Le récent ouvrage de François Cassingena-Trévedy, Paysan de Dieu (Albin Michel, 2024), se range à l’évidence dans la catégorie des livres inclassables : a-t-on affaire à un essai sur la vie rurale, à un livre de spiritualité monastique, à un journal littéraire, à un recueil de poésie ? Il est à la fois tout cela et autre chose. C’est le livre d’un moine poète qui, remettant à plus tard l’achèvement de sa traduction des Géorgiques, nous parle de la vie qu’il partage, détaché de son abbaye de Ligugé, avec les agriculteurs du Cantal. Ce Virgile moderne, spécialiste des Pères syriaques, raconte la vie des dernières communautés rurales au fin fond du Cantal. Paysan de Dieu ? Oui, car Dieu lui-même, comme l’écrit saint Jean (Jn 15, 1), est un paysan (geôrgos), en l’occurrence un vigneron.
Les Quatre Saisons
Se présentant comme un journal, quoique sans dates précises, le récit s’étend sur quatre saisons, du printemps à l’hiver. Notre moine paysan suit le rythme des travaux agricoles, en particulier ceux relatifs à l’élevage des bovins. Ces travaux sont pour les uns itératifs (la traite), pour les autres ponctuels et liés à la saison (la montée vers l’alpage). Nous entrons dans un autre temps, distinct de celui des citadins qui est scandé par l’alternance de la semaine et du week-end, du travail et des vacances. C’est le temps de la végétation et des bêtes, un temps qui ne souffre pas d’exception puisqu’il faut traire, et qui exige d’être toujours disponible pour la maladie ou l’accident d’une bête. Notre moine est en quelque sorte d’astreinte pour rendre service d’un village à l’autre, à une époque où les communautés rurales se réduisent et se font vieillissantes. Le rythme des saisons n’est d’ailleurs pas sans ressemblance avec le temps liturgique : c’est un temps dont nous ne décidons pas et qui impose sa tonalité à chacun des moments de l’année. D’ailleurs, lorsqu’il lui en reste le temps, le bénédictin récite la liturgie des heures. Les versets latins viennent alors se nouer à sa prose poétique.
Si l’on y réfléchit, le choix de suivre l’ordre classique des saisons (comme dans l’œuvre musicale de Vivaldi) permet à l’auteur de commencer son journal un peu avant l’Annonciation (25 mars) et de l’achever à Noël. Le sommet de l’année n’est donc ni la fête du Christ-Roi, ni même Pâques ou l’Ascension : le journal se révèle être une longue montée vers la Nativité, la fête de l’Incarnation. Car c’est bien à une incarnation que Frère François aspire : « (…) à travers les vaches, avec les vaches, dont la compagnie solide m’est si bienfaisante, ce sont évidemment les hommes que je cherche, comme si leur solidité à eux aussi, à eux surtout, me guérissait de cette désincarnation dont un certain monde ecclésiastique à huis clos peut s’avérer à la longue l’inconscient fauteur. » (p. 120) Avant de ressusciter, il faut naître à la condition humaine, en l’occurrence celle des habitants du Cantal. « Rien de ce qui est cantalien ne me sera étranger », écrit-il p. 182, détournant la formule de Térence.
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