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L’enseignement de Jean

Année C. 3ème Dimanche de l’Avent, Lc 3, 10-18 + 19-20. 23

« 10. Et les foules l’interrogent, disant : — Que devons-nous donc faire ? 11. Et répondant, il leur dit : — Que celui qui tient sur lui deux tuniques donne une part à celui qui n’en tient pas, et que celui qui tient des vivres fasse de même.

12. Et alors précisément des percepteurs des impôts s’avancent aussi pour être baptisés et ils lui disent : — Maître, que faut-il que nous fassions ? 13. Alors précisément il leur dit : — Ne faites rien payer au-delà de ce qui vous est prescrit.

14. Et des soldats l’interrogent aussi, disant : — Et nous, que faut-il que nous fassions ?

Et il leur dit : — N’intimidez ni ne dénoncez personne pour de l’argent, et contentez-vous de vos approvisionnements en vivres. »

S’il fallait le résumer, nous dirions que Jean Baptiste, fils d’un Lévite du temple, propose à chacun de vivre honorablement au sein de la société civile. Proposer vivres et vêtements à ceux qui en sont dépourvus, ne pas pratiquer l’extorsion et se contenter de sa solde… Mais faire du Baptiste un précurseur de Jésus serait bien trop peu si on limitait son enseignement à ces propositions ; aussi l’on ajoutera, au temps de la rédaction des Évangiles1, des propos qui permettront de suggérer la messianité de l’homme de Nazareth. Ils composent les 3 versets qui suivent (15-17)

Un Messie menaçant…

« 15. Et comme le peuple reste dans l’attente, et que tous font leurs comptes dans leurs cœurs au sujet de Jean, si jamais lui ne serait pas le messie, 16. comprenant leurs pensées, il leur dit : — Moi, c’est dans l’eau que je vous immerge, pour un changement, mais il s’avance, celui qui est plus ferme que moi, après qui je ne suis pas assez grand pour délier la courroie d’une sandale. C’est lui qui va vous immerger dans le Souffle Pur et dans le feu ! 17. Sa pelle à vanner dans sa main. Il purge complètement son aire à battre le grain et fait venir ensemble le blé vers sa réserve, mais la paille, il va la brûler jusqu’en bas au feu qui ne s’éteint pas. »

Le texte est aussi tardif que malhabile. On ne voit pas, en effet, pourquoi les foules prendraient Jean pour un Messie, alors que son enseignement se limite, dans ce qui vient d’en être dit, aux bonnes pratiques de la vie en société ! Mais les auteurs veulent parler de messianité, aussi vont-ils faire évoquer par le Baptiste celle du Nazaréen. Ce Messie, auquel Jésus se défendra fermement d’être associé, est présenté par Jean comme un dur parmi les durs ; si vous êtes de paille, gare à vous ; vous devez être des grains2, sinon il va vous en cuire ! C’est le cas de le dire… Une manière de dire qu’avec le successeur, ce ne sera plus le moment de rire. Le pire arrive… Attention !

Le moins que l’on puisse dire, est que cette présentation mise dans la bouche de Jean ne correspond pas du tout à la personne du Nazaréen des Évangiles. Mais elle est une manière de commencer à suggérer l’idée de la messianité de Jésus au lecteur… On peut trouver le procédé à la limite de la malhonnêteté, non ?

La sandale

Délier la sandale de quelqu’un, c’est l’accuser de ne pas vouloir faire revivre la maison de son frère mort3. L’emploi de cette expression, « Délier la sandale »et non sa sandale4, mise dans la bouche du Baptiste, confirme donc l’idée que, pour lui, le futur Messie, ou Christ, viendrait vigoureusement corriger les juifs qui ne sont pas fidèles à la Tora. Loin de Jean, en quelque sorte, l’idée que Jésus ne vienne pas, après lui, recadrer les infidèles, ceux qui laissent tomber la Maison du judaïsme… Une idée de Jésus qui n’a bien sûr rien à voir avec les textes des Archives et son enseignement.

Jean arrêté par Hérode

« 18. C’est avec ces nombreuses paroles-là et d’autres aussi, données en conseil, qu’il annonce une bonne nouvelle au peuple. 19. Cependant, Hérode le tétrarque, dévoilé par lui au sujet d’Hérodiade, la femme de son frère, et à cause de tout ce qu’il fait de misérable, 20. et il ajoute à toutes ces choses celle d’enfermer Jean en prison… »

Le texte (des Archives à nouveau), confirme clairement que l’enseignement de Jean était donné aux foules sous forme de conseil ; Jean, comme Jésus, n’a jamais rien proclamé. Ils enseignaient ! Un enseignement présenté comme une bonne nouvelle pour leurs auditeurs.

