à la rescousse : abrégeons les souffrances inutiles des Ukrainiens qui, de toute manière, reviendront dans le giron russe dont ils ne sont de toute manière guère éloignés, etc. Sans oublier le vieil argument qui a fait ses preuves : l’hostilité occidentale ne fait que resserrer les liens entre Pékin et Moscou, alors que les Occidentaux auraient intérêt à arracher la Russie à l’orbite chinoise… Dès le début, le Kremlin a sciemment misé sur la faiblesse occidentale et lui a fourni avec empressement tout l’arsenal des sophismes permettant de justifier les démissions futures.

 

Au-delà de ces causes immédiates agissent des facteurs endogènes à nos sociétés, sans lesquels les manipulations de Moscou ne seraient pas aussi efficaces. Marc Bloch incriminait « la léthargie intellectuelle des classes dirigeantes » : « Gâtés par la pratique des couloirs, nos chefs politiques croyaient s’informer quand ils ne faisaient que recueillir des potins au hasard des rencontres. Les problèmes mondiaux comme les problèmes nationaux ne leur apparaissaient plus que sous l’angle des rivalités personnelles. […] Comment s’étonner si les états-majors ont mal organisé leurs services de renseignements ? Ils appartenaient à des milieux où s’était progressivement anémié le goût de se renseigner ; où, pouvant feuilleter Mein Kampf, on doutait encore des vrais buts du nazisme, où, parant l’ignorance du beau mot de “réalisme”, on semble en douter encore aujourd’hui. Le pis est que cette paresse de savoir entraîne, presque nécessairement, une funeste complaisance envers soi-même. » Un sursaut populaire était possible, à condition que la nation fût informée correctement du danger : « Or ce peuple […] qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir ce minimum de renseignements nets et sûrs, sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien en vérité. Telle fut, certainement, la grande faiblesse de notre système, prétendument démocratique, tel, le pire crime de nos prétendus démocrates. »

Bombardement de l’actualité : une perception clignotante du monde

Toutes ces amères constatations s’appliquent à la situation où nous sommes, sauf que celle-ci est aggravée par les évolutions de la conscience collective entraînées par l’expansion des médias et l’inculture suicidaire de nos sociétés démocratiques. Le fiasco finlandais entraîna la démission de Daladier le 20 mars 1940, preuve qu’en France on prit la mesure du désastre. Aujourd’hui, la perspective d’une victoire russe en Ukraine n’émeut guère nos concitoyens, qui n’ont pas la moindre notion des enjeux du conflit. Soumis au bombardement quotidien des actualités, ils ont acquis une perception clignotante du monde, où une nouvelle sensationnelle chasse l’autre, où les mêmes affects irraisonnés se déversent sur des objets successifs, un événement éclipsant et effaçant le précédent, alors que seul demeure permanent le torrent des émotions. Il a suffi de la spectaculaire attaque du Hamas contre Israël pour que le martyre de l’Ukraine soit oublié. Les passions suscitées par le conflit moyen-oriental ont détourné l’attention de la guerre russo-ukrainienne, et escamoté dans nos esprits son enjeu, la liberté des nations européennes. Et comment veut-on que nos politiciens soient capables d’élaborer un plan d’action cohérent et d’en expliquer la nécessité à leurs peuples, si eux-mêmes se laissent ballotter par les sondages et par les passions gonflées par les médias ? La perte du sentiment de la continuité fait qu’on cesse de chercher à comprendre le monde qui nous entoure et qu’on abandonne toute tentative d’y voir clair, au profit d’un état permanent de surexcitation émotionnelle, vite transformé en construction complotiste cimentée par la passion partisane. Pire encore, ceux qui résistent à ce parti-pris d’ignorance et d’incompréhension se heurtent à un barrage d’hostilité. Les rares experts qui mettaient en garde contre la Russie de Poutine se voyaient coller l’étiquette d’« essentialistes » : leur connaissance des pesanteurs de l’histoire russe les incitaient à ne pas partager l’euphorie de mise après la chute du communisme. L’« essentialiste » est celui qui croit que le monde, malgré le bruit et la fureur, est intelligible. Que ce terme serve aujourd’hui à stigmatiser en dit long sur l’allergie de nos sociétés à la liberté de l’esprit.

 

Le choix délibéré de l’ignorance, le rejet viscéral de l’intelligence, par passion de l’égalité, par confort bureaucratique, sont les meilleurs alliés du Kremlin. Ce rétrécissement de l’horizon se traduit par un provincialisme croissant, quand l’esprit de clocher et l’esprit partisan escamotent le sens du bien public et occultent les intérêts à long terme. Moscou fait tout pour cultiver ce provincialisme borné qui nourrit le fanatisme et les antagonismes, inévitables dans un espace confiné coupé du grand large et amputé du passé. Le régime poutinien y voit le meilleur moyen de faire tomber les démocraties.

