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Crises humanitaires : de Boutcha à Rafah

Nous faudrait-il renoncer à tout – à l’humanité, à l’humanitaire – parce que les « inquisiteurs contemporains », de Boutcha à Rafah, en passant par Izium, Be’eri, Khan-Younes et au-delà, ont fait le choix du nihilisme ? Revisitant Camus, comme on le fait souvent quand on est désespéré et que l’on recherche une voix pour nous inspirer, Christophe Courtin fait entendre celle de l’auteur du Premier homme.

De Boutcha à Rafah, continuer à penser avec Camus, malgré tout1

Il y a soixante-treize ans, aux premiers temps de la guerre froide, en introduction de L’homme révolté, Albert Camus écrivait que les massacres au nom de l’amourdes hommes« désemparent, en un sens, le jugement2 ». Pendant cette période, chaque camp – disons libéral et communiste – dénonçait les crimes de celui d’en face pour engager ses guerres. Au temps des crimes par idéologie, entre les années 1950 et jusque dans les années 1990, on justifiait les rapports de force économiques et géopolitiques au nom d’une vision du monde et l’on s’interrogeait sur le mal immédiat, sur son coût pour un progrès à venir, sur ses fins. La possibilité de droits universels était la question, même si cette morale universelle habillait bien souvent de prosaïques intérêts géostratégiques. L’effroi suscité par les conséquences de l’idéologie nazie avait amené chaque camp à élever la formule camusienne « un homme, ça s’empêche3 » au niveau de l’humanité tout entière.


À côté des crises humanitaires du Soudan, en République démocratique du Congo ou encore au Yémen, assistons-nous en Ukraine et à Gaza, désemparés face à cette litanie de massacres au nom de la haine, à l’arrivée de ce que Paul Celan appelait « l’avant-troupe métallique du prochain siècle primitif4 » ? De fait, ne s’agirait-il pas plutôt du retour de ces « troupes métalliques » qui se faisaient entendre avant la Seconde Guerre mondiale ? En 1999, le CICR faisait état de 20 conflits actifs, il y en a plus de 1205 en 2024. En un sens, aujourd’hui, ce qui désempare toujours notre jugement, plus spécifiquement devant le conflit russo-ukrainien et celui entre Israël et la Palestine à Gaza, ce serait à nouveau l’absence de fins, de sens, sinon la force brute, la violence et la domination pour imposer des intérêts, accompagnée d’une dégradation morale universelle que Camus aurait vue, encore une fois, comme constitutive du nihilisme où tout devient permis. Ce « désemparement », cette prise de conscience de l’absurdité du présent naît de la confrontation de notre besoin de sens face à la souffrance humaine et à la rationalité de la violence.

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