Le texte indique que Jean aurait été emprisonné suite à sa dénonciation du mariage du Roi avec la femme de son frère Philippe. Or Hérode Antipater n’a épousé la femme de son frère qu’après la mort de celui-ci, en 34. Jean était mort depuis au moins 5 ans… Cette incohérence avec l’histoire5 montre que les rédacteurs ne parviennent que péniblement à faire de Jean Baptiste le précurseur de Jésus. Si ces deux personnages avaient certainement des liens de parenté, Jean devait être de la génération précédant celle du Nazaréen. Peut-être ne se sont-ils pas connus ou très peu fréquentés.

Première mention de Jésus de Nazareth

« 21. Or voici que, comme tout le peuple se fait immerger, Jésus aussi s’étant fait immerger et priant, le ciel se déverrouille. 22. Et le Souffle Pur marche en bas, jusqu’à lui, au moyen de l’apparence d’une forme, comme d’une colombe. Et une voix vient à naître du ciel : — Toi, tu es mon Fils. Aujourd’hui je te fais venir à la vie pour de bon.

23. Et Jésus en est à ses débuts, il a environ trente ans. On le tient pour le fils de Joseph, fils d’Éli. »

Ces derniers versets ne sont pas repris dans le texte liturgique (pourquoi ?), mais méritent notre attention car ils suggèrent des choses inexactes. Tout d’abord ils suggèrent que Jésus s’est fait baptiser dans la secte de Jean. D’une part Jean était alors en prison, donc les scènes des autres Évangiles qui le montrent immergé par son cousin ne peuvent être que fantaisistes. D’autre part, le baptême de Jean était le rite d’entrée dans la secte ; or toute la vie de Jésus témoigne de son ouverture à tous, au gré de ses rencontres. Sacrifier au rite d’entrée dans un univers clos ne me semble pas compatible avec ce que nous savons par ailleurs du Nazaréen. Son baptême de l’eau n’a donc pu être mis en scène qu’à une époque où ce même baptême de l’eau a été institué dans les Églises, après 90. Jésus était mort depuis 60 ans…

La scène de l’esprit qui descend comme une colombe est, elle aussi, une scène reconstruite après coup. Toutefois, dans la version du Codex de Bèze, le Souffle rejoint Jésus en faisant des pas en bas6, comme le dit le mot grec. C’est donc dans son aventure, la plus humaine qui soit, que le Maître de Nazareth découvre en lui ce Souffle de Dieu…

Dernier détail ; lorsqu’il commence à être connu, Jésus est tenu, ou passe pour7le fils de Joseph… Ainsi les circonstances peu honorables dans lesquelles s’est préparée la naissance humaine du Nazaréen étaient-elles publiques ou presque… Que de travail pour dégager l’homme de Nazareth des légendes qui le défigurent… André Scheer, laïc, bibliste et exégète

1.Les Évangiles ont été construits, entre 95 et 115 vraisemblablement à Antioche et sous l’autorité d’Ignace, à partir du noyau des Archives du mouvement nazaréen (Recueil de paroles de Lévi/Matthieu et Récit de Simon), archives rédigées en grec de la Koinè, que l’on a noyées dans un mélange de grec et d’hébreu pour ajouter à leur contenu propre (la vie et l’enseignement de Jésus de Nazareth) des scènes et des propos qui faciliteront la transformation du Nazaréen en un Christ (ou Messie), avant d’en faire un personnage divin. Voir « La parole qui devint Évangile » de C-B Amphoux.

2.En hébreu/araméen fils et grains se disent de la même manière, bar.

3.Dans Dt 25 sur la Loi du lévirat (ou du beau-frère) : «7. Si un homme ne veut pas prendre sa belle-sœur, elle monte à la porte vers les anciens, et dit : — Mon beau-frère refuse de relever en Israël le nom de son frère, il ne veut pas m’épouser par droit de beau-frère. 8. Les anciens de la ville vont l’appeler, et lui parler. S’il persiste, et dit : — Je ne veux pas la prendre, 9. Alors sa belle-sœur va s’approcher de lui en présence des anciens, lui ôter son soulier du pied, et lui cracher au visage. Et prenant la parole, elle va dire : — Ainsi est fait à l’homme qui ne relève pas la maison de son frère ! »

4.Dans le Codex de Bèze, texte grec (celui qui faisait autorité jusqu’en 180) antérieur d’au moins 250 ans à celui des grands manuscrits grecs utilisés habituellement pour les traductions. Donc beaucoup moins « corrigé ».

5.En vérité, Jean a été emprisonné puis exécuté (à titre de précaution) parce qu’il était écouté et suivi par les foules qui venaient à lui ; le Roi a estimé qu’il pouvait susciter un mouvement de rébellion contre son pouvoir. Il tentera la même opération, sans y parvenir, avec Jésus de Nazareth (Lc 13,31-32). Dommage pour la belle image de la colombe qui vient du ciel habiter le Maître… Le souffle de Dieu faisait des pas vers lui, mais en bas, à notre hauteur ! Faire des pas en bas, katabainô καταβαινω.

6.Sens précis de nomizdô – νομιζω au passif : passer pour, être pris pour quelqu’un, être considéré comme…

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