 

Tant que la confusion règne dans les têtes, aucune ligne d’action n’est possible et les démocraties continueront à donner ce spectacle de cafouillage généralisé dont se délecte Poutine. Il faut que nos concitoyens et nos décideurs arrivent à prendre leurs distances face au vacarme médiatique et au bombardement de l’actualité. Pour inculquer le sens des proportions et la mise en perspective des événements, rien ne vaut la culture historique. Marc Bloch souligne l’importance de l’enseignement de l’histoire : « Non certes que, dans nos lycées, on puisse lui reprocher de négliger le monde contemporain. Il lui accorde, au contraire, une place sans cesse plus exclusive. Mais, justement, parce qu’il ne veut plus regarder que le présent, ou le très proche passé, il se rend incapable de les expliquer : tel un océanographe qui, refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées. Le passé a beau ne pas commander le présent tout entier, sans lui, le présent demeure inintelligible… »

L’expansion territoriale justifie l’autocratie

Voyons maintenant en quoi l’histoire peut nous instruire sur le comportement à attendre de la Russie poutinienne et post-poutinienne. La durée du règne de Poutine approche bientôt celle du règne de Staline. Les deux dictateurs sont responsables de ce qui, dans un pays ordinaire, aurait été considéré comme des désastres absolus : effusions de sang, régression économique, asservissement massif de la population. Mais les deux dictateurs sont restés en place… Ils ont su se brancher sur des aspirations profondes du peuple russe : la volonté de puissance qui sommeille dans un homme traité en esclave ; celle d’humilier et de faire régresser les voisins vivant mieux que lui ; la fierté d’intimider et de noyauter l’Europe et l’Occident en général ; l’affirmation d’une supériorité métaphysique de la Russie. Tous deux, venus au pouvoir après une contraction de l’État russe, ont compris que la formule du despotisme durable était de promettre la restauration et l’expansion de l’empire, en transformant l’État en une gigantesque police et une gigantesque armée, cela au nom du « rassemblement des terres russes ». Ce faisant, ils ont inscrit leur régime dans une tendance lourde de l’histoire russe. Rappelons que, chaque année à partir du XVe siècle, la Russie a augmenté d’une superficie équivalant à celle de la Hollande. Pendant les trois cents ans d’existence de la dynastie des Romanov, l’empire russe s’agrandit en moyenne à la vitesse de 140 km2 par jour(8). L’expansion territoriale justifie l’autocratie.L’État est conçu comme l’instrument de la dilatation du territoire.

 

La Russie est un pays qui s’est auto-colonisé avant de s’être constitué en nation. « Les Moscovites semblaient se sentir étrangers dans leur propre État, habitants temporaires logés par hasard dans une maison qui ne leur appartenait pas », écrit l’historien russe Klioutchevski en évoquant la Russie des XIVe-XVe siècles. La faiblesse des liens internes et spontanés a été compensée par la concentration systématique de toutes les forces et de toutes les ressources du pays dans les mains de l’autocrate et de la petite élite impériale cosmopolite qui l’entoure. Le sous-développement de l’organisation sociale entraîne l’hypertrophie de l’État. Klioutchevski a cette célèbre formule : «L’État enflait pendant que le peuple dépérissait. » Dès le XVe siècle, l’État moscovite est exceptionnellement militarisé ; c’est cette militarisation croissante qui explique l’alourdissement du servage jusqu’au XVIIIe siècle. En 1830, l’armée anglaise comptait 140 000 hommes, l’armée française 159 000, l’empire des Habsbourg 273 000, la Prusse 130 000, l’armée russe 826 000. « Nous n’avons point trouvé d’autres moyens de garantir nos frontières que de les étendre », écrit Catherine II à Voltaire pour justifier le partage de la Pologne(9). Début janvier 2014, le propagandiste Soloviov lui faisait écho : « Si nous devons prendre Lisbonne pour assurer notre sécurité, nous le ferons. »

 

Avec l’avènement du bolchevisme, l’élite impériale russe s’est transformée en internationale criminelle. Après 1991, l’Union soviétique et le bloc communiste ont survécu souterrainement dans les réseaux de la pègre appuyés sur l’ex-KGB. Dès le début, le Kremlin a utilisé ces réseaux pour réaliser son projet de réintégration de l’espace ex-soviétique. Ianoukovitch, le président ukrainien pro-russe, était un multirécidiviste. Les activistes pro-russes du Donbass et de Crimée étaient pour la plupart des repris de justice locaux, qui ont ensuite été éliminés pour laisser la place aux réseaux corrompus des oligarques proches du Kremlin. Sous Poutine s’est achevé le processus de fusion du pouvoir avec la criminalité organisée. En même temps, la dynamique expansionniste s’est intensifiée en se dotant du camouflage d’un messianisme idéologique. La Russie n’est un État qu’en apparence. En réalité, c’est un agrégat de bandes criminelles gravitant autour d’un parrain tout-puissant. Cette structure mafieuse du pouvoir russe s’est mariée sans peine avec la pratique impériale : pour Poutine, l’essentiel est le contrôle des élites des pays cibles, comme un parrain – le capo di tutti capi – surveille ses lieutenants. De là son obsession des « révolutions de couleur », qui lui font perdre la face en détrônant ses satrapes. 

2023 : 1 076 000 jetés en Ukraine, 617 000 sur le front…

Considérer le régime de Poutine comme « nationaliste » c’est faire un contresens majeur. Le président russe et ses proches divisent la Russie en trois cercles. Il y a d’abord le noyau du groupe dirigeant réunissant les magnats du régime, les directeurs des grandes corporations d’État, les siloviki (représentants d’organismes étatiques) haut placés, etc. Puis il y a le groupe des privilégiés, ceux qui servent cette élite possédant le pays, des moscovites essentiellement, quelques étrangers. Le reste de la population est considéré comme taillable et corvéable à merci, les favoris du régime ne se donnant guère la peine de cacher leur mépris pour cette plèbe décervelée grâce au gavage télévisé. Il y a peu, la propagandiste Margarita Simonian proposait de faire exploser une bombe atomique au-dessus de la Sibérie pour effrayer les Américains : belle expression du dédain de l’élite moscovite à l’égard de la Russie profonde. Le vulgum pecus est perçu comme un ballast arrivé à péremption. On n’a pas assez réfléchi en Occident sur ce que révèle la stratégie russe sur le champ de bataille, ces assauts successifs où, une vague après l’autre, des soldats se font massacrer dans les champs ukrainiens. La vision darwinienne en vogue dans les années Eltsine, quand les « nouveaux Russes » avaient tous les droits, quand le reste de la population misérable était piétiné par les grands fauves, a profondément imprégné les cercles dirigeants russes. Poutine a révélé ce qu’il pense vraiment du peuple russe lors de sa rencontre avec les mères de soldats, lorsqu’il leur a déclaré qu’elles devaient se consoler de leur mort au champ d’honneur en pensant qu’autrement ils auraient de toute manière péri d’alcoolisme, alors que leur sacrifice pour la patrie était au moins utile. Pour de telles remarques, Poutine peut être considéré comme le russophobe par excellence : il ne voit dans ses compatriotes que de la chair à canon, et dans les femmes russes des organismes reproducteurs dont la tâche est de renouveler le stock de chair à canon pour les guerres et les conquêtes futures.

 

Les Européens ont du mal à prendre la mesure de l’immense effort impulsé par Poutine pour remettre le grappin sur l’Ukraine, et, surtout, à saisir ce que cela signifie pour l’Europe. Donnons quelques chiffres. Au début de « l’opération militaire spéciale », Poutine a envoyé en Ukraine 170 000, hommes renforcés par 60 000 hommes recrutés dans les régions annexées, 230 000 au total. Puis 300 000 ont été mobilisés à l’automne et envoyés sur le front, auxquels il faut ajouter les 60 000 recrutés au Goulag par Wagner. Enfin, selon les chiffres révélés par Poutine lors de sa conférence de presse du 14 décembre 2023, 486 000 se sont enrôlés sous contrat en 2023. Au total 1 076 000 hommes ont été jetés en Ukraine, alors que, de l’aveu même de Poutine, 617 000 hommes sont aujourd’hui au front. Il manque 459 000 hommes à l’appel. Compte tenu de la rotation des troupes au compte-goutte, on peut faire, à partir de là, une estimation du bilan des pertes russes en morts et en blessés bien supérieure aux chiffres donnés jusqu’ici (autour de 300 000 hommes). Et visiblement, Poutine est prêt à continuer à alimenter le hachoir jusqu’à ce qu’il ait réalisé ses objectifs initiaux, l’asservissement total de l’Ukraine et la liquidation de ses élites nationales, comme il l’a confirmé dans sa conférence de presse du 14 décembre. La vision darwinienne et la logique impériale expliquent cette obstination. Poutine euthanasie la partie la plus arriérée des peuples de la Fédération russe, les clochards, les poivrots, les toxicomanes, les malades incurables, les cas psychiatriques, les multirécidivistes, pour se rendre maître du peuple ukrainien… Il est persuadé que sans la mise des Ukrainiens au service de la Russie, les objectifs de puissance russe ne pourront être réalisés : les Ukrainiens sont perçus comme meilleurs soldats, meilleurs agriculteurs et meilleurs ingénieurs que les Russes. Le complexe militaro-industriel soviétique reposait en grande partie sur l’Ukraine, l’armée soviétique était encadrée par de nombreux Ukrainiens. Poutine échange donc cyniquement les rebuts de la population de son empire contre la destruction de l’élite nationale ukrainienne. Une fois qu’il aura soumis l’Ukraine, il escompte augmenter son armée des contingents ukrainiens pour menacer l’Europe, exactement comme les Tchétchènes vaincus ont été envoyés pour semer la terreur en Ukraine et les hommes du Donbass ont été lancés au front contre leurs compatriotes, au point qu’il ne reste presque plus d’hommes dans cette région.

Discréditer l’OTAN en Europe

Maintenant revenons à la genèse de cette guerre, seul moyen d’en saisir les enjeux. Après la débâcle américaine en Afghanistan à l’été 2021, Poutine estime que le moment est venu de pousser ses pions en Europe, qu’il suffira d’une pichenette pour en chasser les Américains, condition indispensable à la réalisation de la vaste Union eurasienne, dominée par Moscou, qui est le grand projet de son règne : une Europe divisée en États gouvernés par des hommes (ou des femmes) acquis au Kremlin, une Europe vassale travaillant pour la puissance russe, fournissant docilement capitaux, technologies, denrées agricoles, administrateurs de l’empire, capitaines d’industrie, etc., tout cela sous la houlette et l’étroite surveillance du Kremlin. Pour parvenir à réaliser ce dessein, il fallait détruire l’OTAN et couper le lien transatlantique, faire en sorte que les Américains cessent d’être des acteurs crédibles de la sécurité européenne. Tel était l’objectif de l’ultimatum russe de décembre 2021 qui enjoignait à l’OTAN de revenir aux frontières de 1997, ultimatum assorti de menaces de guerre nucléaire. Devant le refus occidental d’obtempérer, Poutine lança l’invasion de l’Ukraine, dans le même but : discréditer l’OTAN en Europe et déconsidérer les États-Unis en montrant qu’ils étaient incapables de protéger ceux qui se tournaient vers eux pour leur sécurité.

 

Si les Etats-Unis, rendus myopes par leurs querelles partisanes, cessent de soutenir l’Ukraine, Poutine aura gagné. La Russie mettra un acharnement d’autant plus grand à asservir l’Europe qu’elle aura compris, après son expérimentation calamiteuse de la « substitution aux importations », qu’elle en est totalement dépendante. Or elle a pour règle de contrôler ceux dont elle dépend. Elle ne peut le faire avec la Chine mais, avec l’Europe, le processus était bien avancé jusqu’à l’agression contre l’Ukraine. On renouera avec la « schröderisation » de l’Europe. Si Poutine est perçu comme un obstacle à ce processus, le syndicat criminel du Kremlin changera de mandataire et se choisira un tchékiste à visage humain, qui mettra en scène une « perestroïka 2 », avec une libéralisation de surface du régime. Mais l’objectif fondamental, la captation des ressources humaines et matérielles de l’Europe et leur mise au service de la machine de puissance russe, demeurera inchangé.

 

Poutine a la conviction qu’il a déjà remporté le morceau. Non seulement il est persuadé qu’il atteindra ses objectifs en Ukraine, comme il ne cesse de l’affirmer, mais il estime qu’il sera possible de rétablir les relations avec les Occidentaux une fois que des « changements internes » auront eu lieu dans les démocraties. Sachant par expérience que les Occidentaux ont la mémoire courte, il les voit déjà se ruer à l’envi sur « l’immense marché russe ».

La Russie n’est puissante que de notre faiblesse

Les Occidentaux ne doivent pas se laisser bluffer par l’impudence du président russe. La Russie n’est puissante que de notre faiblesse. Elle dépend de nous et elle le sait. Il ne tient qu’à nous de transformer nos atouts en moyens de pression, au lieu de rester tétanisés face à ce pays comme un lièvre pris dans les phares. Les sanctions mises en place n’ont fonctionné que de manière partielle car les Occidentaux se sont trompés de cible : ils ont voulu sanctionner un État alors qu’ils avaient affaire à une mafia protéiforme aux tentacules innombrables. On découvre que l’or africain raflé par les mercenaires de Poutine va tout droit au financement de la guerre en Ukraine. On a laissé des oligarques trafiquer la vente des hydrocarbures et des matières premières dans l’idée qu’ils détourneraient les fonds et que ceux-ci ne tomberaient pas dans l’escarcelle de l’État et ne financeraient pas la guerre en Ukraine. En réalité, ces oligarques sont les tirelires du Kremlin : Poutine peut à tout moment exiger sa part du butin pour alimenter son trésor de guerre.

 

La diaspora russe dans les émirats est systématiquement mise à contribution. Le nombre élevé de « suicides » et de morts « accidentelles » parmi les oligarques depuis le début de la guerre en Ukraine est là pour signifier aux survivants qu’ils n’ont pas intérêt à renâcler et à refuser de cracher au bassinet. De même, les Occidentaux ont cru lutter contre la subversion du Kremlin en expulsant les espions russes. Mesure louable, certes, mais il ne faut pas oublier que l’influence du Kremlin s’exerce par un épais maillage de réseaux « informels ». Lutter contre l’État russe, c’est viser à côté. C’est la corporation criminelle du Kremlin qu’il faut éradiquer, avec toutes ses métastases dans nos pays. Si nous prenons en compte ce facteur dans notre politique de sanctions, celles-ci parviendront plus vite à leur but.

 

On a comparé l’économie russe à un Titanic qui vient de heurter l’iceberg, mais qui continue sa route comme si de rien n’était, alors que ses compartiments font eau les uns après les autres. L’image est juste et nous voyons déjà l’eau s’infiltrer sous les portes : les avions prennent feu, l’inflation s’emballe, les queues refont leur apparition. Il nous faut tenir bon, voler au secours de l’Ukraine, et surtout faire comprendre aux Russes dès aujourd’hui que tant que leurs troupes occupent des territoires arrachés à des États voisins, les sanctions ne feront que s’alourdir jusqu’à ce que le Titanic coule à pic. Poutine croit qu’il aura le beurre (la soumission de l’Ukraine) et l’argent du beurre (l’accès aux ressources occidentales). Tâchons de le détromper. Golias Hebdo en partenariat avec Desk Russie. Françoise Thom est historienne, spécialiste du monde russe

 

1. Cité dans Jean-François Marmontel, Mémoires, Mercure de France 1999, p. 409-410.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-1-10315

2. O.A. Rjechevski, O. Vehviläinen (réd.), Zimniaïa Voïna 1939-1940, Moscou, Naouka, 1999 t. 1 p. 126.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-2-10315

3. Raymond Boyer de Sainte-Suzanne, Une politique étrangère, Paris, Éditions Viviane Hamy, 2000, pp. 215, 232.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-3-10315

4. Raymond Boyer de Sainte-Suzanne,Note du 14 mars 1940, op. cit., p. 250.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-4-10315

5. Note du 13 décembre 1939. Raymond Boyer de Sainte-Suzanne, op. cit., p. 172.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-5-10315

6. Note du 11 janvier 1940. Raymond Boyer de Sainte-Suzanne, op. cit., p. 192.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-6-10315

7. Pierre de l’Estoile, Journal d’un bourgeois de Paris sous Henri III, 10/18, 1966, p. 274.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-7-10315

8. Cité dans Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Plon, 1997, p. 573.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-8-10315

9. Cité dans Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est, Plon 1937, p. 179.https://desk-russie.eu/2024/01/07/la-paralysie-de-la-volonte.html – easy-footnote-9-10315

Bretagne :
un fief « tradi »

Dans un article du 27 janvier 2024, le quotidien Ouest-France met en lumière la Bretagne comme place forte du traditionalisme catholique français, bien que restant minoritaire. L’enquête récense environ 10 000 fidèles qui vont au moins une fois par mois dans l’un des quarante lieux où sont célébrées des messes selon l’ancien rite tridentin. Le noyau dur rassemblerait 4 000 inconditionnels. Trois courants cohabitent dans une vision identitaire et conservatrice : les sédévacantistes, les lefebvristes et les « ralliés ». Une chose est sûre, ils rejettent tous le dialogue interreligieux et la synodalité, luttent contre l’IVG, l’euthanasie, la PMA ou la bénédiction des couples remariés ou homosexuels. Ils s’opposent avec plus ou moins de force à l’Église officielle et sont très actifs. Golias

Notre-Dame de Bétharram : les « bons souvenirs » du Directeur

Dans les Pyrénées-Atlantiques, le prestigieux établissement Notre-Dame de Bétharram est depuis peu sous le feu des projecteurs pour avoir abrité des faits gravissimes. L’établissement bénéficie d’ordinaire d’une réputation prestigieuse, autant pour sa prétendue discipline que pour le pedigree de certains de ses anciens pensionnaires (François Bayrou, Jean-Charles de Castelbajac). Le 31 janvier 2024, un ancien élève, Alain Esquerre, déposait auprès du parquet de Pau un dossier comprenant vingt plaintes pour des faits de violences dans l’établissement, pour la plupart entre 1980 et 1990. Parmi les vingt plaintes recensées pour l’instant, cinq ont trait à des violences sexuelles dont l’une concerne un surveillant toujours en fonction à Notre-Dame de Bétharram. Un autre laïc, parti à la retraite en 2018, se serait lui aussi livré à des attouchements sexuels. L’ampleur des faits mis à jour est vertigineuse : un enfant qui se retrouve en pleine nuit en slip durant des heures sur le perron, des gifles distribuées de manière arbitraire, des fessées sur le derrière nu, des ongles et des cheveux arrachés, des coups très violents. « Cette perversité allait même jusqu’à coller les enfants concernés les week-ends, pour éviter que les parents découvrent les bleus et les coups sur le corps de leurs enfants », explique Alain Esquerre.

 

Si la justice civile a été saisie, c’est parce qu’Alain Esquerre, qui habite à quelques centaines de mètres de Bétharram, avait connaissance de faits reprochés au père Carricart, l’une des trois personnes mises en cause par les plaintes, qui avait fini par se donner la mort en 2000. En octobre dernier, Alain Esquerre a décidé d’agir et de rompre le silence en créant un groupe Facebook : « Les anciens du collège et lycée de Bétharram, victimes de l’institution », ainsi qu’une boîte mail dédiée pour recueillir les témoignages. Initiative qui a porté ses fruits. Mais ce n’est pas la première fois que l’institution scolaire religieuse de Bétharram est visée. Lancée en 2017 par l’évêché de Bayonne, une enquête canonique avait conclu à un non-lieu dans l’affaire de Jean-Marie Delbos, un ancien pensionnaire abusé.Des mesures financières ont depuis été annoncées par la Commission reconnaissance et réparation (CRR) pour Jean-Marie Delbos qui les juge insuffisantes.

Les soutiers de la mondialisation

Coup de projecteur sur le secteur du transport maritime et sur les soutiers du commerce mondial : les marins. Ils sont entre 1,5 million et 2 millions et proviennent massivement de pays pauvres. Le Covid-19 a mis en lumière la qualité de ces travailleurs essentiels, qui opèrent dans un secteur d’activité marqué par des grandes disparités, entre les normes et les revenus.

 

L’apparition du Covid-19 a été un révélateur. Des milliers de navires étaient coincés en mer, avec interdiction d’accoster, en raison des mesures sanitaires prises en urgence. Alors que les armateurs ne rappelaient pas leurs bâtiments. Les marins – d’Europe de l’Est, Philippins, Indonésiens, Indiens… – se sont retrouvés bloqués au large, loin de chez eux, dans l’impossibilité de savoir quand leur calvaire prendrait fin. « C’est cet aspect qui est le plus dur à supporter pour les équipages : ne plus avoir la date de débarquement », observe auprès de Golias Hebdo la sociologue Claire Flécher, maîtresse de conférences à l’université Lumière Lyon-2. Elle a publié À bord des géants des mers (La Découverte, 2023), une enquête ethnographique sur les hommes et les femmes qui assurent, jours et nuits, par tous les temps, l’acheminement de 90 % du volume des marchandises produites chaque année dans le monde (matières premières, énergies, voitures, téléphones mobiles, textiles en tout genre, etc.).

 

La logistique à l’ère de la mondialisation est assurée par deux millions de gens de mer qui travaillent autour du monde. « Les gens de mer figurent parmi les personnes les plus durement touchées par les retombées de la pandémie, relève, en juillet 2020, Corinne Vargha, directrice du département des normes internationales du travail de l’Organisation internationale du travail. Alors qu’ils rendent un service essentiel à la société, les marins sont exposés à des risques pour leur sécurité et leur santé et, plus encore désormais, à un épuisement physique et mental, en raison de leur incapacité à rentrer chez eux ou à rejoindre leur navire à cause des mesures prises pour arrêter la propagation du virus. »

Nice : l’extrême droite en action contre les mineurs étrangers. Le diocèse recule

En France, la mission de protection de l’enfance revient aux départements et métropoles depuis les lois de décentralisation du début des années 1980.  A ce titre, ces collectivités prennent en charge les « mineurs non accompagnés » (autrefois appelés « mineurs isolés »), adolescents arrivés sur le territoire en situation de migration, reconnus par les autorités pour être mineurs et sans famille, en situation de danger. C’est dans ce cadre que le diocèse de Nice loue depuis cinq ans la « maison Saint-Louis » et la « maison Notre-Dame » sur la commune de Carros (Alpes-Maritimes) afin que soient pris en charge en urgence ces mineurs primo-arrivants avant qu’ils ne soient aiguillés ailleurs sur des places pérennes.

 

Début 2023, le diocèse avait mis en vente ses deux maisons de Carros, en donnant au département des Alpes-Maritimes  de se porter acquéreur. Un projet de vente entériné qui allait permettre au département d’aménager les bâtisses afin de développer l’accueil des mineurs non accompagnés et d’améliorer le confort des lieux. Mais le projet de vente n’est pas passé inaperçu, notamment auprès de l’extrême droite locale. La section locale de Reconquête !, parti d’Éric Zemmour, s’est emparé du dossier pour faire capoter la vente. Le conseiller municipal niçois Philippe Vardon (ex-RN et Bloc identitaire) et le délégué départemental Reconquête ! Jean Mouchebœuf ont organisé la distribution de tracts dans toute la commune.

Un défi pour l’Eglise catholique : repenser l’homosexualité

L’ampleur et la violence du phénomène ont surpris. Plus que l’existence du phénomène lui-même que l’on pouvait présager. De Fiducia supplicans, ce texte romain qui ouvre la possibilité de bénir les couples en situation irrégulière et les couples de même sexe, c’est la bénédiction des couples homosexuels qui a provoqué le refus de certains et exacerbé les divisions entre deux sensibilités dans l’Eglise. Quelles que soient ses maladresses, ce texte doit être pris pour ce qu’il est, symbolique de la « révolution » pastorale voulue par le pape François au travers du synode en cours qui, pour ces mêmes raisons, révèle un vrai clivage. Il fait apparaître la limite dont François est parfaitement conscient : vouloir bousculer la pastorale sans toucher à la doctrine. Un débat jusque-là réservé à quelques spécialistes, qui s’expose désormais au grand jour.

 

Inutile de revenir ici sur les prises de position qui se sont multipliées au sein des épiscopats, depuis la publication de « Fiducia supplicans » le 18 décembre dernier. Certains approuvant l’ouverture venue de Rome, d’autres, plus nombreux, disant leur intention de l’interdire dans leurs Eglises, d’autres encore se réfugiant dans une position médiane au motif que le flou du texte romain pouvait bien justifier le leur. Chacun pourra se reporter à ce qui s’est écrit dans la presse ou que j’ai moi-même publié sur ce blog. 

La parole des théologiens contre celle des baptisés… 

Deux initiatives plus récentes me semblent donner la vraie dimension de la question posée par ce texte. Citons en premier les commentaires publiés par La Revue thomiste sous la signature de deux théologiens dominicains : le fr. Emmanuel Perrier et le fr Thomas Michelet. L’un et l’autre dénoncent l’incohérence théologique d’un texte pastoral qui finit par autoriser ce que l’Eglise interdisait à ce jour : la bénédiction d’une situation ou structure de péché. Thomas Michelet interroge : « Faut-il promouvoir et consacrer une théologie contextuelle et une pastorale contextuelle qui conduira fatalement à une dogmatique contextuelle au détriment de l’unité de la foi ? » La seconde initiative est la publication, sur le site de La Croix, de la tribune signée de parents d’enfants homosexuels. Ils écrivent : « Nos enfants ne sont pas a priori des pécheurs, objets de dissertations théologiques. Ils sont des sujets conscients, responsables de leur propre existence et capables de chercher leur chemin singulier de sainteté, à partir de ce qu’ils sont et non malgré ce qu’ils sont. »

 

Nous avons là un exemple des déchirements et divisions « systémiques » qui marquent le catholicisme contemporain. Mais pris dans un contexte de renversement des logiques voulue par le pape François. Renversement qui est au cœur même du synode sur la synodalité engagé depuis 2021 et qui trouvera son aboutissement à l’automne prochain. « Fiducia supplicans » est une parfaite illustration de cette « révolution ».

Une illustration de la « révolution » prônée par le synode

Définissons-la en quelques phrases : Par le passé, un synode avait pour but de réfléchir, entre évêques, à la manière dont l’Eglise pouvait aménager et traduire son enseignement dit « de toujours » (même si l’expression serait à nuancer) pour le faire mieux comprendre du monde moderne (méthode déductive). Ici, la démarche voulue par le pape est inversée : il s’agit de permettre aux baptisés d’exprimer, en conscience, leurs attentes profondes pour l’Eglise, puis de confier au synode réuni à Rome le soin de discerner ce qui, parmi ces attentes, est conforme aux Evangiles, à la Tradition justement comprise et à la foi de l’Eglise (méthode inductive). D’une pratique de « synode des évêques » où eux-seuls sont consultes (avec quelques théologiens) et eux seuls appelés à « discerner », on passe à un élargissement où c’est l’ensemble du peuple de Dieu qui est consulté et appelé au discernement.

Bénir à moitié les couples gais et ceux irréguliers?

Cet article décortique la nouvelle bénédiction accordée aux couples gais et à ceux irréguliers. Il permet de mieux la comprendre. Des millions de personnes sont concernées à travers le monde.

Le document d’une dizaine de pages, intitulé Fiducia supplicans (c.-à-d. la foi confiante des fidèles qui supplient d’être bénis…), rédigé par le nouveau et jeune cardinal argentin Victor Manuel Fernandez, préfet du dicastère pour la Doctrine de la foi du Vatican, et signé par le pape le 18 décembre 2023, autorise désormais les prêtres catholiques à bénir les couples du même sexe et ceux en situation irrégulière (divorcés remariés, en concubinage…). Qu’en est-il vraiment ?

Malaise constant

Cela paraît surprenant, innovateur et positif, certes, mais cache encore un malaise assez profond, sinon du mépris, quant à la reconnaissance juste et équitable des droits de ces couples qualifiés, à plusieurs reprises, d’irréguliers selon cette Déclaration.

Ouverture naïve et peur bleue de la confusion

Malgré ce semblant d’ouverture naïve, Fiducia supplicans met tout de suite en garde les pasteurs en leur défendant strictement de poser un tel geste dans un cadre liturgique ou relié aux sacrements afin d’éviter toute confusion (ce mot revient 6 fois) et scandale (ce mot revient 2 fois). Ce n’est absolument pas une bénédiction de mariage. Non ! Surtout pas !

En fait, il ne faut pas qu’il y ait, pour la circonstance, ni cérémonie, ni rituel, ni vêtements sacerdotaux, ni texte préparé d’avance. De plus, « ce geste ne prétend pas sanctionner ou légitimer quoi que ce soit » (# 34). Il ne modifie en rien « l’enseignement pérenne de l’Église sur le mariage » (# 4).

Bénédiction bâclée à l’improviste

En marge de toute démarche officielle, cette simple bénédiction (# 38) se fait à l’improviste, d’une façon « spontanée » (ce mot revient 6 fois), donc d’une façon uniquement officieuse et fortuite, par exemple, lors d’un pèlerinage, d’un passage dans un sanctuaire ou carrément « dans la rue » (# 28) !

Attention bénigne et secondaire

Cette bénédiction « symbolique », très brève, invoquée seulement par souci pastoral, hors de toute liturgie, n’est qu’une attention bénigne et secondaire, portée aux fidèles irréguliers. Ce n’est que de la « pastorale populaire » (# 24), offerte à la va-vite, sans condition (# 27) et sans valider moralement le statut de ceux et celles qui la reçoivent.

Comme celles des cartables

Le texte compare cette nouvelle bénédiction à celle accordée « aux cartables » lors de la rentrée scolaire (# 30) !!! Il insiste, à plusieurs reprises, sur l’absence de modus operandi. Une exigence : ce sera effectué « sous une forme qui ne doit pas être fixée rituellement par les autorités ecclésiales afin de ne pas créer de confusion avec la bénédiction propre au sacrement du mariage » (# 31).

Le soin dédié aux cartables est donc équivalent à celui dédié à la foi et à l’âme – chosifiées – des couples gais et de ceux en situation irrégulière qui ne méritent pas mieux.

Sensibilité froissée

Cette bénédiction non ritualisée, même pas « semi-liturgique » (# 36) froisse la sensibilité contemporaine soucieuse d’égalité et de respect de la dignité des personnes. Cette fausse ouverture cache, malheureusement, une rigidité récurrente.

Un geste seulement spontané

Tout doit se passer dans la « spontanéité » : les couples gais ou irréguliers demandent spontanément la bénédiction, le pasteur les bénit spontanément, on dirait du bout des lèvres, sans pompe ni célébration. Un petit cadeau prodigué en cachette. N’est-ce pas une façon cavalière de procéder ?

N’est-ce pas manquer d’accueil chaleureux et d’esprit pédagogique ? Plusieurs couples gais et irréguliers m’ont confié qu’ils se sentent doublement blessés, marginalisés, avec une telle bénédiction de second rang, accordée illico, presque à la sauvette, surtout sans la moindre apparence de « cérémonie ».

Bénédiction minimaliste

Ce document compare la bénédiction « minimisée » ou « minimaliste » des couples gais et irréguliers à celle « des objets » (chapelets, médailles, # 6), peut-être pour ne pas offusquer l’aile conservatrice ultra réticente prête à créer un schisme si on allait un millimètre plus loin.

Opposition musclée et concession

Toutefois, tollé de contestations immédiates et virulentes des évêques d’Afrique et de certains pays traditionnalistes d’Europe de l’Est ! Ils refusent de donner une telle bénédiction, la considérant « inappropriée », voire « hérétique » et contraire à leurs cultures. Devant tant de dénigration, le préfet cardinal Fernandez publie un Communiqué complémentaire, plutôt conciliateur, le 28 décembre. Il recule et offre aux conférences épiscopales de chaque pays la possibilité de décider si cette bénédiction sera accordée ou non dans leur région.

Ce document ne serait plus, par conséquent, une Déclaration doctrino-pastorale qui implante une pratique officielle et universelle, mais seulement un vœu pieux suggestif, des directives facultatives.

Accueil mitigé en Occident

Plusieurs prêtres occidentaux semblent disposés à bénir les membres du couple gai et divorcé remarié, MAIS séparément, pas ensemble. Ils accueillent la personne, mais non son acte : le gai et le divorcé remarié, mais non son ménage ni ses relations sexuelles !

C’est révélateur d’un jugement moral endurci, contraire à l’esprit d’ouverture de cette bénédiction « sans condition » et aussi contraire à la miséricorde de l’Évangile.

Contradiction et défaillance

Dans le document original du 18 décembre, aucun texte de bénédiction ne devait être formulé d’avance. Tout devait être « spontané ». Pourtant, quelques jours plus tard, soit le 28 décembre, ce préfet propose lui-même un modèle de bénédiction.

Le libellé se veut évangélisateur à la fin : « Délivre-les de tout ce qui contredit ton Évangile et donne leur de vivre selon ta volonté. » N’est-ce pas une exhortation à la conversion à peine camouflée ? La mention de délivrance s’apparente à l’exorcisme.

Ce n’est donc plus une bénédiction pure et simple, sans « jugement » comme c’était allégué au départ !!! Pédagogie ou tentative pastorale contradictoire, défaillante !

Bénédiction finalement rédigée !

À la surprise générale, ce préfet publie, dans ledit communiqué, un exemple de prière (extra liturgique) qui ne doit pas dépasser « 10 ou 15 secondes ». Brièveté oblige ! Cette prière offre un « canal » vers une vie plus conforme à l’Évangile, affirme-t-il.

Voici la teneur intégrale du prototype rédigé à cet effet. C’est général au début. La fin est plus un rappel à l’ordre. « Seigneur, regarde tes enfants, accorde-leur la santé, le travail, la paix et l’aide réciproque. Délivre-les de tout ce qui contredit ton Évangile et donne-leur de vivre selon ta volonté. Amen. » Le prêtre peut ensuite tracer un signe de croix sur chacune des deux personnes.

Faux accueil

Ces événements fâcheux prouvent que l’Église « mère », supposée soigner et guérir les plaies de ses enfants, supposée les accompagner et les nourrir, échoue encore une fois. Elle ne cesse de dédaigner et de marginaliser d’une façon ostensible la diversité. Pourquoi alors y adhérer ? Mieux vaut rester en paix, loin des troubles de la marâtre et entretenir une relation directe avec Dieu, sans la laisser l’envenimer.

La morale au détriment de la charité

Les lois civiles, qui ont progressé avec les années dans le sens du respect de la dignité et des Droits de la personne, peuvent bien faire la leçon à celles toujours moralisantes et rétrogrades de l’Église qui laisse son clergé bénir ou ne pas bénir les couples irréguliers au gré de ses humeurs personnelles.

Aucune place dans le livre des Rituels

Selon le Rituel des bénédictions de l’institution Église, les animaux ont droit, depuis longtemps, à une bénédiction officielle et à une aspersion d’eau bénite dans le cadre d’une liturgie célébrée expressément à l’occasion, à l’intérieur des murs de l’église. Les couples gais et tous ceux en situation irrégulière n’ont rien de cela. Ils devront patienter encore avant de rentrer dans ce fameux Rituel. Ils sont parvenus au parvis du temple, mais pas encore dans le temple.

Bénédiction en bonne et due forme pour les animaux

C’est vrai que selon la Genèse, les animaux ont été créés avant les êtres humains. Ils ont donc la priorité. Vive l’ancienneté syndicale ! Il nous reste beaucoup de chemin à parcourir dans les voies spirituelles ! Bernard Anton, PhD, théologien

Auteur de Déconfiture des escobars et de Lettre à poster – www.bernardanton.com

 

Abus de pouvoir :
le combat de Sœur Marie Ferréol

Les soeurs dominicaines du Saint-Esprit sont depuis plusieurs années malmenées par les décisions prises par des responsables de la communauté et par un jeu qui semble se dérouler à l’aveugle dans les plus hautes sphères. Elles ont été dirigées par un commissaire pontifical entre 2013 et 2016 et subi une visite apostolique en 2020. Elles abandonnent en 2022, l’institution Saint Joseph dont elles s’occupaient à Draguignan dans le diocèse de Fréjus Toulon. Une quinzaine de soeurs ont quitté la communauté et l’une d’entre elles a été renvoyée à l’état laïque en 2021 : soeur Marie Ferréol. Le quatre octobre dernier, elle assigne en justice civile l’association syndicale dominicaine du Saint-Esprit, les deux visiteurs apostoliques et le cardinal Marc Ouellet « pour fautes commises et préjudice matériel et moral subi, précise son avocate, Me Adeline le Gouvello, le but étant la recherche de la vérité concernant les raisons de son renvoi et sa réhabilitation. » Quelle analyse peut-on tirer de ce jeu d’échec et quelle stratégie active pour les pions blancs va-t-elle révéler ? Enquête réalisée par Sandrine Plaud -? Pour aller plus loin : 214. Golias Magazine N° 214 (Fichier pdf)

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